©Thierry Falise

Les pythons protecteurs du Bouddha

Reportage en Birmanie, au cœur des « mway paya », les « temples aux serpents ».

C’est une salle de prières comme tant d’autres temples bouddhiques en proposent dans tout le pays. Un sol en faux carrelage de linoléum en partie recouvert de deux grands tapis rouges aux motifs blancs et verts. Le long des murs se dressent des « boîtes à offrandes », dont les parois transparentes dévoilent des entassements de billets de banque, en majorité de 1000 kyats (environ 0,6 euro). Un lieu kitsch qu’illumine la blancheur crue de néons et de spots fixés au plafond. Au fond d’une alcôve que découvre un portique de bois sculpté d’arabesques et de flammes dorées, se tient un Bouddha assis, lui aussi recouvert d’or. À y regarder de plus près, on distingue de chaque côté de la statue ainsi que derrière sa tête, les masses immobiles et sombres enroulées en spirale de quatre serpents de jolie taille, des « pythons bivittatus », plus connus sous le nom de pythons birmans, des animaux que l’on trouve un peu partout dans le Sud-est asiatique. Des pèlerins se succèdent pour déposer des billets sur la peau luisante des reptiles faussement endormis. Nous sommes ici au temple Yadana Labmuni, à quelques kilomètres de Mandalay, l’ancienne capitale dans le centre de la Birmanie.

Des reptiles dans la niche du Bouddha

À 11 heures précises, des employés du temple viennent délicatement extraire les pythons de leur somnolence pour les emmener quelques mètres plus loin dans un petit bassin de faïence. Sous les regards de dizaines de fidèles, les reptiles se gondolent lentement dans l’eau claire, où flottent des pétales blancs et rouges. May Myat Noe, une femme de 42 ans propriétaire d’une épicerie à Mandalay, vient souvent rendre hommage aux serpents. « Aujourd’hui, j’ai fait une offrande de 4 000 kyats (2,5 euros), confie-t-elle, en espérant que cela m’apporte davantage de clients. Je pense que les serpents étaient des êtres humains dans une vie précédente. » Après le bain, les animaux sont sortis du bassin et, guidés par des employés, retournent lentement vers la niche du Bouddha. Au passage, des mains d’abord timides puis enhardies de fidèles se pressent pour toucher ou caresser leur peau. « Ça va me porter chance », sourit un novice de dix ans, dont le crâne vient juste de passer sous le rasoir.

Dans la mythologie du bouddhisme Theravada, mais aussi de l’hindouisme, le naga est considéré comme un animal sacré. La légende veut que le roi serpent Mucalinda se soit enroulé au-dessus de la tête du Bouddha afin de le protéger contre une violente tempête alors que celui-ci méditait sous l’arbre de la Bodhi.

Les pèlerins, qu’ils aient ou non assisté au bain sacré, vont déambuler dans les autres salles du temple garnies de centaines de sculptures de « nagas » (serpents en sanskrit) en ciment. De tailles et de couleurs variées, certaines sont couvertes de mosaïques de verre, d’autres de pierres semi-précieuses, mais toutes représentent un reptile dont la tête et le haut du corps protègent une statue du Bouddha.

Yadana Labmuni n’est pas une exception. À quelques kilomètres de là, un autre temple, le Kan Ku Gyi Naga Yone, est lui aussi dédié au python. Une vingtaine d’entre eux sommeille au fond d’une cellule sombre et humide, qui ressemble davantage à un reptilarium mal entretenu qu’à un lieu d’accueil bouddhique. « Nous les faisons sortir chaque nuit, ils se dispersent dans la nature, assure un employé. La plupart reviennent, d’autres non. » Devant la cellule, les carcasses embaumées de deux pythons morts en 2017 - des « sœurs », précise l’employé - sont enfermées dans des boîtes de verre. L’une d’elles est couverte d’une couche de poudre d’or. D’autres temples dans le centre et le sud du pays hébergent des pythons, on les appelle « mway paya », les « temples aux serpents ».

Dans la mythologie du bouddhisme Theravada, mais aussi de l’hindouisme, le naga est considéré comme un animal sacré. La légende veut que le roi serpent Mucalinda se soit enroulé au-dessus de la tête du Bouddha afin de le protéger contre une violente tempête alors que celui-ci méditait sous l’arbre de la Bodhi.

En Birmanie, le python a acquis une dimension surnaturelle supplémentaire puisque son nom en birman, « za-ba-ohn », est constitué de lettres corrélées à des nombres, dont la somme est neuf, un chiffre porteur d’augures favorables dans la tradition cosmologique.

Un serpent réincarné en fillette

Chaque mway paya propose sa propre légende. U Sumana, 49 ans, le moine en chef de Yadana Labmuni où il vit depuis onze ans, sort d’un classeur une vieille photo montrant une statue du Bouddha couverte de pythons. « En 1975, un moine est venu ici pour construire un temple, il n’y avait que la forêt et la brousse, raconte-t-il avec passion. Deux ans plus tard, il a trouvé trois gros serpents enroulés autour d’une statue du Bouddha, il les a protégés contre les braconniers et il a commencé à entretenir une relation particulière avec eux ; il leur parlait ». À ce moment, une femme, Daw Mya Nan, 55 ans, et ses deux filles arrivent pour s’agenouiller devant le moine et recevoir sa bénédiction. Elles viennent de faire d’importantes offrandes aux quatre pythons du temple. Daw Mya Nan, originaire de ‎Myitkyina, capitale de l’État Kachin dans le nord, explique qu’elle a eu un rêve il y a une trentaine d’années alors qu’elle était enceinte de sa première fille. « Un serpent m’a demandé d’aller offrir une coiffe au Bouddha de ce temple que je ne connaissais pas du tout, je suis venue en voiture et il m’a guidée à travers la forêt. À mon arrivée, j’ai rencontré le moine fondateur du temple, il hébergeait trois serpents dont l’un venait de pondre des œufs. L’un des bébés est mort, il s’est réincarné en ma fille Shwe Zin Win. »

Après la naissance de sa fille, ajoute-t-elle, ses affaires ont prospéré. « J’avais une petite boulangerie et j’ai développé un florissant comptoir de vente de jade. » Cette histoire du serpent réincarné en fillette s’est tellement popularisée qu’elle a fait l’objet d’une bande dessinée que l’on peut acheter au temple pour 2500 kyats (1,5 euro).

Les serpents qui se retrouvent ainsi hébergés sous la protection du Bouddha sont en général apportés par des paysans soucieux par ce geste d’accumuler quelques mérites supplémentaires pour leur vie ultérieure. Les fidèles qui défilent devant les reptiles, certains jours par milliers, font tous le vœu d’une bonne fortune ; affaires prospères, réussite scolaire, chance à la loterie, meilleure santé…

Incidemment, ces temples jouent peut-être aussi un rôle dans la protection du python birman inscrit, depuis que l’on a constaté une baisse dramatique de sa population, sur la liste des espèces « vulnérables » de l’Union internationale de conservation de la nature (UICN). Quand la foi vient au secours de nature !

Thierry Falise Journaliste d’investigation, Thierry Falise est connu pour ses reportages consacrés aux minorités ethniques, aux réfugiés d’Asie du Sud-Est et sa couverture de diverses guérillas de la région (notamment pour l’Express, Lire +

Notes

Photo d’ouverture : quatre pythons somnolent autour d’une statue du Bouddha au temple de Yadana Labmuni ©Thierry Falise

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