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Satish Kumar :
l’écologie, l’interdépendance en action

Militant du désarmement nucléaire, célèbre pour avoir organisé, en 1962, la marche partant d’Inde et reliant quatre pays possédant la bombe atomique (États-Unis, Royaume-Uni, France et Union soviétique), Satish Kumar présente son concept d’écologie spirituelle. Ou comment vivre en harmonie et de manière non-violente avec la nature.

Dans votre cheminement, on a pu voir (cf. première partie de l’interview) que votre rapport au bouddhisme était indissociable d’une certaine conscience écologique. Comment faites-vous le lien entre bouddhisme et écologie ?

Quand Bouddha dit que le Soi n’existe pas – c’est « l’anâtman » et le concept d’impersonnabilité -, ce qu’il signifie, c’est que nous sommes la nature. Nous sommes faits de la terre, de l’air, du feu, de l’eau, et qu’il faut avoir conscience de cela. Il n’y a pas une entité personnelle séparée de cela, notre propre Soi est profondément écologique. Notre propre conscience est par nature écologique, si l’on peut ainsi dire. Les grands philosophes français, tels que René Descartes, ont séparé les êtres humains de la nature en considérant cette dernière comme un objet. Le bouddhisme fait exactement l’inverse en considérant que la nature et les humains sont unis, qu’ils forment un même ensemble. C’est l’unité de la vie, la vie qui est sacrée. C’est le but de l’écologie spirituelle de rappeler que la vie est sacrée, les humains, la nature, les plantes et les animaux. Aujourd’hui, la pollution de l’environnement vient d’une certaine pollution de l’esprit, accaparé par la consommation, l’avidité et la luxure. On veut tout acheter, tout avoir ; cette forme de matérialisme est une forme de corruption de l’esprit. Les enseignements bouddhistes apprennent à se détacher de tous ces désirs, à se libérer de ces faux besoins. Mais sans ces qualités intrinsèques et personnelles, on ne peut pas protéger l’environnement ! C’est pourquoi on regarde autant la nature et l’écologie comme un projet scientifique, avec des solutions technologiques, etc. Mais ce n’est pas comme ça qu’on résoudra le problème, car la domination de la nature est d’abord un problème spirituel…

En quoi le principe de compassion peut-il aider à cet enjeu ?

La compassion et la paix sont les deux revers d’une même médaille : sans compassion dans votre cœur, vous ne pouvez pas faire la paix dans le monde, à l’extérieur. Or, on doit faire la paix à trois niveaux : d’abord, la paix avec soi-même. S’il n’y a pas de paix intérieure, il n’y a pas de paix extérieure. Ce n’est qu’à travers cette transformation personnelle, profonde, que l’on peut acter pour la paix dans le monde. Ensuite, la paix avec tous ceux qui nous entourent. Quels que soient nos religions, nos nationalités, nos cultures, nos races, nos sexes, nos différences, nous sommes tous humains. Notre humanité est unique, nous venons tous de la même origine. Nous avons la même destinée, nous partageons le même futur. Cette reconnaissance de l’unité dans toute l’humanité est une deuxième source de paix. Et la troisième consiste à rappeler que les humains viennent de la nature, à travers l’évolution des espèces. Donc faire la paix avec la nature et avec la Terre, avoir de la compassion pour la planète, les animaux, le sol, les forêts et les océans, tout cet amour aide à préserver la nature. C’est un continuum : faire la paix avec soi-même, avec les autres et avec la nature. Ces trois niveaux de paix représentent une idée de base du bouddhisme.

Les grands philosophes français, tels que René Descartes, ont séparé les êtres humains de la nature en considérant cette dernière comme un objet. Le bouddhisme fait exactement l’inverse en considérant que la nature et les humains sont unis, qu’ils forment un même ensemble. »

Or, en ce moment, l’humanité est en guerre avec la nature. La manière dont on déforeste est un acte de guerre. La manière dont on pollue les océans, dont on traite les animaux – regardez les fermes industrielles où l’on capture et enferme des dizaines de milliers de poules, de cochons ou de vaches dans des lumières artificielles, sans voir celle du jour, entourés de machines, dans la plus grande cruauté… Tout cela représente un acte de guerre avec la nature. La paix avec la nature est concomitante de la paix avec les humains, c’est le même état d’esprit. Et, à l’inverse, c’est la même cruauté qui peut s’exercer sur la nature et les animaux que sur des êtres humains. La compassion pour tous les êtres vivants constitue la paix fondamentale.

Êtes-vous végétarien ?

