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Comment ne pas se perdre sur le chemin du quotidien ?

Dans les spiritualités orientales, il est coutume de parler du chemin, du sentier ou encore de la Voie. Magga (1) en sanskrit. Nous aurions en effet l’image d’une pratique, d’un périple à accomplir qui nous mènerait de la confusion originelle, de l’illusion dans laquelle nous sommes empêtrés et par laquelle nous souffrons, à une réalisation profonde et libératrice, en passant par des étapes et en suivant un itinéraire balisé par une tradition et des siècles d’expérience. Les sages, et c’est tant mieux, s’ils ont le crâne rasé et les yeux bridés, seraient là pour nous prodiguer conseils avisés, inspirés et directives afin de progresser au mieux sur cet itinéraire, et c’est pourquoi nous nous munissons de cartes qui permettent de nous donner une idée plus ou moins claire du trajet à parcourir : pour beaucoup d’entre nous, ce sera la consultation de livres, de recueils d’instructions, de prêches inspirants ou de paroles de sagesse, parfois de biographies illuminantes. Pourtant, et cela peut paraître étonnant et paradoxal, quand nous parlons de chemin, nous risquons de précisément nous égarer et fourvoyer vraiment.

Ne pas troquer Chanel contre de l’encens précieux

Cet égarement est de nature complexe. D’abord, nous cédons à la tentation d’instrumentaliser une pratique pour la mettre au service de notre seul petit bonheur ; nous espérons des résultats, guettons des améliorations, nous investissons dans une nouvelle valeur qui devrait rapporter. Nous attendons du bien-être, une plus-value de vie, une fructification des énergies nouvellement investies. Autant le dire tout de suite : dès lors, nous ne faisons plus ou moins que transposer des réflexes matérialistes et marchands, et poursuivons les mêmes chimères même si elles sont habillées et costumées différemment. Ici, le costume-cravate de l’homme d’affaires et les opérations boursières ont laissé la place à l’exotisme des robes et des rituels ésotériques complexes. Là, le shopping compulsif et frénétique, l’achat pour se sentir mieux, s’est réfugié dans une consommation tout aussi effrénée de produits aux nobles et altruistes ambitions. Nous avons troqué Chanel contre de l’encens précieux. Nous militons, nous y croyons et souvent nous dérangeons notre entourage prêchant à qui mieux mieux pour une sage consommation des légumes, une pratique vertueuse de la compassion, un nécessaire retour à l’essentiel et la pratique de la Pleine conscience ou de la méditation. Nous pontifions parfois. L’auditoire poli se dispensera souvent de nous l’avouer : nous agaçons beaucoup.

La voie n’est pas un itinéraire idéal qu’il faudrait suivre, une attitude sainte qu’il faudrait adopter, c’est notre quotidien, notre existence ordinaire même.

Ensuite, nous avons l’égoïsme intelligent, car bien évidemment, il s’agit encore et toujours de nourrir et satisfaire les rêves de bonheur et d’épanouissement, non ceux des autres, mais bien les nôtres. Nous cédons à une simplification abusive, abandonnant les habitudes consuméristes puériles et primaires pour adopter une manière de servir l’intérêt personnel de manière plus subtile. Et surtout, nous entretenons le mirage d’un chemin sur lequel nous devons progresser. Un chemin ? Quel chemin autre que celui de la vie, pas après pas ? Ce chemin, c’est nous-même, instant après instant, que nous sommes dans notre action même. La Voie n’est pas un itinéraire idéal qu’il faudrait suivre, une attitude sainte qu’il faudrait adopter, c’est notre quotidien, notre existence ordinaire même. Se lever, faire le petit déjeuner, préparer les enfants et les conduire à l’école, poireauter dans les embouteillages ou perdre son temps dans les transports en commun, payer les factures et faire le ménage, toutes ces actions quotidiennes sont la Voie puisqu’elles sont nous-mêmes vivants. Notre vie telle quelle, pleinement vécue sans sous-titrage religieux, sans "bouddieuseries" ou autres falbalas spiritualisants. Sans rien soustraire ni ajouter. Se prendre alors très au sérieux et crier sur tous les toits que nous avons trouvé la Voie est alors assez désopilant.

Ce « rien de spécial » s’appelle le chemin

Ce à quoi la pratique nous invite n’est finalement pas de changer de vie, de plaquer le boulot et d’adopter des mœurs exotiques, mais d’être enfin cette vie qui est nôtre. De devenir enfin le chemin que nous sommes. Et de contempler enfin lucidement nos ombres et nos résistances. « Les Bouddhas sont éveillés au sujet de leur illusion, les êtres illusionnés s’égarent au sujet de leur propre éveil », affirmait le moine Dôgen. Le chemin consiste à mettre son nez dans son caca, ni plus ni moins. L’Éveil authentique commence avec une douce lucidité mêlée d’humour et d’autodérision.

Où que vous soyez, arrêtez-vous. Pourriez-vous être ailleurs qu’ici et maintenant ? Un chemin vous a-t-il mené ici ou n’est-ce pas plutôt encore ces histoires que vous vous racontez pour vous justifier ? Et si vous abandonniez les histoires, les traumatismes, les drames, les joies passées, les excuses que vous vous donnez, les idées que vous avez au sujet de vous-même et du monde ? Ouvrez les yeux et les oreilles et les mains. Ne saisissez ni ne retenez rien. Ne capitalisez pas, n’accumulez plus. Être et être encore.

Plutôt que de balayer d’un revers de pensée résistances et difficultés ou d’en ignorer l’existence, observez-les, questionnez-les. Cette irritation le matin, cette colère contre votre patron, cet agacement face à votre enfant ou votre conjoint, cette paresse ou cet ennui, contemplez-les sans les juger, sans vous juger et plutôt que de fuir en allumant la télé, en ouvrant un bouquin, en avalant un verre ou en faisant semblant, restez avec cette confusion. Et laissez le temps faire et défaire. D’où cela vient-il, ici ? Si je vais plus loin encore et si je communique avec le cœur de cette émotion, n'y a-t-il pas une incroyable énergie ? Que m’enseignent ces émotions au sujet de moi-même ?

Si vous êtes assis en méditation, vraiment assis, totalement, que reste-t-il ? Le bouddhisme ? Vous-même ? Les espoirs et les peurs ? Si vous êtes vraiment et seulement assis, alors il est fort à parier qu’il ne reste plus rien de spécial. Pas de place ici pour les Bouddhas et les démons. Ce "rien de spécial" s’appelle le chemin. Et c’est vous, vraiment vous, allégé(e) de vous-même

Pierre Taïgu Turlur Pierre Taïgu Turlur enseigne la langue française, la littérature et la philosophie à Kyoto et Osaka, au Japon. Pratiquant le Zen depuis 1978, il a reçu la transmission du Dharma dans la lignée de Gudo Nishijima et Niwa Zenji. Il Lire +

Notes

(1) Chemin qui met un terme au désir et à la souffrance, noble Octuple Sentier du Bouddha.
Shambala : Royaume mythique propre au bouddhisme tibétain et à l’hindouisme.

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