©David Ducoin

Haut-Dolpo :
le pèlerinage de la montagne de cristal

Tous les douze ans, lorsque la pleine lune de l’année du dragon illumine la vallée de Shey-Gompa, dans la région du Dolpo au Népal, les habitants d’origine tibétaine, les Dolpo-pa, se réunissent au monastère isolé de Shey pour effectuer le tour de la montagne de cristal. Un pèlerinage hors du commun, dans une région préservée du Népal.

En ce mois d'août 2012, nous faisons partie des rares chanceux venant de Katmandou dont l’avion atterrit directement à Juphal. L’aéroport est refait à neuf, mais la piste est toujours en terre battue. Lors de mon dernier passage, en 2004, la tour de contrôle avait subi les assauts des maoïstes, il n’en restait plus grand-chose. Dès la porte franchie, il n’y a plus de route ni même de piste, nous commençons notre randonnée accompagnés par une caravane de mules. Tout comme dans le film qui « mit le Népal sur la carte du monde », Himalaya, l’enfance d’un chef (1), les dieux prélèvent leur taxe.

Nous sauvons de justesse l’une de nos mules des eaux tumultueuses de la Suligad, mais peu après j’en aperçois une deuxième qui flotte péniblement entre les remous. Il est déjà trop tard pour intervenir, quelques instants plus tard, elle s’enfonce dans les flots impétueux emportant avec elle une tente de toile mess (tente de restaurant), une table et mon sac. Il ne me reste que les boîtiers photographiques que je porte en bandoulière et mes vêtements du jour. Je me sens un peu nu, mais après le choc de la disparition brutale de cette âme équine, je prends ce dénuement forcé comme une leçon d’impermanence et décide que cette perte ne changera en rien la nature de ce voyage. Un peu plus loin, au village de Ringmo, sur les rives du lac bleu turquoise de Phoksumdo, j’achète une couverture en poil de yack, recouverte d’un beau tissu rose « made in china ». Je m’y enroulerai tout habillé chaque soir.

La piste du léopard des neiges

En 1978, Peter Matthiessen et son comparse biologiste Georges Schaller firent une expédition au Haut Dolpo, expédition aujourd'hui légendaire (2). Dans son récit Le léopard des neiges, l’écrivain raconte les difficultés qu’ils eurent à trouver le col du Kang-la que nous passons aujourd’hui.

Plus tard, nous atteignons le monastère isolé et solitaire de Shey, où ils séjournèrent de longues semaines pour étudier le rut du bharal (mouton bleu). Savaient-ils à l’époque qu’un pèlerinage s’y déroulait à chaque pleine lune du mois du dragon (le plus souvent en août) ? Et que ce pèlerinage prenait une ampleur mystique tous les douze ans, lors de l’année du dragon du calendrier tibétain (cf. encadré) ?

Ce 31 août 2012 - qui correspond à la pleine lune du mois du dragon - près d'un tiers de la population du Dolpo, vallée isolée de l’ouest du Népal, s’est donné rendez-vous dans ce vallon du bout du monde quasi inhabité le reste de l’année. De nombreuses tentes forment une mosaïque multicolore qui égaye la vallée. De la fumée blanchâtre s’élève des campements dispersés en chapelet le long de la Hubaiun khola, un ruisseau très convoité par les pèlerins pour se laver et cuisiner. Au loin, nous apercevons les bâtiments rouge amarante du monastère de Shey, qui détonnent avec le vert gaillard de la vallée fraîchement arrosée par les nuages de fin de mousson. L’ambiance est à son comble. De longues caravanes de chevaux chargées de paquetages arrivent de toutes les directions. Les pèlerins fourbus par les jours, voire les semaines de marche, cherchent un endroit où déposer leur barda et installer le bivouac. J’aperçois des habitants du village lointain de Mugu reconnaissables à leurs tissus imprimés ; ils ont dû passer par le Tibet, car le chemin des gorges, trop dangereux, n’autorise pas le passage des animaux de bât. Les femmes rivalisent de beauté. La plupart d’entre elles arborent de grosses boucles d’oreilles serties de turquoises. Un énorme dorjé d’argent (objet habituellement religieux représentant la foudre ou l’énergie) en guise de fibule maintient sur leurs épaules une couverture en poil de yack tissée par leurs soins. Certaines, venues de Tarap, une vallée à quelques jours de marche, portent une étonnante coiffe d’argent à deux pans. Certains hommes, cheveux tressés et enturbannés de rouge à la manière des Khampa du Tibet, entament une course de chevaux. Les enfants sont aussi de la partie, c’est le moment pour eux de mettre en compétition leurs talents de danseurs. Vêtus d'uniformes dépareillés, ils reproduisent fièrement des pas multi-centenaires. Les anciens, nombreux, revoient des amis d'enfance, des amants oubliés et se font même parfois opérer de la cataracte par des médecins de l’armée népalaise, qui consultent et soignent gratuitement pour l’occasion ! Un peu plus loin, des jeunes femmes en habits traditionnels entament une pièce de théâtre. Elles miment un accouchement, puis l’allaitement. La foule est hilare. Il s’agit de jeunes infirmières venues sensibiliser la population au planning familial.

