©Matthieu Ricard

Yahne Le Toumelin :
peindre l’unique lumière

« La plaisanterie de s’éveiller à la lumière de l’esprit est sûrement la meilleure et la plus longue », écrivait avec humour Yahne Le Toumelin dans son recueil d’aphorismes Lumière rire du ciel. Pour la nonne bouddhiste et peintre « aux mille peintures à la fois », qui a traversé toute l’histoire de l’art moderne, cette lumineuse « plaisanterie » dure depuis 97 ans !

Née le 27 juillet 1923 à Paris, Yahne Le Toumelin a grandi au Croisic, sur la côte Atlantique. Elle est la fille d’un commandant au long cours, ancien cap-hornier et la sœur du célèbre navigateur Jacques-Yves Le Toumelin. Sur un rocher, l’adolescente écoute le ressac de l’océan, lit la Gîta ou La vie de Ramakrishna de Romain Rolland, rêve d’aller en Inde et au Tibet : « J’écrivais "T", mon secret, sur mes cahiers d’école ». Son père lui promet de lui offrir ce voyage après l’obtention de son baccalauréat, mais ce dessein sera retardé à cause de la guerre.

L’appel du large et de l’art

En 1940, la jeune fille entre dans la prestigieuse Académie de la Grande Chaumière, lancée au début du XXe siècle par Delacroix, Manet, Picasso, Cézanne... Ce qui inspire Yahne, c’est la lumière : « Mon premier professeur de peinture me proposait de prendre des vitamines, car je ne voyais plus ni les corps ni les formes ». Elle intègre alors l’atelier d’André Lhote, l’un des chefs de file du mouvement cubiste, dont elle admire ses Traités du paysage et de la figure. En confiance, elle se met à peindre librement. Lhote affichera en exemple ses premières peintures abstraites : « Regardez comme elle télescope les sujets. C’est de la lumière pure ». L’étudiante fuit le « nihilisme croissant de l’art moderne » et, avec elle, son ami Henri Cartier-Bresson : « Ce culte du néant n’était pas pour nous ».

Deux ans plus tard, Yahne rencontre le compositeur et enseignant spirituel Georges Gurdjieff : « Je fus reçue dans la pénombre, Gurdjieff me tourna le dos en grommelant et m’invita à boire un café. Il me joua de son curieux accordéon à touches, des airs nostalgiques. Je pleurais et dis : « Je suis en prison ». Il répondit : « Moi aimer vous pour cette phrase. Moi prendre vous sur mes épaules ». Le philosophe, « une sorte de Socrate mâtiné de Diogène », alors âgé de 80 ans, devient son guide. La quête de Yahne est brûlante : « Je souffre de n’avoir que des sensations physiques, je voudrais être plus spirituelle ». Gurdjieff, qu’elle bombarde de questions, la baptise « Mademoiselle Pourquoiaaaa » (avec son accent caucasien !). Dans son entourage, elle côtoie d’étonnants personnages tels que René Daumal, Luc Dietrich et Lanza Del Vasto.

En 1945, Yahne épouse Jean-François Ricard (de son nom de plume : Jean-François Revel). De leur union naîtront Matthieu (en 1946) et Eve (en 1948), qui deviendra écrivaine et orthophoniste. Enseignant la littérature, son mari est nommé en Algérie et au Mexique. À Mexico, elle se lie d’amitié avec la peintre anglaise Leonora Carrington, qui lui fait découvrir le Surréalisme. Yahne s’en donne à cœur joie ! À son retour à Paris, elle croise la route du poète André Breton. Celui-ci exposera ses œuvres dans sa galerie À L’Étoile scellée, en 1957, et lui consacre un chapitre dans son livre Le Surréalisme et la peinture : « Le plus grand gré qu’on puisse lui savoir est de nous introduire en plein centre de cette vérité essentielle : la réussite d’une œuvre dépend de l’état intérieur - supposant l’équilibre au plus haut degré de tension vers la sagesse - de celui qui la crée ». La même année, une grande exposition d’une centaine de ses tableaux a lieu à la Galerie d’Orsay, à laquelle sont venus tous les surréalistes de l’époque. Puis, sa complicité avec le chantre de l’« Outrenoir », Pierre Soulages, et l’un des pères de l’Abstraction lyrique, Georges Mathieu, la fait changer de cap : « Je découvris l’espace des grandes toiles avec une ivresse qui préfigurait mes étapes de libération spirituelle ».

