©Matthieu Stricot

Lama Droupgyu :
la compassion sans condition 

Aumônier national des prisons depuis 2014, Fabienne Guillaume a toujours eu le souci des autres. Après avoir pratiqué la médecine chinoise, elle s'est pleinement trouvée dans le bouddhisme tibétain de la tradition Karma Kagyu. Après plusieurs retraites et un investissement intense dans sa communauté, Droupgyu est devenue lama. Elle pratique désormais la compassion avec les détenus qu'elle rencontre.

Enfant, déjà, Fabienne Guillaume ne pouvait concevoir son bonheur sans penser aussi à celui des autres. « Quand j’avais dix ans, je me souviens d’un soir où, assise sur le mur d’une plage charentaise avec mes copines, nous avons fait un vœu en regardant passer une étoile filante dans le ciel. Les filles ont souhaité rencontrer le prince charmant, le vœu classique des gamines. Et je me souviens avoir répondu : « Je ne veux pas ça pour moi, car je ne serai pas heureuse ainsi. Je voulais inclure les autres dans cette inspiration, c’était déjà une pensée bouddhiste, mais je ne le savais pas », murmure-t-elle, assise dans un canapé, face au fauteuil réservé aux maîtres de l’école Karma Kagyu, dans l’un des appartements du monastère Dhagpo Kundreul Ling, au Bost (Puy-de-Dôme).

Sa volonté d’aider les autres l’a d’abord menée vers la médecine chinoise. Sortie du cursus scolaire à seize ans, Fabienne Guillaume a découvert cette discipline trois années plus tard. Mais, pendant ses dix ans d’études et quatre années de pratique, les questions qu’elle se posait se sont multipliées : « Je remarquais que, si on ne réglait pas des problèmes plus fondamentaux de l’esprit, les personnes retombaient malades ». Et, ajoute-t-elle : « Ce sont sans doute les enseignements notamment du maître de médecine chinoise taoïste que je suivais qui m’ont amenée au bouddhisme, car la voie du Bouddha transpirait dans son enseignement ».

L’inspiration du maître

« Mon souhait le plus profond était de pouvoir être bienveillante avec tout le monde, sans distinction, et de traiter les malades de la même manière. » Mais comment être équanime avec tous les êtres ? A vingt-sept ans, Fabienne Guillaume est habitée par cette question. Une amie bouddhiste de la tradition Karma Kagyu, lui propose alors de rencontrer son maître, Lama Gendune Rinpoché, au monastère Dhagpo Kagyu Ling, en Dordogne. « En sa présence, j’ai eu le sentiment d’avoir retrouvé ma famille et j’ai compris qu’il avait réalisé ce à quoi j’aspirais. ».

Fabienne Guillaume a ainsi pris refuge en 1991, prenant le nom de Yéshé Tcheundreun (Droupgyu étant son nom monastique reçu en 1994). Le maître lui indique deux pratiques à faire : celle de Chenrézi (Le Bouddha de la compassion) et de Sangyé Menla (Le Bouddha de la médecine). « Je suis rentrée à Paris et, j’ai pratiqué chez moi, au moins une heure et demie chaque jour, avant d’aller travailler ». Un an après, Droupgyu annonce à Lama Gendune son souhait de faire une retraite de trois ans : « Il a rigolé, m’a dit que c’était une bonne idée, mais que pour faire une retraite de trois ans, il fallait se préparer. » Ce qu’elle fait.

« Méditer, c’est entraîner l’esprit. »

« L’expérience vécue, actualisée, des enseignements pendant les retraites permet de dépasser leur dogmatisme apparent ». C’est ainsi que pendant ses deux retraites de trois ans, de 1994 à 1997 et de 1998 à 2001, Droupgyu approfondit les principes fondamentaux : ne pas nuire, développer la vertu et contrôler son esprit. « Le souhait d’être équanime, d’être dans l’amour et de le partager pose la question des moyens à déployer pour y arriver. La voie bouddhiste nous les donne. La méditation permet par exemple d’aller au cœur de notre fonctionnement pour favoriser ce qui nous inspire, sans nier pour autant les aspects conflictuels qui s’élèvent parfois dans notre esprit. »

« Ce que je trouve touchant, ce sont les éclairs de joie qui apparaissent quand, par le partage du Dharma, les détenus ont des étincelles de liberté dans leur espace de prison. »

A sa sortie de retraite, Droupgyu se consacre à l’activité du monastère. En charge notamment de la communication, elle accompagne aussi des lamas qui enseignent, tout en faisant régulièrement des retraites de quelques mois. Jusqu’au jour où ses tuteurs spirituels lui demandent de devenir lama à son tour. Et, c’est ainsi que depuis 2008, Lama Droupgyu enseigne les bases, « principalement le Bouddha de la compassion », dans les monastères Dhagpo Kagyu Ling et Dhagpo Kundreul Ling, ainsi que dans les cinquante centres Karma Teksoum Tcheuling (KTT), rattachés à la lignée Karma Kagyu.