Il est dit que « l’homme pieux qui fait treize fois ce pèlerinage peut apercevoir, la treizième fois, le sommet du Kailash ». Vénérée par les bouddhistes et les böns, mais aussi par les hindous et les jaïns, la plus sacrée d’entre les montagnes, l’axe du monde, le mandala de roche et de glace, demeure inviolée de Shiva et source de quatre des plus grands fleuves d'Asie.

Alors que les moines, vêtus de robes de brocart resplendissantes, entament une danse dans l’espace qui leur est réservé, Klaus Dieter Mathes (3), tibétologue allemand à l’université de Hambourg, spécialiste du bouddhisme tantrique, m’explique la symbolique des événements en quelques mots : « Les moines forment un mandala vivant, qui représente l’univers. Ils sacralisent ainsi l’espace. Les danseurs incarneront ensuite des déités tantriques venues transformer des êtres de leur état ordinaire en êtres éveillés ». Marietta Kind (4), Suisse, spécialiste de la religion bön (cf. encadré), se joint à nous. Tout comme Dieter, elle participait au festival précédent, douze ans auparavant, et regrette amèrement que les dignitaires böns n’aient pas été officiellement invités comme les années précédentes : « Ce pèlerinage était autrefois un pèlerinage bön avant tout. C’est seulement au XIIe siècle, suite à la venue du yogi Senge Yeshi sur son lion des neiges, qu’il est devenu bouddhiste. »

©David Ducoin

La Kora

La première nuit n’est pas encore achevée que déjà des voix retentissent dans la vallée. La pleine lune éclaire une cohorte de pèlerins en route pour la « Kora ». Ce tour de la montagne de cristal représente un parcours initiatique durant lequel les rituels s’enchaînent de lieu en lieu. Dans le vallon des divinités, ils absorbent un peu de roche pilée aux propriétés médicinales et bienfaitrices. Puis, après avoir passé une source régénératrice, le rocher en forme d’arbre, le « Chemin de l’enfer », traversés le « Palais des 21 tara » (déités féminines tibétaines), la « Petite plaine aux fleurs » et le petit lac qui apporte la fertilité, ils peuvent enfin ramasser ces cristaux de roches sacrés qu’ils offriront à leur lama ou à une personne chère (5). Lorsque le jour touche à sa fin, tous m’ont devancé. Je ne retrouve même plus la fillette de sept ans qui pleurait vers les 5000 mètres ni la grand-mère toute recourbée et toute ridée qui se prosternait au col du Dolma-la, à 5200 mètres. Après une douzaine d’heures de marche, je termine ce parcours purificateur par la visite de deux ermitages sertis dans une roche rouge.

