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L’Éveil et le Premier Sermon

Du combat contre Mara au sermon de Sarnath, récit de la longue marche vers l’Éveil.

Le jeune prince, que les textes vont désormais évoquer sous le nom de Gautama, ou de Shakyamuni, le sage silencieux des Shakya, vient de renoncer au monde pour se lancer dans sa quête. Plusieurs voies lui sont ouvertes. Dans un premier temps, il suit successivement l’enseignement de deux maîtres qui jouissaient, semble-t-il, d’une certaine réputation. Étudiant particulièrement doué, il assimile le savoir dispensé en un temps record. Mais il ne satisfait pas de ces doctrines qui lui paraissent très limitées. Abandonnant les deux religieux, il entraîne cinq autres disciples aussi exigeants que lui, pour poursuivre ensemble leur recherche.

Le petit groupe s’installe à proximité du village d’Uruvilva, non loin de Gaya, dans l’actuel Etat indien du Bihar, et s’engage dans une ascèse d’une extrême rigueur… cinq années de mortifications effroyables à l’issue desquelles Gautama ne peut que constater l’inanité de la méthode. Il fait alors un choix crucial : tournant le dos aux extrêmes, il opte pour la voie moyenne. Il lui faut d’abord restaurer ses forces. Après un bain dans la rivière voisine, il se confectionne un modeste vêtement avec quelques haillons reçus d’une mourante et accepte le repas frugal apporté par la jeune Sujata, fille du chef du village. Scandalisés par ce qu’ils perçoivent comme une complaisance laxiste de sa part, ses compagnons l’abandonnent sur-le-champ.

Nous sommes au mois de Vaishakha (avril-mai), la nuit commence. Assis sous les branches d’un pipal majestueux, Gautama a pris une résolution inébranlable : quoi qu’il en coûte, il ne quittera pas les lieux tant qu’il n’aura pas atteint l’Éveil.

Le redoutable Mara

Un véritable combat va alors se livrer, entre le futur Bouddha et son adversaire Mara. Dieu puissant, Mara craint de perdre son emprise sur le monde du samsara, dont il est le maître. Il lance contre Gautama ses armées de créatures terrifiantes, tente d’user des charmes de ses filles pour le faire trébucher. En vain. Il se présente alors en personne devant le jeune renonçant, et à l’issue d’une joute oratoire qui voit la déesse de la terre témoigner en faveur du Bodhisattva, il doit se reconnaître vaincu et se retirer. Ce thème des assauts de Mara, métaphore très évocatrice des obstacles mentaux qui s’opposent à la progression spirituelle engagée, semble avoir été introduit dans les textes à date relativement tardive.

La marche vers l’Éveil peut alors s’enclencher. Dans un premier temps, Gautama parcourt les Quatre Méditations, états de conscience raffinés que permet d’expérimenter la pratique du Calme Mental, samatha. Il embrasse alors l’expérience de ses propres existences antérieures, puis examine le phénomène des vies et des morts dans sa totalité, pour l’ensemble des êtres, dans toutes les conditions de renaissances. Il peut alors se livrer à l’analyse du problème posé, décomposant le mécanisme qui enchaîne les êtres dans le cycle apparemment sans fin des naissances et des morts. Il en parcourt les étapes, dans le sens de la production puis de la cessation. Beaucoup plus tard, les célèbres roues de la vie de l’art bouddhique devaient donner à son raisonnement une forme tangible.

Le Bouddha renvoie dos à dos les deux extrêmes : l’addiction aux plaisirs des sens et les excès de l’ascèse.

Enfin, quand pointent les premières lueurs de l’aube, il est devenu un être pleinement et parfaitement éveillé, un Bouddha. Les sept semaines qui suivent l’Éveil se déroulent sous l’arbre ou dans son voisinage immédiat, ponctuées par quelques rencontres et par l’intervention du serpent Mucilinda qui protège le Bouddha au cours d’une pluie torrentielle. Mara se présente à nouveau, suggérant au Bouddha de s’endormir sur-le-champ dans la quiétude absolue du Parinirvâna. Mais le Bouddha choisit d’enseigner, pour montrer aux êtres sensibles le chemin qui les mènera vers la libération.

Une première question se pose alors à lui : quel sera son premier auditoire ? Le respect aurait voulu qu’il donne la préséance à ses deux premiers maîtres, mais tous deux sont disparus. Ses pensées se tournent alors vers ses cinq compagnons d’ascèse. Le Bouddha se rend donc à Varanasi, car il sait pouvoir les trouver parmi les renonçants qui se rassemblent volontiers dans le Parc aux Gazelles, sur le site de l’actuelle Sarnâth.

Le Sermon de Sarnath

Après les salutations d’usage, le Bouddha renvoie dos à dos les deux extrêmes : la complaisance dans les plaisirs sensuels, et les excès générés par l’ascèse. Le groupe se livre ensuite à une contemplation silencieuse. Le Bouddha reprend alors la parole et leur expose la Vérité sur la douleur —en pali, dukkha, qui signifie douleur certes, mais surtout insatisfaction, impermanence, et caractère conditionné des phénomènes—, l’origine de la douleur, la cessation de la douleur et le chemin qui mène à la cessation de la douleur. Première formulation publique des Quatre Nobles Vérités qui sont au cœur de ce que l’on appelle maintenant le Sermon de Sarnath et constituent l’un des fondements de la doctrine bouddhique. La roue de la Loi est ainsi mise en mouvement.

Avant même d’aborder le contenu du premier sermon, cette phase de la vie du Bouddha comporte, par l’exemple, un enseignement toujours essentiel aujourd’hui, dans ma vie quotidienne : savoir se garder de la tentation des extrêmes, souvent séduisants, pour rester dans le juste équilibre de la voie moyenne

Véronique Crombé Conférencière des musées nationaux depuis 1987, Véronique Crombé intervient dans plusieurs musées parisiens, notamment au Musée National des Arts Asiatiques-Guimet. Elle a collaboré à plusieurs ouvrages sur les religions, le Lire +
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