L’émerveillement dans l’instant

Depuis 2014, Lama Droupgyu est également aumônier national des prisons. Au départ dit-elle « J’ai accepté de le faire juste une année. Et finalement, je suis restée ». Cette nouvelle fonction l’enrichit au quotidien. « Ce que je trouve touchant, ce sont les éclairs de joie qui apparaissent quand, par le partage du Dharma, l’enseignement du Bouddha, les détenus éprouvent un sentiment de liberté intérieure dans l’espace de la prison. La liberté se situe d’abord dans l’esprit et ils en font l’expérience ». Autre facteur d’enrichissement spirituel : « travailler avec des bouddhistes d’autres écoles, des Zen, des Theravada et des autres traditions tibétaines… et avec les aumôniers nationaux des autres cultes, les catholiques, protestants, musulmans et orthodoxes ». Et, précise-t-elle : « Ce dialogue, ces échanges, sont très importants. Ils nous enrichissent mutuellement. Comme ce jour où j’ai partagé avec 600 aumôniers catholiques lors d’un colloque, à Lourdes, une pratique de méditation ».

Tout cela a participé à faire évoluer sa pratique. Lama Droupgyu remarque qu’il y a de moins en moins d’attente en elle : « Il faut accueillir ce qui s’élève dans l’esprit à chaque instant et ne pas s’attacher, faire des souhaits pour le bienfait des êtres » explique-t-elle.

Aujourd’hui, elle espère apporter « de la douceur, de la bienveillance et de l’apaisement » à son entourage. « J’essaye de partager la joie d’être sur un chemin qui a du sens ». Pour Droupgyu, ce parcours s’enrichit sans cesse. « Plus on étudie, plus on découvre la vastitude des qualités éveillées du Bouddha. Même après 25 ans de pratique, je suis toujours aussi émerveillée et éblouie »

Dhagpo Kundreul Ling, le Tibet au cœur de l'Auvergne

L’air serein, le grand Bouddha du temple Dhagpo Kundreul Ling, situé à Biollet (Puy-de-Dôme), est entouré de plus de mille autres, plus petits. « Il a été rempli de rouleaux de mantras et de statuettes, ainsi que de reliques de maîtres de la lignée Karma Kagyu », explique Lama Droupgyu. Fleurs, encens, lumière, parfums sont déposés, en offrandes aux pieds du Bouddha. Devant lui, les portraits des deux maîtres de la lignée tibétaine : à droite, Mipham Chokyi Lodro, décédé en 2014, dernière réincarnation de Shamar Rinpoché ; à gauche, Thayé Dorjé, le 17e Gyalwa Karmapa, âgé de trente-huit ans. À proximité de celui-ci, un somptueux stupa doré contient les reliques de Lama Gendune Rinpoché. « Il est décédé ici, en 1997. Nous avons accompli les rituels traditionnels pendant 49 jours. » Mais c’est en levant les yeux au plafond que l’on découvre le plus fabuleux trésor du temple : le plus grand mandala de France. Quinze artistes tibétains ont travaillé dessus, pendant trois ans.

Le temple du Bost n’est que l’édifice le plus visible parmi les nombreux bâtiments du monastère. En moyenne, une centaine de personnes sont en retraite à Dhagpo Kundreul Ling. La plupart se retirent pendant trois ans, trois mois et trois jours. « Après un réveil à 4h39, pour elles, les journées sont rythmées par les pujas, des rituels d’offrandes, et la méditation », raconte Deundam Nyingpo, l’une des résidentes du monastère, qui y a suivi deux retraites de trois ans. D’autres s’engagent pour au moins neuf ans, « mais il est toujours possible de se retirer sur quelques mois, voire une ou deux semaines, pour les laïcs », convient lama Droupgyu. Le temple du monastère des femmes, à Laussédat, vaut lui aussi le détour. Ses 37 Bouddhas sont accompagnés de Mahakala, déité de la compassion courroucée. Les deux monastères attirent aujourd’hui de plus en plus de touristes, dont de nombreux bouddhistes comme Michael Kalff, un Allemand de Fribourg. « Le grand temple, les pujas du soir et les échanges avec les lamas méritent qu’on y passe quelques jours », assure-t-il.

M.S.

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