©Steven Kent / ©Mireille Rossi

Le Vesak, kesako ?

Les Vénérables Dagpo Rinpoché et Nyanadharo, et le docteur Trinh Dinh Hy décryptent cette célébration populaire, durant laquelle chaque bouddhiste peut renouveler son engagement sur la Voie bouddhiste.

Que représente le Vesak dans votre tradition ?

Vénérable Dagpo Rinpoché : « Vesak » (Saga dawa en tibétain) est le nom de la 4e lunaison, c’est-à-dire du 4e mois selon le calendrier lunaire, le point culminant étant la pleine lune, le 15e jour. Durant le Vesak, nous commémorons la naissance, l’Éveil et le parinirvana du Bouddha Shakyamouni.

Vénérable Nyanadharo : C’est le but à atteindre. Si le Bouddha n’avait pas réalisé l’Éveil ce jour-là, il n’y aurait pas de Bouddha, pas de tradition. Ce n’est pas une célébration extérieure, c’est à chaque bouddhiste de se rassembler, de réaliser l’esprit du Bouddha vivant, se libérer du samsara. Il ne s’agit pas de tradition, du Bouddha historique, mais de savoir si aujourd’hui, dans le monde actuel, ce chemin est réalisable. Tant qu’il y a des pratiquants, le chemin est ouvert. C’est le but du chemin qui compte, pas le Bouddha historique, mais le Bouddha en nous, aller dans la forêt pour retrouver le Bouddha en nous, voilà la tradition des moines de la Forêt.

Dr Trinh Dinh Hy : Le Vesak représente pour tous les bouddhistes, quelle que soit la tradition à laquelle ils appartiennent, l’occasion de se rappeler le souvenir du Bouddha, de son enseignement, le Dharma, et de se rapprocher de leur communauté de religieux et de laïcs, la Sangha.

Et sur un plan plus personnel ?

Vénérable Dagpo Rinpoché : Ces commémorations du Vesak sont sans doute les plus importantes du calendrier bouddhiste. C’est une excellente occasion pour évoquer le Bouddha, mais aussi et surtout de redoubler d’efforts pour mettre son enseignement en pratique.

Vénérable Nyanadharo : Deux souvenirs me reviennent, liés aux reliques du Bouddha : le Vesak de 2003, c’est la réception de douze reliques aux Nations Unies à Genève, où j’étais présent - deux reliques venant de Birmanie, deux du Sri Lanka et huit de Thaïlande et du Laos. C’est à ce moment-là que le Vesak a été reconnu comme fête religieuse officielle dans le monde par les Nations Unies. Le second date de 2009, quand j’ai organisé la remise des reliques venant du lieu de naissance du Bouddha à l’Union Bouddhiste de France, à la Grande pagode à Vincennes.

Dr Trinh Dinh Hy : Le Vesak est pour moi une date d’anniversaire (vers le milieu du 4e mois lunaire, dans notre tradition du Mahayana) et une occasion de retrouver mes maîtres et mes condisciples réunis à la pagode, ou à une pagode amie, afin de célébrer ensemble le souvenir de la naissance du Bouddha.

« Au monastère de Bamchö, où je résidais quand j’étais enfant, comme dans la plupart des petits monastères de province, pendant le Vesak, nous faisions beaucoup de prosternations, nous ne mangions qu’à midi, et nous faisions de nombreuses pratiques en lien avec les tantras de l’action. » Vénérable Dagpo Rinpoché

Pourquoi célèbre-t-on, traditionnellement, le même mois, la naissance, l’Éveil, le parinirvana et la mort du Bouddha ?

Vénérable Dagpo Rinpoché : Parce que les trois événements se seraient produits à cette période, je suppose. En tout cas, cela permet de les mettre en exergue leur importance et rappelle que si naître implique de mourir, une naissance humaine fournit l’opportunité de progresser jusqu’à réaliser l’Éveil.

