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Le gourou boit du bourbon
Dzongsar Jamyang Khyentsé

Voilà un ouvrage peu ordinaire sur les rapports maître-disciple dans le bouddhisme tantrique. Il n’est que de citer la dédicace qui orne le livre pour imaginer le ton sur lequel ces choses indiciblement sérieuses vont être présentées : « À tous les charlatans - sans vous, le voyage spirituel serait bien trop ennuyeux. » Comme à son habitude, Dzongsar Khyentsé le prend en riant. Cette merveille des merveilles, notre intime bouddhéité, il n’est meilleur artiste que le maître spirituel, le "gourou" à qui nous confions notre vie la plus profonde, pour nous la montrer jusqu’à nous faire comprendre, et même "réaliser", que tout, sans exception, est l’expression de notre nature de bouddha.

« La check-list du bon gourou : il a réalisé la vue ultime, il est ouvert d’esprit, il est peu disposé à enseigner, il est tolérant, il est érudit, il est discipliné, il appartient à une lignée, etc. »

Ce don que le maître fait au disciple n’a pas de prix, et l’auteur le dit, le répète et le chante sur tous les tons. C’est là, bien sûr, que doit être dite aussi la chose la plus difficile à dire, comme à accepter (surtout ça) : une fois engagé auprès d’un maître et dûment accepté par lui (ou elle), il ne peut rien y avoir de pire que de lui tourner le dos et le renier, quelle que puisse être la (bonne) raison de le faire. Quand bien même son maître serait un habile charlatan, le renier, c’est faire trop peu de cas du lien sacré qui lie un apprenti bouddha à un ami intime de la bouddhéité, qu’il ou elle soit ou non bouddha effectivement, parce que, en y pensant bien, tout cela se passe dans l’esprit du (ou de la) disciple, et c’est soi-même, sa propre vérité, sa propre dignité, que l’on renie en reniant celui ou celle en qui on avait placé sa confiance mystique, sa foi et tous ses espoirs de devenir plus léger, plus utile, inlassablement utile aux autres…

Naropa-le-recteur-d’université ou Milarépa-le-sorcier-repenti,
les "fortes têtes"

En écrivant ces dernières lignes, il me revient à l’esprit ces paroles de Jésus "vomissant les tièdes", ce qui lui valut d’être taxé d’extrémiste intransigeant. Je ne le crois pas, mais pour revenir aux tantras où rien, mais absolument rien n’est ordinaire, le rapport entre le maître et le disciple est extrême dès qu’il s’avère efficace : qu’on se rappelle, par exemple, les tortures infligées à Naropa par Tilopa ou à Milarépa par Marpa. Naropa et Marpa ne sont pas des sadiques compulsifs ; leur but n’est pas de faire souffrir et moins encore de faire expier, mais seulement de partager l’Éveil. Il est parfois nécessaire, avec certaines "fortes têtes" comme Naropa-le-recteur-d’université ou Milarépa-le-sorcier-repenti, de faire usage d’une forme de violence parfaitement canalisée qui peut sembler effrayante aux êtres timorés qu’elle ne concerne pas. Car il faut être parfait pour enseigner la perfection, et consciemment éveillé pour transmettre l’Éveil.

Dzongsar Khyentsé explique très bien la nature paradoxale de la plupart des postulats bouddhistes, et particulièrement ceux du bouddhisme tantrique que les bouddhistes appellent "Véhicule de Diamant" (en sanskrit Vajrayāna) ; et il en joue avec brio quand il parle de « libération par l’emprisonnement », quand il nous propose une « check-list du bon gourou – il a réalisé la vue ultime, il est ouvert d’esprit, il est peu disposé à enseigner, il est tolérant, il est érudit, il est discipliné, il appartient à une lignée, etc. », de même qu’une « check-list du mauvais gourou – [il] manque de connaissances, n’a pas de dévotion pour le Dharma, son propre gourou ou le sangha, n’a pas de tradition vivante…, est pointilleux sur la nourriture, les biens matériels et les chambres d’hôtel… a un programme égocentrique, est agacé par votre pratique disciplinée du Dharma. »

Maître lui-même tout en étant, bien sûr, disciple de grands hommes comme Dilgo Khyentsé Rinpoché et Dudjom Rinpoché, Dzongsar Khyentsé parvient vraiment à nous faire rire sur les sujets les plus graves pour des raisons propres au bouddhisme du Grand Véhicule, essentiellement les idées que tout est perception au sein de la conscience, que tout est vide et que la "vérité absolue du réel" est inconcevable et indicible, alors que la vérité relative n’est qu’un point de vue limité et changeant sur la réalité. Cela n’empêche pas les êtres accomplis comme les maîtres authentiques, doués de ce qu’on appelle la "vision pure", de percevoir l’identité émerveillante des deux vérités.

Le gourou extérieur, le gourou intérieur et le gourou secret

À propos des deux vérités, il est intéressant de noter que pour les penseurs occidentaux les plus pointus comme le philosophe américain C. S. Peirce (1839-1914), il n’y a qu’une seule vérité vraie, et celle-ci n’est qu’une simple "opinion" : « L’opinion qui est destinée à être acceptée ultimement par tous les chercheurs est ce que nous entendons par vérité, et l’objet représenté dans cette opinion est le réel. Voilà comment j’expliquerais le réel ». Dans le bouddhisme, toutes les opinions "justes" relèvent de la vérité relative, car la vérité absolue, l’absolument vrai des choses et de la pensée, c’est la vacuité (en sanskrit shunyatā), et la vacuité, c’est la totale interdépendance des éléments du réel. La vacuité que nous disions donc indicible et inconcevable n’est autre, alors, que ce qu’il est convenu d’appeler le "gourou secret".

« Dans le Vajrayana, explique Dzongsar Khyentsé (p. 47), le gourou présente trois aspects : le gourou extérieur, le gourou intérieur et le gourou secret. Il importe d’être clair là-dessus avant d’entrer sur une voie qui utilise le gourou comme méthode d’Éveil… Le gourou extérieur est la personne physique que vous pouvez voir et avec qui vous pouvez communiquer, de qui vous pouvez recevoir des enseignements et des instructions verbales et symboliques. Le gourou extérieur est "aussi bouddha que possible". Le gourou intérieur est la nature de votre esprit – en d’autres termes, non un esprit qui pense, mais qui est simplement connaissant et indéniablement présent. Et le gourou secret est la vacuité de tous les phénomènes. »

Je pense que ce livre s’adresse autant aux disciples déjà bien "casés" qu’aux aspirants disciples. Les premiers pourront s’en inspirer pour faire le bilan de leur rapport avec leur maître ; et les seconds, ceux que le Véhicule de Diamant attire, mais que l’idée de gourou intrigue, ceux que beaucoup de franchise et un peu d’exotisme n’effraient pas, ceux-là y trouveront des réponses à leurs questions. Qui aspire à devenir le plus vite possible un infatigable défenseur des êtres contre toutes les souffrances et les causes de souffrance trouvera dans cet ouvrage les plus vifs encouragements à s’engager dans la voie et à persévérer dans l’effort enthousiaste qui libère

Patrick Carré Sinologue, essayiste et romancier, Patrick Carré a traduit nombre de textes majeurs du bouddhisme Mahayana, à partir du chinois, du tibétain et du sanskrit. Directeur de la Collection “Trésors du Bouddhisme” chez Lire +

Pour aller plus loin

• Le gourou boit du bourbon, Dzongsar Jamyang Khyentsé
Traduit de l’anglais par Catherine Saint Guily
(Éditions Padmakara, 2018)

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