Après son divorce en 1966, Yahne s’installe dans le Val d’Oise. Engagée au Nouvel Observateur, elle y signe, sous le pseudonyme du « Piéton de Paris », une chronique sur l’art. En 1968, avec une trentaine d’amis étudiants, elle défile dans la rue de Bourgogne brandissant un tableau monté en étendard intitulé : « Vive la révolution du cœur ! ». « Pourquoi ? » demandent les journalistes. « Pour libérer l’imagination créatrice », répond-elle. C’est une période faste : Yahne peint beaucoup, expose et ouvre même sa propre Galerie, le Centre d’Expression (1967), mais elle est loin d’être comblée : « Je souffrais de ne pas avoir rencontré mon maître, de ne pas être allée au Tibet ».

Yahne Le Toumelin & Matthieu Ricard
©Jean-Pierre Devorsine

Vers les rives de la sagesse

C’est le film d’Arnaud Desjardins Le message des Tibétains (1966) qui embrasera son destin, et celui de Matthieu : « Kangyour Rinpoché y apparaissait brièvement. Matthieu eut l’intuition d’avoir trouvé son maître et partit comme une flèche à Darjeeling. À son retour en France, il nous montra la photo de Kangyour Rinpoché, lequel avait un rayonnement irrésistible. C’est à ce moment-là que ma vie a commencé ». Yahne part à son tour, en 1968, pour les contreforts de l’Himalaya : « J’ai senti que j’étais arrivée au port ! ». Elle restera trois mois auprès de Kangyour Rinpoché, séjournant d’abord à proximité de la petite cabane en bois de deux pièces où il vit avec sa famille. Puis, elle est conviée à venir habiter avec eux : « Kangyour Rinpoché était assis presque toute la journée (et une bonne partie de la nuit), méditant et récitant ses prières, adossé à une fenêtre (…) Je méditais en face de Rinpoché ». Peu avant son retour en France, elle se rend au Sikkim pour renouveler son visa, et rencontrer le XVIe Karmapa. Là, un événement décisif survient : « À l’aube, un moine frappa à la porte et me dit : « Vous allez être ordonnée dans une heure ». J’étais très surprise, mais que faire ? Sa Sainteté Karmapa m’a conduite dans ses appartements où mille bouddhas me furent présentés : « Voilà votre famille ». C’est ainsi que je suis rentrée tête rasée à Paris, nonne bouddhiste sans rien connaître au bouddhisme ». Yahne reçoit le nom de « Karma Dolma » - en sanskrit « Dolma » signifie « Tara, la libératrice. A son arrivée à Paris, elle envoie une carte à Kangyour Rinpoché : « Vous avez transformé en or le plomb que je vous ai apporté ».

 « Vous avez transformé en or le plomb que je vous ai apporté ». Message de Yahne Le Toumelin à Kangyour Rinpoché

Yahne se prépare à repartir en Inde, pour un deuxième voyage de longue durée. Mais un « rendez-vous » artistique bouleversera son projet. Alors qu’elle assiste à une projection d’un film sur Karmapa, en compagnie d’Arnaud Desjardins et de Taisen Deshimaru, elle fait la connaissance de Maurice Béjart. Le danseur et chorégraphe l’invitera à réaliser les décors de son adaptation des Vainqueurs de Wagner, dans laquelle le héros, au lieu de mourir à la vie, meurt à l’illusion du monde. Ce parti pris séduit la nonne bouddhiste ! Elle accepte. « En trois semaines, jours et nuits, à même le sol de l’Opéra, j’ai peint dix mètres d’océan, des barques et des Taras et plus de cent quatre-vingts mètres de forêts ». Le spectacle présenté à Bruxelles, le 10 décembre 1969, est un immense succès.

