©Takane Hidehiro

Tosui au sujet de la méditation 

Ou comment se garder de faire tout un plat de la méditation.

Tosui se montrait très circonspect concernant les pratiques spirituelles, y compris la sienne. Un passant l’ayant un jour reconnu se tourna vers lui pour trouver conseil. C’était un pratiquant du nembutsu, la récitation du saint nom du Bouddha Amida, censée garantir à celui qui s’y adonne une renaissance en son paradis de la Terre Pure. Confit en dévotion et incapable de s’arrêter de réciter cette prière, il la récitait plusieurs milliers de fois chaque jour. Il cherchait un moyen de vivre mieux sa foi et de modérer cette pratique devenue obsédante. Tosui ne répondit rien, mais sortit une feuille de papier de soie de son sac et traça au pinceau un poème humoristique et bienveillant :

À quoi bon vous efforcer ainsi
De répéter le nom du Bouddha Amida ?
Et puis, qui sait ? Vous pourriez manquer le paradis de la Terre Pure
En atterrissant beaucoup trop loin...

Bien évidemment, il ne s’agissait pas de remettre en cause la lumineuse pratique débordante de confiance et de joie du nembutsu (1), mais l’attachement maladif d’un homme. Et lui enseigner par l’humour la justesse et la modération. L’intoxication peut aussi être de nature spirituelle. Tosui semblait avoir lui-même abandonné la pratique de la méditation assise qu’il poursuivait pourtant dans le secret de son cœur et au beau milieu de la nuit, loin des regards indiscrets. Toute la vie du maître était un enseignement donné et reçu au sujet de la simple assise, dépouillée d’attentes et de projections. Vivre sans peur ou espoir, et démasquer sa propre hypocrisie et celle de ses semblables était son chemin. Une voie sans compromis possible. Choisir la pauvreté et l’errance était une manière de ne plus rien bâtir sur ce pont qu’est l’existence humaine, jouir de la vue et de la vie sans thésauriser ou accumuler de titres ou de possessions.

Tosui, le sage rebelle

L’image que le vieux Tosui donnait de lui-même lui était devenue totalement indifférente. Vendeur de sandales, vagabond dépourvu de nom, forme évanescente qu’on apercevait sous les ponts de Kyoto et qui s’évanouissait aussitôt entrevue, silhouette entraperçue dans les montagnes, il cultivait l’effacement des traces, de la consistance du nuage, le corps aussi clair que l’eau des pluies d’été, la face boueuse comme celle des talus trempés, la barbe drue et la tignasse hirsute, peu lui importait. À rebours de toutes les attentes et les prières de ceux qui l’aimaient et qui au nom de cet amour auraient voulu qu’il fît ce qu’ils souhaitaient : accepter le confort d’une couche ou du toit d’un ermitage, la fraîcheur de robes neuves et bien cousues ; il refusait toujours. Rebelle et si peu prompt à se plier et à consentir, cette dimension farouche et franche était le sceau de son passage, la seule empreinte lisible dans la neige ou la boue des rives.

Choisir la pauvreté et l’errance était une manière de ne plus rien bâtir sur ce pont qu’est l’existence humaine, jouir de la vue et de la vie sans thésauriser ou accumuler de titres ou de possessions.

Un certain Suminokura avait longuement entendu parler de sa profondeur et de sa sagesse. Riche laïc et pratiquant du Dharma, il l’avait invité en sa demeure. Et à la surprise de beaucoup, le vagabond avait accepté d’être l’hôte de ce riche marchand. Assis devant la table basse couverte d’un somptueux repas de légumes et de poissons rares, servi de larges rasages de saké, le vieux Tosui ne boudait pas son plaisir. Il appréciait volontiers cette opulence passagère, tout comme il pouvait goûter infiniment à la seule splendeur du ciel quand une eau fraîche descend la gorge ou se délecter du goût légèrement amer des racines prises et mâchées dans le soir. Vint le moment où le maître de maison lâcha sa question si longuement mûrie et retenue espérant une réponse pleine de sagesse : « Maître, qu’en est-il de la méditation ? Que pouvez-vous en dire ? Comment correctement pratiquer ? » Tosui leva les yeux au plafond puis après un long lâcha : « La sauce de soja doit être faite en plein été, la pâte de miso en plein hiver ». La phrase pour énigmatique et lacunaire qu’elle fut déployait dans toute sa subtilité un enseignement des plus profonds : méditer c’était se conformer aux choses telles qu’elles sont, suivre le juste rythme du monde, se conformer à la loi universelle et à la place naturelle des choses. Il ne fallait surtout pas faire de la méditation une pratique extraordinaire et spéciale, mais se contenter de demeurer dans un équilibre et une harmonie naturels.

Un enseignement analogue avait été donné par le Bouddha historique qui répondant à l’inquiétude d’un pratiquant, qui se trouvait par ailleurs être un joueur de sitar, au sujet de la qualité de sa méditation lui avait alors répondu :
– Qu’arrive-t-il quand tu tends trop fortement la corde sur ton instrument ?
– Elle se brise, avait rétorqué le musicien.
– Et s’il t’arrive de la détendre trop ?
– Elle ne sonne plus vraiment. Ainsi conclut le Bouddha, la corde qui produit un son harmonieux est celle qui n’est ni trop tendue ni pas assez. Il en va de même pour la méditation, la méditation juste est celle où l’on n’est ni trop tendu ni trop détendu.

À l’image de Tosui, il faut se garder de faire tout un plat de la méditation, car elle est insouciante et libre d’elle-même. La véritable assise est fort simple et aisée. Le comprendre est capital, cela permet de ne plus avoir à jouer la comédie de la pratique sacrée à soi-même. Apprendre des chats, des très jeunes enfants et des simples qui se tiennent à la porte du royaume. Ouvrir le cœur et se déprendre de soi-même, encore et encore.

Pierre Taïgu Turlur Pierre Taïgu Turlur enseigne la langue française, la littérature et la philosophie à Kyoto et Osaka, au Japon. Pratiquant le Zen depuis 1978, il a reçu la transmission du Dharma dans la lignée de Gudo Nishijima et Niwa Zenji. Il Lire +

Notes

(1) Le kansô nembutsu visualise Amida et ses amis, dans la Terre pure, accueillant les fidèles à leur décès.

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