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La sagesse de Tosui

Ou comment renoncer à manipuler la réalité pour la vivre directement.

Tosui était devenu l’abbé d’Hoganji. Après de nombreuses années d’étude, et de façon bien récalcitrante, il avait fini par accepter d’enseigner à celles et ceux qui venaient l’en prier. Il n’avait pas pour autant le sentiment d’être plus sage ou différent des autres, il fallait bien quelqu’un pour accomplir les gestes rituels et conduire les cérémonies, prendre la responsabilité de s’occuper des affaires de la communauté, et même si tout cela l’ennuyait profondément, il n’en laissait rien paraître. Il ne le voyait que trop bien, sa propre stupidité lui était éclatante, depuis bien longtemps il avait fait sien l’adage du maître Dôgen : « Ceux qui s’éveillent au sujet de leurs propres illusions sont appelés Bouddhas ; ceux qui s’illusionnent sur leur Éveil sont des êtres ordinaires ». Ainsi prendre toute la mesure de son propre égarement, voir clairement dans son esprit en proie au trouble était à ses yeux bien plus important que de se prévaloir de sa position ou de sa sagesse. L’assise dépouillée sur l’estrade était essentiellement cela : un exercice où l’on était face à soi, dans une grande intimité dépourvue des jeux et calculs ordinaires. Toujours vêtu de la même robe légère, été comme hiver, l’abbé faisait peu de cas des coquetteries et autres signes extérieurs. Contrairement à la plupart des autres chefs de temple, il était disponible à chacun, quel que soit son rang, son âge ou son sexe. À ses yeux, chacun était l’expression vivante et touchante du Bouddha. Or vint un jour ou un jeune moine du nom d’Ejo fit la requête de pouvoir servir et étudier auprès du maître. Tosui n’y vit guère d’objection, d’autant plus que le prêtre semblait avoir une forte volonté de comprendre et de pratiquer et qu’il mettait beaucoup de cœur à l’ouvrage.

Au bout d’une longue année de service et de pratique intensive et avant que de quitter le monastère pour pérégriner comme nuage et eau vive, Ejo demanda que le maître écrivît une gatha, un poème rythmé qui puisse condenser l’essence de son enseignement. Tosui avait flairé l’animal et connaissait son homme, il proposa donc les vers suivants emprunts de tendresse et de bienveillance :

Ejo, laisse ta sagesse et ta méditation briller sans obstruction
Et ici et là, laisse tomber les choses
Laisse tomber, abandonne même l’idée d’abandon
Que te restera-t-il alors à lâcher ?
Bois le thé et mâche le riz
Et ne cherche pas ailleurs
Ejo laisse ta sagesse et ta méditation briller sans obstruction
Et les dix mille choses trouveront enfin le repos

« Ceux qui s’éveillent au sujet de leurs propres illusions sont appelés Bouddhas ; ceux qui s’illusionnent sur leur Éveil sont des êtres ordinaires. » Dôgen

De fait, Ejo était un nom qui signifiait sagesse et pratique méditative. Or le conseil avisé pointait ni plus ni moins vers l’évidence même : n’être que soi. L’invitation était des plus claires : il s’agissait abandonner tout effort, et ce jusqu’à l’abandon lui-même. Ejo lisant la calligraphie cursive de son maître eut bien du mal à dissimuler sa surprise mêlée de déception : quoi, il ne s’agissait donc que de cela ? Le vieux renard le prenait-il pour une poule sans expérience ? Il lui fallut quelques longues années de patience et de contemplation pour, enfin, comprendre le trésor que lui avait brandi le vieux chenapan, un trésor inépuisable, une intarissable richesse, car elle était offerte à chaque instant.

Se libérer des exutoires

Nous en faisons souvent beaucoup trop. Nos élucubrations ou la manière dont nous nous entichons de chimères et cultivons des paradis virtuels nous fournissent souvent une inépuisable distraction, et l’insatisfaction qui en résulte conduit à d’autres poursuites et la recherche de nouveaux dérivatifs. Ce cercle vicieux de nature addictive, dont la réalité virtuelle serait aujourd’hui paradigme et paradis, est source de souffrance. Les « si » agrémentent nos heures et nous offrent de faux espoirs. Nos réflexes nous promènent et nous égarent de clic en clic, de pensée en pensée. Ce faisant, nous manquons le réel ou souhaitons qu’il se conforme à nos désirs. Le souhait que forme Tosui pour son élève est de le voir se libérer de ces exutoires : renoncer à manipuler la réalité pour la vivre directement, sans aucune opacité ni écart entre l’être et l’action. Vivre la vie telle qu’elle nous est donnée sans plus se mettre en quête de portes et d’issues, sans plus rêver de mondes meilleurs et de situations plus favorables. Pour nous, cela pourrait vouloir dire abandonner l’usage du portable et des tablettes, ne plus nous jeter sur des écrans ou plutôt en limiter considérablement le recours. Inviter l’ennui et l’oisiveté chère à Montaigne à notre table, oser n’avoir rien à faire et personne à qui parler.

Ce non-agir cette action dépourvue d’intention, ce moment sans avant ni après, sans motivation ni but, telle est la simplicité même à laquelle on ne retranche ni n’ajoute plus rien, et l’on parvient alors là où l’on est déjà arrivé. Il n’est ni autre lieu ni autre temps que celui-là. Vous pourriez l’appeler le moment et le lieu présents. Sur un quai de gare, à la pause déjeuner, dans les transports ou au travail même, vous êtes encore et toujours le seul et véritable royaume.

Pierre Taïgu Turlur Pierre Taïgu Turlur enseigne la langue française, la littérature et la philosophie à Kyoto et Osaka, au Japon. Pratiquant le Zen depuis 1978, il a reçu la transmission du Dharma dans la lignée de Gudo Nishijima et Niwa Zenji. Il Lire +

Notes

Image d’ouverture : Tosui Unkei (©Met Museum)

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