Elle tombe malade, et une fois remise sur pieds, s’envole vers Darjeeling. Yahne Le Toumelin a vécu auprès de Kangyour Rinpoché de 1969 à 1975. Les enseignements sont transmis en tibétain, mais qu’importe, ce qu’elle reçoit de son maître se passe au-delà du langage. Son quotidien est rythmé par des prosternations, prières, offrandes ou la réalisation d’un mandala. Elle avoue ne pas toujours comprendre intellectuellement ce qu’elle pratique, mais dans le bouddhisme tibétain, la progression de l’esprit est comparée à une bûche de bois ordinaire qui finit par prendre le parfum d’un bois odoriférant. « C’est ce qu’on appelle le « Guru Yoga », explique Matthieu Ricard. S’unir à la nature éveillée de l’esprit du maître. Chaque geste, chaque parole est une manifestation de sa sagesse, de son éveil et de sa compassion ».

Kangyour Rinpoché mourra en 1975. Yahne rentre en France et se remet à peindre : « Tous les matins, je me levais avec en tête le motif d’un paradis que je peignais ensuite dans la journée ». En 1979, elle donne un « one woman’s show » à la FIAC (Foire internationale d’art contemporain), une exposition de trente tableaux sur le motif de « paradis éblouissants ». L’année suivante, une Rétrospective Yahne Le Toumelin (1939-1979) est organisée à la Maison de la Culture de Rennes.

C’est en 1985 qu’elle s’installe dans son petit ermitage, en Dordogne, près d’un monastère bouddhiste. Le matin, elle se rend au Stoupa pour déposer des offrandes et des prières. Elle cuisine pour les maîtres tibétains. À des amis ou des lamas, elle apprend sa technique de la peinture, résumée en une question : « Comment enlever suffisamment pour qu’il reste une seule lumière ? » Invitée dans des écoles, elle fait peindre de grands soleils aux enfants, et les exhorte à la confiance : « Vous allez grandir, ne restez pas petits à l’intérieur ».

Puis, encouragée par un autre grand maître tibétain établi en Dordogne, Dudjom Rinpoché, Yahne Le Toumelin fait une retraite contemplative de trois ans, trois mois, trois jours, en compagnie d’une vingtaine d’autres pratiquants, sous la direction de Pema Wangyal Rinpoché, le fils aîné de Kangyour Rinpoché. Parlant de la relation maître-disciple, la nonne ironise ainsi : « Le maître peut verser sa bénédiction en vous à trois conditions : 1-Que le récipient ne soit pas retourné. 2-Qu’il n’y ait pas de trous. 3-Qu’il ne s’y mêle pas de poisons. Lorsque vous trouvez un puits, si vous avez soif, vous buvez. Vous ne vous lancez pas dans le tourisme des puits ! ».

Dans les années 1980-1990, Yahne Le Toumelin entre dans une nouvelle période picturale, avec ses « portraits ou miroirs du vide » : « Véritable magicien, écrit-elle, le miroir vide bouillonne des énergies de peindre ». En 1999, au musée Linden à Stuttgart, elle expose une vingtaine de toiles aux noms évocateurs, « Le Sourire de Bouddha », « Moment séraphique », « Élévation », « Émerveillement »... « Dans ma jeunesse, je peignais dans la souffrance, confie-t-elle. Maintenant, je ressens le soleil intérieur qui rayonne naturellement ». Pour l’écrivain Michel Random, « une peinture de Yahne, cela se nomme le bonheur de vivre, de vivre en réalité tous les au-delàs qui sont en nous ». Cette joie éclatante, Matthieu Ricard en témoigne dans le beau livre Lumière rire du ciel, paru à La Martinière, en 2016 : « Ce qui me frappe, chez ma mère, c’est qu’à mesure que son enveloppe corporelle devient de plus en plus frêle (…), sa lumière intérieure rayonne davantage vers ceux qui l’entourent ».

Aujourd’hui, lorsque quelqu’un dit à Yahne Le Toumelin qu’elle est « lumineuse », elle se tourne avec gratitude vers son maître et répond : « C’est parce que j’ai un bon chef de rayon ! ».

Nathalie Calmé La formation initiale de cette écrivain et journaliste s’est faite dans le champ de l’art (Conservatoire d’art Dramatique de Bordeaux, Cours Simon et Florent, à Paris). Depuis les années 1990, elle consacre une Lire +

Pour aller plus loin

Site de Yahne Le Toumelin :  http://yahneletoumelin.fr

À lire :
Lumière rire du ciel de Yahne Le Toumelin (Éditions Pauvert, 2001)
Le Surréalisme et la peinture d’André Breton (Gallimard, 2002)

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