©Raphaelle Demandre

Matthieu Ricard :
2019, une année consacrée à l’altruisme

L’altruisme efficace est au cœur des enseignements bouddhistes. Notre vie entière est concernée par l’altruisme. Dans nos relations aux autres, à la nature, aux animaux ; sur le plan de l’éthique, de la science, de l’éducation… Les voies contemplatives comme le bouddhisme essayent de contribuer à apporter quelque chose de bénéfique pour la société. C’est dans ce sens que le Dalaï-Lama prône la compassion et l’éthique séculière.

En tant que méditant, je participe depuis vingt ans à des programmes de recherches avec des scientifiques, qui prouvent l’impact de la méditation sur le cerveau. Les changements structurels et fonctionnels qu’elle induit montrent qu’il est possible de développer l’altruisme et le comportement prosocial des gens, réduire le stress, renforcer l’équilibre émotionnel et le système immunitaire, et augmenter l’attention. Le programme de recherche Silver-Santé, basé à Caen, a également mis en évidence les bienfaits de la méditation sur le vieillissement. Une étude pilote a révélé qu’un groupe de méditants aguerris de plus de 65 ans avaient un cerveau considérablement plus "jeune", sur le plan structurel et métabolique, que la moyenne de la population du même âge.

Comment cultiver l’altruisme dans nos sociétés individualistes ?

Cette question revient en boucle. Beaucoup en ressentent la nécessité sans savoir comment s’y prendre. En réalité, le quotidien regorge d’occasions de pratiquer l’altruisme et la bienveillance. Chaque relation aux autres, aux animaux, à la nature devrait nous conduire à adopter des comportements non violents, altruistes et bienveillants. Il est également possible de faire preuve de générosité, à sa mesure, à des ONG, à des proches, à ceux qui sont dans le dénuement. Il faut aussi apprécier la "banalité du bien", le fait qu’en dehors de certains comportements barbares et aberrants, la plupart du temps, une majorité des sept milliards d’êtres humains se comporte de manière décente les uns envers les autres.

À titre personnel, en dehors de ma pratique quotidienne, je fais don de l’intégralité de mes revenus, droits d’auteur, conférences, photographies, etc. aux projets humanitaires de l’organisation que nous avons créée, Karuna-Shechen. En tant que moine, je n’ai ni maison, ni terrain, ni voiture, et mon mantra favori est "Je n’ai besoin de rien". Le premier projet de Karuna-Shechen a été une clinique, à Katmandou. Elle soigne désormais plus de 40 000 patients annuellement. Ce fut ensuite une école, et très vite, en vingt ans, les projets se sont multipliés. Aujourd’hui, nous en avons réalisé plus de 300, en Inde, au Népal et au Tibet, et venons en aide chaque année à 300 000 personnes. J’ai considérablement diminué mes activités publiques, mais espère de tout cœur que cette belle œuvre pourra continuer à bénéficier au plus de gens possible au fil des ans, notamment au sein d’une fondation que nous sommes en train de créer.

L’absolue nécessité de promouvoir l’altruisme dans nos sociétés

Le bouddhisme et la psychologie expérimentale ont confirmé l’existence de l’altruisme et de la bienveillance pour l’être humain. Il nous faut maintenant promouvoir l’altruisme dans nos sociétés. Nous en sommes encore au début, mais cette capacité doit être cultivée, car elle est fondamentale pour l’avenir de la planète et le sort des générations à venir.

« Devenir de meilleurs êtres humains est la plus grande aventure que nous puissions mener. »

Il y a des signes encourageants. En 2017, dans son discours d’ouverture, le fondateur du Forum économique mondial de Davos a placé la rencontre sous le signe de la compassion et de la coopération. J’ai été invité à parler de la nature de la conscience avec des scientifiques et des philosophes. Est-ce que cela a impacté les décideurs qui étaient présents ? Je ne sais pas. Je l’espère évidemment, mais une inertie funeste règne en politique. Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne, l’a confessé : « Nous, les hommes politiques, nous savons très bien ce qu’il faut faire. Mais ce que nous ne savons pas, c’est comment être réélus si nous le faisons » ! On le voit, l’altruisme et la sagesse en politique, en économie, sont indispensables pour faire bouger les lignes.

Devenir de meilleurs êtres humains est la plus grande aventure que nous puissions mener. Sans cela, nous ne parviendrons pas à mettre en place une harmonie durable ; nous ne pourrons pas vivre en harmonie avec les autres et avec la planète. J’espère que nous relèverons ce défi et que le XXIe siècle sera le siècle de l’altruisme. Comme l’écrivait Victor Hugo : « Rien n’est plus puissant qu’une idée dont le temps est venu ». Je vous souhaite bonne une année 2019 et que l’altruisme règne dans vos cœurs !

Matthieu Ricard Après un premier voyage en Inde en 1967, où il rencontre le grand maître tibétain Kangyur Rinpoché, il termine son doctorat en génétique à l’Institut Pasteur sous la direction de François Jacob, prix Nobel de médecine, Lire +

Pour aller plus loin

• Pour suivre Matthieu Ricard : www.matthieuricard.org/blog
• Karuna-Shechen : https://karuna-shechen.org

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