Vénérable Nyanadharo : C’est symbolique : le Bouddha est né en tant que Bouddha le jour de son Éveil, et il est aussi mort en tant qu’être humain ce jour-là. Ces événements ont eu lieu le jour de la pleine lune du mois de mai, c’est-à-dire le milieu du sixième mois selon le calendrier traditionnel ; c’est le milieu de l’année, le point où passé, présent et futur s’unissent, comme les Bouddhas du passé, le Bouddha du présent en nous, et le futur Bouddha, Maitreya.

Dr Trinh Dinh Hy : En réalité, personne ne connaît la date exacte de la naissance, de l’Éveil et de la mort du Bouddha. C’est donc une date symbolique où ces trois événements essentiels de la vie du Bouddha sont célébrés en même temps : son éveil parfait, sa vie et sa mort, rappelant ainsi, s’il le fallait, sa dimension humaine et historique.

Le Vesak est-il plutôt une fête religieuse ou laïque, à l’image de la fête de Noël dans les pays de religion catholique ?

Vénérable Dagpo Rinpoché : Cela dépend ce que vous entendez par là. Tous les bouddhistes, laïques comme religieux, célèbrent le Vesak. En revanche, ce n’est pas une « fête profane », mais une période de pratique intensifiée. Bien sûr, les usages varient d’un pays à un autre. En Asie du Sud-Est, il y a échange de cartes de vœux avec des formules telles que « Bon Vesak ». Cela ne se faisait pas au Tibet.

Vénérable Nyanadharo : Quand le Vesak a été reconnu par l’ONU, c’est devenu un événement international, social et politique et intellectuel. Mais chaque pays, chaque tradition, apporte sa contribution à cet événement. C’est aussi bien sûr une célébration populaire, avec une grande ferveur dans les pays bouddhistes. Pour les traditions méditatives en revanche, c’est plutôt une occasion de questionnement personnel : « Où en suis-je de ma pratique ? Si je devais disparaître à cet instant, suis-je prêt ? » C’est la question que chaque bouddhiste doit se poser à cette pleine lune de mai.

Dr Trinh Dinh Hy : C’est plutôt une fête religieuse, qui ne figure pas dans le calendrier des jours de congé dans la plupart des pays. Elle n’est pas comparable aux fêtes de Noël dans les pays occidentaux, qui sont plutôt traditionnelles et familiales.

« Un souvenir du Vesak ? Celui de 2009, quand j’ai organisé la remise des reliques venant du lieu de naissance du Bouddha à l’Union Bouddhiste de France, à la Grande pagode à Vincennes. » Vénérable Nyanadharo

Quels sont les enseignements donnés par les religieux et maîtres à cette occasion ?

Vénérable Dagpo Rinpoché : Il n’y pas de thème d’enseignement spécifique au Vesak. Par exemple, dans les grands monastères philosophiques tibétains, on continue le programme d’étude normal. La différence est que, comme on est conscient que ce mois du Vesak est en quelque sorte chargé de bénédictions, on fait des efforts sur le plan qualitatif.

Vénérable Nyanadharo : De faire comme le Bouddha. Si vous repoussez l’Éveil jusqu’à la prochaine fois, ou la prochaine vie, vous êtes un bodhisattva, mais si vous arrivez à passer le cap, à réaliser l’Éveil, alors vous êtes un Bouddha. C’est hors du temps, on peut le réaliser même 2500 ans plus tard.

Dr Trinh Dinh Hy : Les maîtres religieux rappellent à cette occasion l’enseignement fondamental du Bouddha, ainsi que l’enseignement particulier de chaque tradition, de chaque École. Ils peuvent aussi diriger des cérémonies de prière ou des sessions de méditation.

Est-ce pour les moines et les laïcs une occasion pour renouveler leur engagement sur la Voie bouddhiste ? Et, pour un bouddhiste, de réaffirmer sa détermination à observer les préceptes ?