Oui. Être végétarien, c’est justement un acte de compassion avec la planète. La production de viande est l’une des causes les plus importantes de cruauté d’une part, mais aussi de la crise climatique d’autre part. Plus de 30 % de nos émissions de gaz à effet de serre viennent de la production alimentaire, et la quantité d’eau et d’énergie nécessaire est colossale ! L’empreinte écologique de la viande est très importante, sans parler du gaspillage massif de la nourriture produite. Combinés ensemble, le gâchis d’une part et les émissions de gaz à effet de serre de l’autre, cela produit un impact immense sur notre planète. C’est pourquoi que je recommande de privilégier un régime bas-carbone, basé sur les plantes, c’est non seulement plus écologique, mais aussi plus sain. Quand vous êtes bienveillant à l’égard des animaux, vous l’êtes aussi à l’égard de vous-même. Je ne dis pas que chacun doit être végétarien, mais je recommande de l’être le plus possible. Et si on doit manger de la viande, alors en manger peu et respectueusement, avec gratitude, en remerciant les animaux avant chaque repas. Et surtout, en évitant d’avoir recours à tous ces moyens de production massifs… La façon de produire la viande est une question très importante, car on a besoin d’animaux pour la régénération du sol et pour le compost, donc l’agriculture a besoin des animaux ! Il faudrait que les humains et les animaux puissent vivre ensemble en harmonie et en partenariat avec la nature.

Quel regard portez-vous sur les nouveaux mouvements de jeunesse autour de la justice climatique, tels que Youth for Climate ou Extinction Rebellion ?

Ce genre de mouvements n’est jamais monolithique, il y a plusieurs couches. Je constate que beaucoup de gens dans ces mouvements, comme Fridays for Future, sont plutôt bien formés et structurés spirituellement. En Angleterre, par exemple, Extinction Rebellion est intégralement non-violent : lors de la dernière manifestation, 1500 personnes ont été arrêtées pacifiquement. En France aussi, je constate qu’il y a un large mouvement de gens qui combinent ces enjeux spirituels et écologiques, il y a eu les films En quête de Sens ou Demain ; des personnalités comme Cyril Dion ou Nicolas Hulot incarnent cela. Par contre, j’exhorte ces nouveaux mouvements à ne pas agir par la peur. Je supporte Greta Thunberg à 100 %, elle a comme un pouvoir divin, mais je l’exhorte à agir par amour ! Le pouvoir de l’amour est bien plus fort que le pouvoir de la peur. Quand on agit avec la peur, on crée de la déception, de la frustration, de l’abandon. Alors que des gens comme Mahatma Gandhi, Martin Luther King, Nelson Mandela, Wangari Mathai ou Bertrand Russell ont agi par amour. L’activisme doit être un acte d’amour, pas de peur.

Cela nous ramène à la question de la non-violence, qui revient régulièrement comme sujet de débat en France, certains considérant que ce n’est plus un moyen suffisant et assez efficace…

La non-violence a fait la preuve de son succès ! Cela a mis fin à plein de conflits et de problèmes, comme la domination patriarcale par exemple. Le féminisme et le mouvement de libération des femmes ont été largement non-violent. Barack Obama est devenu président parce que quelqu’un comme Martin Luther King a mené avant lui une lutte non-violente, de même que l’indépendance de l’Inde ou la fin de l’Apartheid ont été obtenues par la non-violence. Tous les plus grands héros de notre temps, femmes et hommes, ont été des activistes non-violents, agissant par amour et compassion. C’est une révolution d’amour, graduelle, dont on a besoin, pas d’une révolution violente. En 1968, pas mal de gens étaient violents en France, et ça ne marchait pas si bien. Mais Simone de Beauvoir était non-violente, et elle a bien plus fait pour aider les femmes à s’émanciper. Je ne dis pas que la lutte féministe est terminée pour autant, il y a encore beaucoup de chemins à faire, mais on a gagné beaucoup de victoires et elles ont toujours été le fruit de luttes non-violentes dans les années 50 et 60. La non-violence a remporté plus de victoires que la violence. La violence peut toujours être annihilée par une violence plus grande ou plus forte. Les gouvernements auront toujours une capacité de violence plus importante qu’Extinction Rebellion, et les revendications seront stoppées et anéanties immédiatement. On est beaucoup plus fort et puissant avec la non-violence. Personne ne se souvient des gens violents, mais tout le monde se rappelle de Bouddha, grâce à sa compassion et sa non-violence !

En 1962, vous aviez vous-même utilisé la marche comme moyen de combattre la prolifération des armes nucléaires…

Cette marche était un acte de compassion, un acte de paix. Quand vous marchez, vous accordez ensemble tout votre corps, votre esprit et votre énergie. Vous êtes disponibles pour la rencontre avec d’autres gens, et vous entrez en harmonie avec la nature, vous êtes à son écoute. Les animaux marchent, l’être humain s’est répandu dans le monde en marchant, Bouddha a marché, Jésus Christ a marché… C’est un pèlerinage parfait pour la paix, il n’y a aucun dommage pour la nature avec la marche. Vos besoins sont faibles, alors que quand on se déplace en train, en voiture ou en avion, tous ces moyens de transport créent un impact sur le monde naturel. Donc, oui, je pense que marcher reste le moyen le plus beau, le plus spirituel et le plus écologique de se déplacer.

©Barnabé Binctin
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