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Le Mahâkapi Jâtaka,
le sacrifice d’un singe vertueux

Partie intégrante de la littérature bouddhique canonique, les jâtaka (ou « vies ») relatent les nombreuses vies antérieures du Bouddha Shakyamuni, au cours desquelles il fit l’expérience de toutes les conditions d’existence possibles dans le monde du samsâra. Il lui arriva ainsi, à de multiples reprises, de renaître sous une forme animale et ces aventures donnent souvent lieu, dans le corpus des jâtaka, à des contes charmants et très édifiants, adaptés à tous les auditoires. Dans bien des cas, ces récits nous sont connus par le Bouddha lui-même. Faisant appel à cette capacité propre aux Bouddhas accomplis de se remémorer leurs existences antérieures, il utilise souvent ces épisodes pour appuyer certains enseignements importants.

Il y a bien longtemps se dressait sur les rives du Gange, à quelque distance de la ville de Varanasi, un superbe manguier. Les fruits en étaient d’une saveur exquise et leur parfum n’avait pas son pareil. Le bodhisattva était alors le chef d’une troupe de singes qui avaient élu domicile dans cet arbre. Ayant un jour vu une mangue tomber au sol, il perçut le danger susceptible de menacer ses sujets : que l’un de ces fruits délicieux chute dans le fleuve, le courant pourrait alors l’emporter vers la cité. Réalisant l’existence de ces fruits délicieux, les hommes ne manqueraient pas d’en chercher la provenance. C’en serait alors fait de leur tranquillité. Doué d’une grande sagesse et d’un indéniable sens pratique, notre singe donna ordre à sa troupe de cueillir toutes les mangues surplombant le fleuve pour écarter tout risque.

Las. L’une d’elles échappa à leur vigilance et, parvenue à maturité, se détacha de sa branche pour tomber dans les eaux claires. Et comme le craignait le bodhisattva, elle parvint rapidement sous les murailles de la cité et se prit dans les filets d’un pêcheur. Ce dernier, émerveillé par son parfum, y vit un fruit de roi et la porta au palais.

Après l’avoir dégustée avec délice, le souverain demanda qu’on lui en explique la provenance. On ne put lui répondre avec précision, mais ses conseillers présumèrent avec justesse que l’arbre qui l’avait portée devait se trouver en amont de la ville, sur les berges du fleuve. Des éclaireurs furent dépêchés pour enquête. À leur retour, la colère du roi fut grande quand il apprit qu’une troupe de singes se gavait quotidiennement des fruits qu’il estimait lui revenir de droit. Le roi se mit en route à la tête d’un détachement d’archers.

« Au souverain vertueux, rien n’est plus cher que le bonheur de son royaume, de ses cités et de son peuple, qui doivent lui importer plus que sa propre vie ».

À la vue de ces hommes lourdement armés, le bodhisattva, notre singe, comprit en une fraction de seconde que la vie de ses sujets était en jeu. Il scruta les alentours en quête d’une voie de repli possible. Mais le manguier était encerclé. Il avisa alors, sur la rive opposée, un autre arbre qu’il rejoignit d’un bond puissant. Descendu au sol en toute hâte, il coupa une liane épaisse dont il noua fermement une extrémité autour du tronc de l’arbre et l’autre autour de sa propre taille. Il bondit à nouveau en sens inverse vers le manguier dont il agrippa une branche avant de s’adresser à ses sujets apeurés : « Grimpez ! Passez sur mon dos, puis suivez cette liane qui vous mènera au salut, sur l’autre rive, hors de portée des flèches. » Tous les singes s’élancèrent alors, s’efforçant chacun de passer le plus vite possible sur le corps de leur chef, pour le ménager, et lui présentant leurs excuses. Tous, sauf un. Le dernier de la troupe n’avait en lui que haine et envie. Il détestait le bodhisattva et ne souhaitait qu’une chose : l’évincer pour prendre le pouvoir. Il crut son jour venu. Il grimpa prestement sur une branche élevée et, de là, se précipita sur le bodhisattva de tout son poids, avant de s’enfuir, triomphant. Le malheureux animal, les reins brisés, lâcha prise et tomba lourdement au sol.

Médusé devant cette scène, le roi de Varanasi donne ordre à ses soldats de baisser leurs armes et envoya quelques hommes relever le blessé. Il le fit étendre avec la plus grande prévenance sur sa propre litière et fit intervenir ses propres médecins. Sa convoitise pour les mangues à la saveur divine s’était évanouie, il n’était plus qu’infini respect pour ce singe courageux qui, au mépris de sa propre vie, s’était sacrifié pour son peuple et s’inclina auprès de lui. Le bodhisattva agonisant s’adressa au souverain, lui expliquant qu’il ne craignait pas la mort, car il avait eu la satisfaction d’avoir sauvé les siens. Et de poursuivre par un enseignement : « Au souverain vertueux, rien n’est plus cher que le bonheur de son royaume, de ses cités et de son peuple, qui doivent lui importer plus que sa propre vie ».

Le vertueux animal rendit alors le dernier soupir dans les bras du roi. Ce dernier fit transporter le corps en grande pompe jusqu’à la ville, et fit organiser pour le bodhisattva de grandioses funérailles. Après la crémation, il conserva le crâne du singe comme une relique et s’efforça, pour le reste de son règne, d’être un roi juste et bon, faisant l’aumône avec une grande générosité et multipliant les actes méritoires.

Véronique Crombé Conférencière des musées nationaux depuis 1987, Véronique Crombé intervient dans plusieurs musées parisiens, notamment au Musée National des Arts Asiatiques-Guimet. Elle a collaboré à plusieurs ouvrages sur les religions, le Lire +
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