Vénérable Dagpo Rinpoché : Je dirais plutôt que c’est une occasion pour renforcer la motivation et la détermination, pour intensifier la pratique. Comme les mérites sont dits amplifiés pendant ce mois, et surtout les deux premières semaines, pendant le Vesak, de nombreux bouddhistes consacrent plus de temps que d’ordinaire à des pratiques qui concourent à l’accumulation de mérites et à la purification des fautes et erreurs. Par exemple, beaucoup de laïcs évitent soigneusement de tuer pendant cette période et adoptent un régime végétarien. Au monastère de Bamchö, où je résidais quand j’étais enfant, comme dans la plupart des petits monastères de province, pendant le Vesak, nous faisions beaucoup de prosternations, nous ne mangions qu’à midi, et nous faisions de nombreuses pratiques en lien avec les tantras de l’action. En revanche, dans les grands monastères philosophiques, on préfère se consacrer avec encore plus d’ardeur à l’étude et aux débats.

Vénérable Nyanadharo : C’est à chacun de décider : comme pour un bateau, si vous êtes bien ancré, ce n’est pas la peine de vous ancrer une deuxième fois, le vent peut souffler, vous ne bougerez pas. Mais si vous n’êtes pas sûr, alors c’est bien de renouveler. C’est donc une bonne occasion de voir si vous êtes bien ancré dans le Dharma, cet état impersonnel et hors du temps.

Dr Trinh Dinh Hy : Oui, il est en effet d’usage pour un bouddhiste, lors de la cérémonie du Vesak, de réaffirmer son engagement sur la Voie bouddhiste, en renouvelant le Triple Refuge (« tisaraṇa » en pali), en le Bouddha, le Dharma et la Sangha, et les Cinq Préceptes (« pancasila ») : ne pas tuer, ne pas mentir, ne pas voler, ne pas avoir des relations sexuelles illicites, ne pas boire d’alcool ni se droguer. C’est l’engagement fondamental du bouddhiste sur la Voie qu’il a choisie.

« Pour les jeunes générations, dont l’approche du bouddhisme est encore souvent théorique et livresque, le Vesak peut être une occasion d’élargir leur connaissance à travers les échanges avec les anciens, et aussi de découvrir comment cette philosophie pragmatique peut être appliquée dans la vie quotidienne. » Dr Trinh Dinh Hy

Quelles qualités du Bouddha et principes vous semble-t-il essentiel de transmettre aux jeunes générations pour ce siècle ?

Vénérable Dagpo Rinpoché : Le Vesak est une bonne occasion pour réfléchir plus avant aux qualités du Bouddha : ses qualités du Corps, de la Parole (son Enseignement) et de l’Esprit (omniscience, grande compassion et pouvoirs). L’intérêt d’y penser et de mieux comprendre leur teneur et leurs effets est que cela accroît l’aspiration à développer des qualités comparables à celles du Bouddha, pour devenir de mieux en mieux capable d’agir de manière bénéfique à l’intention de tous les êtres.

Vénérable Nyanadharo : Cette transmission n’est pas facile. Le Bouddha, c’est le sourire de l’intérieur, la paix, le rayonnement, l’équanimité. Si vous avez des doutes, allez voir la Joconde, avec son sourire énigmatique. Elle ne sourit pas au monde, elle sourit à elle-même, et quand vous vous déplacez, elle vous suit partout avec son sourire. Même dans les moments difficiles, elle et son sourire sont toujours avec nous. L’art et la culture font partie de l’enseignement, ça peut être un point d’entrée pour les jeunes générations. Léonard de Vinci a mis tout son art dans cette expression. C’est la beauté de l’instant de l’Éveil.

Dr Trinh Dinh Hy : Pour les jeunes générations, dont lapproche du bouddhisme est encore souvent théorique et livresque, le Vesak peut être une occasion délargir leur connaissance à travers les échanges avec les anciens, et aussi de découvrir comment cette philosophie pragmatique peut être appliquée dans la vie quotidienne. Ils y apprendront les messages de paix et de tolérance, de compassion envers tous les êtres vivants, et de lamour bienveillant pour ce vaste univers interdépendant, où nous « inter-sommes ».

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