Prochain rendez-vous : le grand frère Kailash

Il est dit que « l’homme pieux qui fait treize fois ce pèlerinage peut apercevoir, la treizième fois, le sommet du Kailash ». Vénérée par les bouddhistes et les böns, mais aussi par les hindous et les jaïns, la plus sacrée d’entre les montagnes, l’axe du monde, le mandala de roche et de glace, demeure inviolée de Shiva et source de quatre des plus grands fleuves d'Asie. Le mont Kailash, sur le plateau du Chantang tibétain, est aussi appelé montagne de cristal (6). Il est considéré comme le grand frère de la montagne de cristal du Dolpo. Tous deux sont la demeure de Demchog, déité tantrique appelée Chakrasamvara en sanskrit. Nombre de Dolpo-pa rêvent de pouvoir effectuer ce pèlerinage « côté tibétain ». S’ils y parviennent, ils choisiront bien entendu pour cela le mois du cheval et l’année du cheval, car tout comme le signe du dragon est auspicieux pour la montagne de cristal de Shey, le signe du cheval l’est pour le mont Kailash. Ainsi, tous les douze ans...

David Ducoin Photographe, réalisateur de documentaires, guide accompagnateur et conférencier, David Ducoin parcourt le monde depuis son plus jeune âge. Après son premier voyage au Zanskar en 1989, il réalise un voyage de dix-huit mois à Lire +

Notes

(1) Himalaya, l’enfance d’un chef, film de fiction franco-népalais d’Eric Valli, sorti en 1999, connu au Népal sous le nom de Caravan ou Himalaya.

(2) L’expédition fut racontée par Peter Matthiessen dans son récit Le léopard des neiges (Gallimard, 1983) et par Georges B.Schaller en anglais dans Stones of Silence, journeys in the Himalaya.

(3) Klaus Dieter Mathes a longuement étudié et traduit des textes en tibétain du monastère de Shey. À lire, en anglais : A direct path to the Buddha within de Klaus-Dieter Mathes (Wisdom Publications).

(4) Marietta Kind étudie et vit une partie de l’année à Ringmo, village de religion bön près du lac de Phoksumdo. Elle parraine l’école et le temple du village. Voir le site http://dolpo.tapriza.org/ et lire en anglais : A Bon mountain pilgrimage in Dolpo, Nepal de Marietta Kind (Ed. Piats).

(5) Corneille Jest, ethnologue français qui étudia dans la vallée de la Tarap dans les années 60, effectua ce parcours et en laissa un descriptif étonnamment précis dans plusieurs ouvrages : Dolpo, communautés de langue tibétaine du Népal (CNRS), Tarap, une vallée dans l’Himalaya de (Seuil) et La turquoise de vie. Un pèlerinage tibétain (Métaillié).

(6) Le pèlerinage de la montagne de cristal attire chaque année de plus en plus de visiteurs. À cette occasion nous avons eu le plaisir de croiser Mattieu Ricard, moine photographe et traducteur du Dalaï-Lama et Mireille Borne, Consul de France à Katmandou. La fête se serait-elle transformée en dîner mondain ? Non, nous sommes juste entre passionnés du monde tibétain…

Le calendrier tibétain

De même que le calendrier chinois, le calendrier tibétain désigne chaque année par un nom d’animal (lièvre, dragon, serpent, cheval, mouton, singe, oiseau, chien, cochon, rat, bœuf, tigre), combiné à un élément (eau, bois, feu, terre, métal). Chaque élément est associé pendant deux années consécutives, d’abord à son aspect masculin puis à son aspect féminin. Si, en 2012, nous étions l’année du dragon d’eau mâle, en 2013 nous sommes l’année du serpent d’eau femelle. Les combinaisons apparaissent selon un cycle de soixante ans, pendant lequel les configurations sont différentes.

D.D.

La religion bön

Bien avant l’arrivée du bouddhisme au Tibet existait un système de croyances, le Bön, qui faisait appel au culte des esprits. Les enseignements, transmis de maître à élève, consistaient principalement en des rites magico-religieux. Bien que les bouddhistes du Tibet aient emprunté nombre de ces pratiques, les Böns s’inspirèrent, à leur tour, des enseignements du bouddhisme tibétain à partir du XIe siècle. Ainsi les drapeaux et moulins à prières, les funérailles célestes et le tour des montagnes sacrées en guise de pèlerinage, viendraient de cette religion prébouddhique qui perdure aujourd’hui au Dolpo, au Kham (Tibet) et… aux États-Unis !

D.D.

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