Vénérable Fred (à droite) et le Vénérable Nyanadharo (à gauche) ©Carole Rap

Vénérable Fred :
Comment décrypter les enseignements du canon pali au XXIe siècle

Moine bouddhiste Theravada dans la tradition des moines de forêt, le Vénérable Fred a été ordonné au Monastère Bodhinyanarama à Tournon en Ardèche. Il nous éclaire sur l’importance du canon pali.

Être moine Theravada au 21e siècle, est-ce un défi ?

Je vois l’état de moine comme une vocation. Ce n’est pas une condition nécessaire de la pratique ni de l’Éveil. La question est de savoir si l’on se sent plus utile aux autres avec cette robe ou sans. Je me suis fait ordonner il y a huit ans dans une optique temporaire, mais cette pratique suppose un tel changement de notre vision du monde qu’une courte période ne m’a pas suffi. J’avais besoin de plus de temps pour poursuivre dans cette voie. Le Vénérable Nyanadharo, mon maître, dit qu’il faut régulièrement réexaminer nos motivations. Si à un moment on se sent notamment plus utile à l’extérieur, alors mieux vaut retourner à la vie de laïc. Ce n’est pas un échec, juste une nouvelle étape sur le chemin.

Le Theravada se fonde sur le canon pali. Rappelez-nous ce que c’est.

C’est un ensemble de textes dont l’origine remonte au Bouddha historique, qui a vécu au nord de l’Inde il y a environ 2500 ans. Ils ont d’abord été transmis oralement pendant 500 ans, puis mis par écrit au Sri Lanka au début de l’ère chrétienne. Selon des recherches récentes, la langue pali était probablement celle utilisée, voire créée (1), par le Bouddha pour enseigner. Le canon pali (également appelé Tipitaka, « les Trois Corbeilles ») est composé de trois parties : le Vinaya, règles pour les moines et les nonnes ; les suttas (sûtras en sanskrit), des discours attribués au Bouddha, et l’Abhidamma, un traité plus technique et philosophique. Suttas et Vinaya sont issus des souvenirs des proches disciples du Bouddha. L’Abhidamma est plus tardif. L’ensemble représente peut-être 2000 à 3000 pages. À ce canon se rajoutent des commentaires, également en pali, compilés au Ve siècle de notre ère, notamment par Buddhaghosa.

Vous pensez qu’il serait utile de porter un nouveau regard sur ce canon. Pourquoi ?

Il est difficile de comprendre le sens d’un sutra sans se référer aux commentaires des moines qui y ont été ajoutés, dès le début et au fil des siècles. Or, leurs interprétations ne sont pas toujours exactes. Le Bouddha était réputé pour adapter son enseignement à ses auditeurs. Certains chercheurs, surtout anglo-saxons, ont entrepris d’étudier le canon pali dans son contexte historique. Ils considèrent qu’il ne s’agit pas de textes gravés dans le marbre comme s’ils étaient éternels et universels, mais d’enseignements délivrés à un public particulier, les auditeurs du Bouddha en Inde au Ve siècle avant J.-C. Lire les textes en ayant une connaissance de la religion, de la psychologie et de la condition sociale des auditeurs du Bouddha permettrait d’avoir un nouveau regard sur ses intentions quand il enseignait.

Quel est le risque de se fier aux interprétations des commentateurs ?

Interpréter n’est pas un problème en soi, mais il s’agit de faire la différence entre ce qui relève des commentaires ou développements postérieurs et ce qui correspond aux paroles du Bouddha. Il n’y a qu’à voir toutes ces fausses citations bouddhistes qui fleurissent sur Internet. Elles peuvent être très inspirantes, mais n’ont pas été prononcées par le Bouddha. En tant qu’ancien scientifique, j’aime savoir qui a dit quoi. Se pose aussi la problématique des traductions qui, dans certains cas, peuvent déformer le sens originel. L’un des risques des interprétations est de passer à côté d’une certaine simplicité. Une partie des pratiques de méditation actuelles me semble trop élaborée. Peut-être qu’il pourrait suffire de s’asseoir et d’être attentif à tout, de demeurer en contemplant ce qui se produit, sans rien faire ni avoir de plan préconçu. Les seules instructions que le Bouddha donne dans l’écrasante majorité des suttas, c’est « Allez dans la forêt, au pied d'un arbre, dans une grotte ou dans une hutte abandonnée, et méditez ».

Beaucoup d’Occidentaux ont une vision négative du canon pali. Comment l’expliquez-vous ?

