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Faut-il avoir un maître ?

La question du maître est sensible. Surtout en France, pays laïc, baigné par la philosophie des Lumières, laquelle, pour faire bref, a vu au cours du XVIIIe siècle la raison l’emporter sur la foi, la science sur la croyance. Quand les anarchistes et Léo Ferré chantent « Ni Dieu ni maître » et alors que, semblant leur donner raison, certains maîtres bouddhistes chutent de leur piédestal pour avoir exploité à leurs fins personnelles la confiance de leurs disciples, comment concevoir le rôle du maître dans la transmission du Dharma ?

Pour le traducteur de textes tibétains Elio Guarisco, qui a consacré de nombreuses années à pratiquer différents types de méditation bouddhiste, le maître est (notamment) un rempart contre l’orgueil. « Lorsque l’on s’engage sur un chemin de découverte de soi, on peut faire face à de nombreux périls du fait d’une mauvaise compréhension de ce que l'on fait. Parfois nous empruntons une mauvaise voie. Au lieu de devenir de meilleures personnes, nous renforçons notre égoïsme, le sentiment de notre propre importance, l’orgueil de notre statut de pratiquant spirituel. Ceci, ainsi que d’autres attitudes, peuvent bloquer longtemps notre évolution et même la détruire. Il est donc utile de s’appuyer sur un enseignant de qualité qui peut nous aider à rester sur la voie juste et nous faire gagner du temps. Certains pensent qu’ils peuvent tout comprendre par eux-mêmes, peut-être en lisant des manuels d’instructions, mais leur attitude ne fait qu’accroître leur arrogance et leur orgueil. »

Dans le bouddhisme, la fonction du maître varie selon la voie empruntée. « Dans le Theravada, le seul maître est le Bouddha, les moines sont des conseillers spirituels. Dans le zen, le maître est nécessaire pour progresser dans cette voie. Dans le Vajrayana, le maître est indispensable et occupe une très grande place. On ne peut pas aborder le Vajrayana sans maître. Dans le Dzogchen, le lien avec le maître se réalise à travers la découverte de notre vraie nature. C’est une voie directe, moins dépendante de la forme extérieure », explique Philippe Cornu, spécialiste universitaire du bouddhisme.

« Le maître, c’est chacun de nous. »

Commençons par le Theravada (dit aussi véhicule des anciens), où l’enseignant est avant tout un ami spirituel donnant des instructions au disciple. Ajahn Chah, l’un des sages les plus réputés de la tradition des Moines de la Forêt (1918-1992), disait : « Vous êtes votre propre maître. Rechercher un maître n’est pas ce qui vous permettra d’arriver au bout de vos doutes. C’est en vous que vous trouverez la vérité - à l’intérieur de vous, pas à l’extérieur. Se connaître soi-même est ce qu’il y a de plus important. ». Le Vénérable Nyanadharo, moine de la Forêt d’origine laotienne, a eu la chance de suivre ses enseignements. Pour lui aussi, « le maître, c’est chacun de nous. » Pourquoi alors se laisse-t-il appeler maître par ses étudiants ? « Parce que je suis leur miroir, mais le miroir est transparent : ils voient leur image, pas moi. » Et pourquoi considère-t-il Ajahn Chah comme son maître ? « Quand je me suis attaché à lui, il m’a envoyé en France (où le Vénérable Nyanadharo a créé le monastère Bodhinyanarama en 1977). C’est un maître, car il a osé me couper de ce lien. Voilà l’enseignement : il ne faut pas s’attacher au maître », note-t-il.

Du côté du Mahayana ou « grand véhicule », le zen offre d’autres exemples pour éclairer le lien au maître. Ce dernier a pour principale fonction de transmettre la façon juste de pratiquer. « Pour recevoir et transmettre le Dharma de Bouddha, il est absolument nécessaire de prendre un maître qui soit marqué (imprégné) par la réalisation de la Voie », disait maître Dôgen (XIIIe siècle), fondateur de l'école Soto du bouddhisme zen au Japon. Roland Rech, moine et enseignant français de cette tradition, analyse la citation dans son livre Manuel de méditation zen. « Maître Dôgen insiste beaucoup sur la nécessité de pratiquer avec un tel maître. Pas un érudit qui commente des sutras, mais quelqu’un qui transmet la manière juste de pratiquer et l’expérience de la pratique, afin que la pratique reste une pratique d’éveil, de libération et ne devienne pas une sorte d’exercice en vue d’obtenir quelque chose. » « Bien que l’essence du zen soit entièrement contenue dans notre pratique de zazen, l’exemple et l’enseignement des anciens maîtres nous aident à révéler le véritable sens de notre pratique. Et même si nous empruntons leurs lanternes pour un temps, si nous revenons à l’expérience qu’ils ont transmise, alors nous n’avons plus besoin d’emprunter quoi que ce soit », reconnaît Roland Rech dans Le champ de la vacuité, ouvrage consacré à Wanshi, un maître zen chinois du XIIe siècle.

