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Jérôme Ducor :
en chemin vers l’Éveil avec le bouddhisme de la Terre pure

Bonze de l’École de la Terre pure, cet orientaliste genevois s’attache à réhabiliter une tradition centrée sur la foi et la dévotion au Bouddha Amida, mal connue en Occident.

Qu’est-ce que le bouddhisme de la Terre pure ?

C’est l’un des principaux courants constitutifs du Grand Véhicule (Mahayana). Ses premières traces datent de 179 après J.-C., simultanément d’ailleurs au développement de la tradition de la Perfection de Sagesse (Prajnâ-pâramitâ). Il permet de réaliser l’état de bouddha, en naissant dans ce que l’on appelle « la Terre pure » (Jôdo), c’est-à-dire le champ du rayonnement de l’Éveil du Bouddha Amida. Celui-ci est le seul Bouddha à porter deux noms : Amitâbha qui signifie « Lumière-Infinie », et Amitâyus « Vie-Infinie », « Amida » étant l’abréviation japonaise de ces deux noms. Pour accomplir cette voie, les êtres ordinaires pratiquent le nembustu – la commémoration du Bouddha Amida – parfois sous forme de contemplation, mais surtout de récitation de son nom. Leur but est altruiste, car ils auront pour mission de revenir sur Terre en tant que bouddhas pour délivrer les autres êtres de la souffrance. Dans la religion bouddhique, Amida fait partie des trois ou quatre Bouddhas qui font l’objet d’un culte spécifique.

Vous parlez d’un culte basé sur la dévotion. N’est-ce pas proche du monothéisme ?

Amida est un éveillé (bouddha), non pas un Dieu créateur du monde et soucieux de racheter ses créatures. Pour nous bouddhistes, il n’y a pas de commencement, pas de cause première : juste un enchaînement naturel de causes et d’effets. La pratique nous conduit à voir les choses telles qu’elles sont, non telles que nous voudrions qu’elles soient. Certes, la tradition de la Terre pure est sans doute la voie bouddhique la plus « personnaliste » dans sa présentation de l’Éveil, puisqu’elle l’incarne dans la personne du Bouddha Amida accueillant ces êtres ordinaires dans sa compassion. Il s’agit d’ailleurs plus de foi que de dévotion, à l’image du bouddhisme en général, qui part du constat de la souffrance. Comme un médecin posant son diagnostic, les bouddhistes évaluent ensuite les causes et les effets pour aboutir enfin à un chemin menant à la délivrance. Celui-ci est l’équivalent de la thérapie prescrite par le médecin, ce qui suppose d’avoir foi ou confiance en celui qui le montre pour pouvoir s’y engager. Le point de départ de tout chemin bouddhique, c’est la prise de refuge dans les Trois Joyaux. La seule particularité du bouddhisme de la Terre pure est celle de l’objet de la foi : non un idéal abstrait, mais l’Éveil même personnifié dans le Bouddha Amida. Ses deux noms de « Vie-Infinie » et « Lumière-Infinie » se réfèrent respectivement à ses vœux de compassion et de sagesse. Dans ce cas, la foi porte sur les qualités de ce Bouddha telles qu’elles sont rapportées dans les sermons du Bouddha Shakyamuni. Au final, la foi consiste à abandonner l’idée que la facilité de la voie de la Terre pure serait trop belle pour être vraie. Car cela reviendrait à vouloir mesurer la sagesse du Bouddha. La foi est un simple abandon de la tentation de tout vouloir contrôler et calculer par soi-même, d’une manière assez proche du lâcher-prise du Zen, mais en moins abstrait.

Comment cette école est-elle devenue si populaire au Japon ?

Il existe au Japon une douzaine d’écoles bouddhistes, parmi lesquelles les plus connues sont le Zen (trois écoles), le tantrisme (deux) et la Terre pure (quatre). Lorsqu’au XVIIe siècle, le pays s’est refermé, interdisant le christianisme, obligation a été faite aux citoyens de s’enregistrer dans une école bouddhiste. La majorité, à l’époque, a suivi le bouddhisme de la Terre pure, alors que le Zen paraissait plus élitiste. Car ce qui a rendu le bouddhisme de la Terre pure si populaire, c’est son accessibilité. Dans le fond, il s’agit d’une pratique sans pratique. On s’abandonne aux vœux du Bouddha Amida, et cet abandon peut se passer de rituels. Amida vous prend par la main tel que vous êtes. Il n’y a pas de stades de progression comme dans d’autres formes du bouddhisme, qu’il s’agisse des initiations du tantrisme ou de la méditation assise du Zen. Nul kôan à déchiffrer non plus. Cette simplicité déroute tout autant qu’elle séduit.

Au XIIe siècle, le maître Hônen, fondateur du Jôdo-shû, stipulait dans son testament : « Il faut redevenir un imbécile illettré ». Imbécile, au sens de celui qui ne prétend pas comprendre. Ce grand érudit qui côtoyait les milieux les plus huppés et les plus simples faisait ainsi référence à la nécessité de renoncer à tout calcul, ce qui est l’essence de la Terre pure.

De quelle façon la Terre pure a-t-elle été découverte et accueillie en Occident ?

À la fin du XVIe siècle, ce sont les missionnaires catholiques qui ont découvert cette tradition. Ils l’ont qualifiée « d’hérésie luthérienne » en raison de l’apparente similitude du salut par la foi qu’elle prône. D’autres allaient aussi la taxer de « bouddhisme dévotionnel populaire ».