D’abord la forme des textes (avec beaucoup de répétitions par exemple) et certaines traductions peuvent les rendre un peu ardus pour des lecteurs modernes. Ensuite, cette vision négative porte souvent sur le Theravada en général. Certains l’appellent même Hinayana, qui veut dire « petit véhicule », comme s’il s’agissait d’une sorte de première étape un peu inférieure.

« Lire les textes en ayant une connaissance de la religion, de la psychologie et de la condition sociale des auditeurs du Bouddha permettrait d’avoir un nouveau regard sur ses intentions quand il enseignait. »

Selon moi, la vraie raison est que la plupart des enseignements du Bouddha vont à l’encontre de notre société contemporaine. Ils visent le détachement du monde et des plaisirs des sens, ce qui est à l’opposé de notre esprit égotique avide de saisir la nouveauté. Un certain nombre d’enseignants de méditation contemporains vont dans le sens de cette jouissance des sens, préconisant de profiter de chaque instant de vie, un genre d’hédonisme. Cette adaptation du message du Bouddha à la société actuelle est-elle légitime ou bien poussée jusqu’au contresens ? Je me pose la question.

Vos propos peuvent paraître inadaptés aux pratiquants d’aujourd’hui.

Cela ne me gêne pas (rire). Dans la pratique bouddhiste, le bonheur est à trouver dans la façon dont on entre en lien avec l’expérience, plutôt que dans le contenu de l’expérience elle-même. Nos sens sont saturés. Nous ne sommes plus capables d’apprécier les choses plus subtiles. Le temps d’une retraite, on peut retourner à la simplicité, au silence, à une nourriture un peu fade, afin d’être en relation avec les expériences sans l’avidité, l’aversion et l’ignorance, ces trois poisons. Il s’agit d’apprécier simplement ce qui nous arrive, sans l’idée que c’est agréable ou désagréable, sans besoin de consommer à outrance ou d’aller en vacances au bout du monde. Cela est bon aussi pour les relations humaines et pour la planète.

Ne risque-t-on pas de verser dans la dépression ?

C’est la question de trouver la voie du milieu, entre la dépression et l’excitation… En effet, les textes disent que les dernières étapes du chemin, juste avant l’Éveil, mènent à une sorte de désintérêt pour le monde. On est fatigué de cet esprit agité qui tente toujours de rechercher la nouveauté, le plaisir et d’éviter l’inconfort. Ce désenchantement veut dire qu’on est sur la bonne voie, à condition d’avoir un bon maître capable de nous guider, parce qu’il est déjà passé par là.

Quel est le but, une fois libéré ?

Si on en croit les textes et les récits, être éveillé, ce serait être capable de vivre sans préoccupation pour le plaisant ou le déplaisant. Les principaux disciples du Bouddha avaient chacun des qualités particulières et, une fois éveillés, ils pouvaient faire le meilleur usage de leurs dons, dénués des aspects égotiques. Après son Éveil, le Bouddha a consacré sa vie à enseigner. Quand les mahayanistes louent l’idéal du bodhisattva (celui qui s’emploie à faire le bien des autres), en disant que les pratiquants du Theravada sont égoïstes parce qu’ils recherchent d’abord leur propre Éveil, je trouve cela un peu difficile à justifier. J’imagine qu’une fois éveillé, vous perdez tout intérêt pour votre ego et vous êtes à même d’aider tous les êtres. Et tant que vous n’êtes pas éveillé, vous avez beau dire que vous agissez comme un bodhisattva, votre activité n’est pas exempte d’ego. Au fond, au-delà des mots ou des « écoles », je ne vois pas beaucoup de différences : si nous sommes sincèrement sur le chemin de l’Éveil, nous cherchons tous à être peu à peu libérés de l’ego et, presque mécaniquement pourrait-on dire, de plus en plus disponibles pour aider les autres.

Carole Rap Journaliste économique et sociale, elle s’intéresse depuis des années à l’environnement, illustration de l’interdépendance. En pratiquant le yoga et la danse méditative, elle a découvert la richesse des voyages Lire +

Notes

(1) Dans son livre Buddhism and Pali, Richard Gombrich, spécialiste du pali, avance l’hypothèse que le pali aurait été créé par le Bouddha comme une langue synthétique entre les différents dialectes parlés dans la zone où il enseignait, afin d’être compris par tout le monde.

Pour aller plus loin

À lire :
La pensée du Bouddha de Richard Gombrich (Éd. Sully, 2017). Traduit en français par Vénérable Fred
– Chronique de Bouddha News : https://bouddhanews.fr/la-pensee-du-bouddha-de-richard-francis-gombrich/
Buddhism and Pali de Richard Gombrich (Mud Pie Slices, 2018)

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