« Le maître est la sagesse absolue que l’on cherche ensemble. » Patrick Carré

Gilles, qui suit les enseignements du moine zen vietnamien Thich Nhat Hanh, en parle en ces termes : « C’est un maître, mais je pourrais en avoir d’autres. Un maître est quelqu’un qui m’aide à me connecter à ma nature profonde d’être humain. Thây (« maître » en vietnamien, appellation adressée à tous les moines, ndlr), c’est un maître dans ce sens-là : dans le réfectoire, quand il était là, il y avait une qualité de silence… même dans sa chaise roulante, il nous ramenait, par son regard extrêmement vivant, à la vie, à ma nature, à moi ; tout à coup je fondais en larmes ; tout le monde pleurait, non pas de tristesse, mais parce que nous étions touchés profondément. »

Enfin pour celles et ceux qui s’engagent dans la voie du Vajrayana (véhicule de diamant), le lien avec le maître est non seulement nécessaire, mais indéfectible. « Dans les tantras, vous considérez votre maître comme le bouddha. Il n’y a aucune discussion possible. Cette discussion doit se faire avant, pas après l’avoir choisi », prévient Patrick Carré, sinologue, tibétologue, traducteur et pratiquant du bouddhisme tibétain. Ainsi le maître Vajrayana devient-il la porte permettant d’approcher la signification profonde des symboles tantriques (1), tels les mandalas (2), les déités à multiples bras ou au visage féroce. « On ne vous en parlera jamais si vous n’avez pas reçu du maître l’initiation qui correspond, l’autorisation de lire les livres qui vont avec et l’explication des pratiques à accomplir. Il faut avoir une grande confiance en lui, car on est obligé de tout dire à son maître. C’est la sagesse absolue que l’on cherche ensemble », poursuit Patrick Carré.

Dans le bouddhisme, le maître est finalement celui qui enseigne à ses étudiants les différentes méthodes transmises par le Bouddha. Quelle que soit l’école de cette tradition, il est censé incarner l’enseignement qu’il délivre, montrer l’exemple et inciter avec bienveillance celles et ceux qui le suivent à réfléchir et à expérimenter par eux-mêmes la voie du Bouddha

Carole Rap Journaliste économique et sociale, elle s’intéresse depuis des années à l’environnement, illustration de l’interdépendance. En pratiquant le yoga et la danse méditative, elle a découvert la richesse des voyages Lire +

Notes

(1) Le terme tantra désigne le fil de trame d’un tissu, et aussi la règle, la doctrine. Ce sont des textes (environ 500 dans le bouddhisme tibétain) apparus au nord de l’Inde, qui exposent des pratiques, des rituels, des mantras, et mettent en scène différentes déités. Ces textes sont la base des pratiques du bouddhisme tantrique ou Vajrayana, visant à libérer les êtres de la souffrance et à les conduire vers l’Éveil.
(2) Mandala est un terme sanskrit signifiant cercle, et par extension environnement, communauté. Sous la forme de dessin, il sert d’outil dans le voyage spirituel, car il symbolise l’ordre cosmique et psychique.

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Matthieu Ricard parle de son maître Dilgo Khyentsé Rinpoché

Dans son ouvrage photographique L’esprit du Tibet, consacré à la vie du maître Dilgo Khyentsé Rinpoché, Matthieu Ricard décrit celui-ci comme « le modèle même du maître spirituel, un être que le voyage intérieur a conduit jusqu’à une profondeur de connaissance hors du commun et qui était devenu, pour tous ceux qui l’approchaient, une fontaine d’amour, de sagesse et de compassion ». Dans une interview pour le journal Neue Zürcher Zeitung (7 décembre 2018) Matthieu Ricard détaille : « La présence du maître est éminemment inspirante et n’a rien d’écrasant. Mais lorsque je parle avec d’autres disciples, nous ressentons la même chose : respect, dévotion, désir de ne pas être séparés du maître. Ce n’est pas une situation étrange comme dans une secte, où les gens sont contrôlés de manière abusive. Le maître se fiche totalement d’avoir un élève de plus ou de moins, il ne cherche qu’à accomplir le bien d’autrui. Le maître n’a rien à gagner, rien à perdre, seulement quelque chose à offrir et à partager. »

C.R.

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