Puis ce bouddhisme est arrivé en Occident à travers les communautés asiatiques émigrées, vietnamiennes, chinoises ou coréennes. Les Japonais l’ont importé à Hawaii dès 1889 – où cette tradition compte aujourd’hui 36 temples – et dix ans plus tard sur le continent américain. Lorsque les Américains de descendance japonaise, internés durant la Seconde Guerre mondiale, tentèrent de se fondre ensuite dans « l’American way of life », ils adaptèrent la liturgie bouddhique en s’inspirant de celle des Églises protestantes, de sorte que le Shinshû n’y a recruté que peu de fidèles parmi les autochtones, davantage séduits par le tantrisme tibétain ou le Zen.

« Maître Hônen stipulait dans son testament : « Il faut redevenir un imbécile illettré ». Imbécile, au sens de celui qui ne prétend pas comprendre. Ce grand érudit qui côtoyait les milieux les plus huppés et les plus simples faisait ainsi référence à la nécessité de renoncer à tout calcul, ce qui est l’essence de la Terre pure. »

La Terre pure est mal connue dans nos pays. Elle est à la fois très simple et compliquée. Je m’attache à la réhabiliter. Elle a mauvaise presse chez les Occidentaux qui s’intéressent au bouddhisme, car ils l’apparentent à un monothéisme dont ils cherchent justement à s’affranchir. Et pourtant, selon Dennis Gira, spécialiste du bouddhisme à l’Institut Catholique de Paris, la tradition de la Terre pure serait la plus adaptée aux Occidentaux ! Notons toutefois que l’Europe fait figure d’exception puisqu’on y trouve des petits groupes de pratiquants natifs de leurs pays, en Allemagne, en Autriche, en Belgique, en Grande-Bretagne et en Suisse. À Genève par exemple, où l’on recense environ 3 000 ressortissants japonais pour une population de 250 000 habitants, les quelque 50 fidèles du Temple de la Foi Sereine, où j’officie, sont presque tous occidentaux. Pourquoi les Japonais ne se joignent-ils pas à nous ? D’abord parce qu’en tant qu’expatriés, ils restent peu de temps à Genève, en moyenne deux à trois ans. Ensuite parce que, même au Japon, on ne pratique pas au temple tous les dimanches, mais seulement deux-trois fois par an, notamment lors de la Fête des Morts et du Nouvel An ou encore à l’occasion de funérailles.

Quels sont les rituels inhérents à la Terre pure ?

C’est un bouddhisme qui vous propose comme objet de pensée un Bouddha spécifique : Amida. Et d’un point de vue bouddhiste, quel meilleur objet de pensée peut-on avoir qu’un Bouddha ? La Terre pure n’est pas la seule pratique à se centrer sur la foi et la dévotion. On les retrouve notamment dans le Guru Yoga du tantrisme. Chez nous, la pratique se concentre dans le nembutsu, c’est-à-dire la commémoration du Bouddha Amida. La récitation de son nom, d’après l’école Jôdo-shû de Hônen, en est le seul acte nécessaire. Le Jôdo-Shinshû de son disciple Shinran insiste plus sur l’intention, c’est-à-dire l’acte de foi. On ne médite pas comme dans le Zen. On lit les sûtras propres à cette tradition, qui sont principalement trois : le Sûtra de Vie-Infinie, le Sûtra des Contemplations du Buddha Vie-Infinie et le Sûtra d’Amida. On récitera aussi le fameux « Namo Amida butsu » (révérence au Bouddha Amida), l’idée étant de rendre hommage au Bouddha et surtout de le garder à l’esprit. Dans les cérémonies, on ajoute des offrandes, notamment d’encens et autres. Notre pratique est au fond assez basique, elle vise à décrocher de nos efforts personnels illusoires en s’abandonnant aux vœux du Bouddha, afin de suivre ainsi le chemin qui mène du non-Éveil à l’Éveil. Telle est la dimension religieuse de la pratique. Dans l’absolu, on pourrait se passer de rituel. Ne rien faire, si ce n’est lâcher prise. Car tant qu’on cherche à « faire », on s’écarte du but. Et c’est cela le plus difficile à comprendre.

Qu’est-ce que le bouddhisme de la Terre pure peut nous apporter aujourd’hui ?

Je ne parlerai que de mon cas personnel. La Terre pure m’apporte à la fois rien et tout. C’est comme de respirer : sur le moment, vous n’y prêtez pas attention, mais, en réalité, cette fonction est vitale. J’ai conscience que le bouddhisme dans sa dimension religieuse intéresse aujourd’hui moins les Occidentaux qui se passionnent davantage pour la méditation bien-être, dépouillée de tout acte de foi et de toute transcendance

Pour aller plus loin

Shinran, Un réformateur bouddhiste dans le Japon médiéval de Jérôme Ducor (Collection Le Maître et le disciple, Gollion, Infolio éditions, 2008)
Trois soûtras et un traité de la Terre pure – Aux sources du bouddhisme mahayana de Jean Eracle (Série Sagesses 243, Points, 2008)
Le Tannishô. Le bouddhisme de la Terre pure selon Shinran et ses prédécesseurs, cinq textes traduits du japonais par Jérôme Ducor (Collection Patrimoines, orientalisme, Les éditions du Cerf, 2011)

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