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Trois maîtres zen. Le vertueux, le rêveur, le vagabond de Pierre Turlur

Rien ne nous parle tant que le récit d’une vie, tout nous y entretient de notre propre aventure, de ses difficultés et de ses jours heureux. Les trois existences que j’ai souhaité évoquer dans ce modeste livre sont celles de maîtres illustres du Japon d’hier, sages ou excentriques, trois vies dont le déroulement romanesque et poétique constitue à lui seul un singulier enseignement.

Il y a d’abord la délicatesse, le raffinement et la grande sensibilité philosophique du moine Dôgen à l’aube du XIIIe siècle. Issu de la plus haute noblesse de l’époque, il est très tôt saisi par le caractère évanescent des choses et épouse encore jeune adolescent la vie monacale. C’est après un voyage en Chine qu’il revient en terre nippone les mains vides et le cœur éveillé, et chantant pour y apporter la pratique de la simple assise, nue et dépouillée. Écrivain talentueux aux audaces et à la fantaisie inépuisables, esprit rebelle et bâtisseur de temples, il est l’auteur d’une œuvre considérable par sa variété et sa profondeur, son existence est un véritable roman tant elle concentre en quelque cinquante années une richesse tout à fait inaccoutumée.

Ryôkan apparaît quelque cinq cents ans plus tard, poète et moine mendiant, le jeune homme renonce à tout et, après un long séjour d’entraînement dans un des cloîtres les plus sévères du Japon d’alors, prend le chemin de l’errance et de la mendicité, partageant ses journées entre la pratique de la méditation assise dans un modeste ermitage, le tracé gracile de la calligraphie à laquelle il aime s’adonner et dont il est considéré comme un maître insurpassable, et surtout les tournées de mendicité rituelle souvent interrompues par des jeux avec les enfants des villages traversés, il trimballe en effet toujours dans ses larges manches une balle et des billes. Il demeure encore aujourd’hui une figure bien-aimée du peuple japonais qui voit en lui une manifestation de l’amour universel, du Bodhisattva Kannon.

Il y a enfin le bon à rien Santôka, personnage désarmant, impétueux et touchant. Né à la fin du XIXe siècle dans une famille modeste d’un village reculé du sud-est d’Honshu, il aspire très vite à étudier la littérature et monte à Tokyo. Témoin du grand tremblement de terre qui anéantit la capitale, il rate tout ce qu’il entreprend et après une tentative de suicide, elle aussi avortée, il devient moine. Choisissant l’errance et le vagabondage, Santôka parcourt inlassablement le Japon vingt années durant lesquelles il assiste à la débâcle d’un monde. Au fil de son itinérance, il boit, mendie et écrit sans relâche. Auteur de haïkus audacieux, il passe sa vie à la perdre et assiste, atterré et impuissant, à l’enlisement militariste du Japon impérial à la veille de la Seconde Guerre mondiale.

Santôka aux accents post-modernes, le vagabond déglingué, celui qui ne croit plus en rien, traîne sa vieille peau d’alcoolique et compose des poèmes déchirants et boiteux, comme lui.

Trois visages et trois sensibilités bien distinctes : avec Dôgen, un homme à la frêle constitution et à la haute noblesse morale qui s’abandonne sans retenue à la pratique du Zen et chante les montagnes et la nature comme expression vivante de la vérité. Ryôkan, quant à lui, nous touche par sa naïveté désarmante et éclairante, tout entier dans le cœur et son expression la plus nue en des poèmes et haïkus qu’il compose au fur et à mesure d’une errance plus ou moins heureuse. Il y a enfin Santôka aux accents post-modernes, le vagabond déglingué, celui qui ne croit plus en rien, traîne sa vieille peau d’alcoolique et compose des poèmes déchirants et boiteux, comme lui. Trois vies pour trois temps distincts. Trois existences flottantes qui communient pourtant dans la même brûlure d’un amour de la vérité et de la nature. Les montagnes et les rivières sont ici leurs compagnes de prédilection.

Trois écrivains surtout. Qu’est-ce qu’écrire le Dharma, l’enseignement du Bouddha ? Quand on lit ces trois poètes et lettrés, on demeure stupéfait de constater le peu d’attachement à construire une œuvre ou témoigner de la singularité d’une voix. C’est encore et toujours la voie, le chemin qui les inspire. Ils sont aux antipodes des vanités et des postures littéraires. Plaçant maladroitement mes pas dans les leurs, de ce dernier livre, et c’est à peine une boutade, je n’ai pas vraiment décidé. Voilà quarante ans, dans la jeunesse et l’arrogance d’une écriture balbutiante et fanfaronne, j’écrivais avec peine, travaillant inlassablement chaque phrase, souhaitant imposer un nom et un style. Désormais, tout cela m’est bien égal. En fait, il semblerait que toute cette vie à barouder, cheminer, m’asseoir, étudier, rencontrer, tomber, me relever et surtout aimer ait infusé dans le plus grand secret et que, désormais, il me suffise de prêter l’oreille pour entendre un texte sourdre de lui-même. Ce livre est une transcription de ce chant intérieur dont je ne connais pas la source. Je serais bien en peine de vous dire d’où tout cela peut bien venir. Il en va un peu comme sur ce coussin de méditation quand tout est abandonné et surtout les rêveries de ma vieille carcasse, Je n’y suis donc pas vraiment.

En prêtant la plume au récit de ces trois vies, j’espère bien sûr leur rendre l’hommage qu’elles méritent, mais aussi et surtout que vous puissiez aussi y retrouver un peu ce que vous êtes authentiquement. Chaque livre est un miroir tendu à notre être le plus profond. Nous ne lisons et vivons jamais que ce que nous sommes. Le poète Ryôkan évoquait en ces simples mots cette contemplation de la nature et de la beauté des choses en laquelle il aimait s’absorber se perdre et se reconnaître :

La pluie partie, les nuages dissipés, l’air est rafraîchi
Mon esprit balayé, tout est purifié
Abandonnant et ce monde et moi-même
Devenant un bon à rien
Me voici
Passant le reste de mes jours
À pleinement jouir de la lune et des fleurs

Pierre Taïgu Turlur Pierre Taïgu Turlur enseigne la langue française, la littérature et la philosophie à Kyoto et Osaka, au Japon. Pratiquant le Zen depuis 1978, il a reçu la transmission du Dharma dans la lignée de Gudo Nishijima et Niwa Zenji. Il Lire +

Pour aller plus loin

Trois maîtres zen. Le vertueux, le rêveur, le vagabond de Pierre Turlur (Éditions Le Relié, 2020)

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