©Matthieu Stricot (1)

Tomoko Furukawa :
pour la beauté du geste

L’art du mouvement l'attire depuis toujours. Dès son enfance, à Kyoto, la calligraphe Tomoko Furukawa se passionne pour les idéogrammes japonais, leur beauté et leur sens. Depuis, sa quête artistique est aussi devenue philosophique et spirituelle. Que faire quand on les trace ? Remplir le vide qui se dessine entre deux mouvements ou le laisser nous accueillir ? La Japonaise ne cesse de se poser cette question, dans sa discipline comme dans le théâtre Nô et la peinture. Habitant à Paris depuis 2008, elle y transmet désormais son talent, aux petits comme aux grands.

Les locaux sont déserts en ce lundi soir de grève. Assise à gauche de l’entrée, Tomoko Furukawa, la coupe au carré, est en train de lire. Son ouvrage posé sur une table, devant elle, rien ne semble pouvoir la sortir de sa concentration. Le téléphone sonne. Le réceptionniste de l'association Tenri répond en japonais. Tomoko lève les yeux, nous voit et nous accueille avec un sourire rayonnant.

Derrière elle, quelques marches mènent à la bibliothèque, où mangas et magazines côtoient des dictionnaires, des ouvrages d'art et d'économie. « Je donne des cours de calligraphie ici, une fois par mois », explique-t-elle d’une voix douce. Bras croisés, la native de Kyoto garde le regard pensif en se souvenant de ses débuts dans cette discipline, à l’âge de huit ans. « J'ai d’abord été attirée par la sensation agréable du geste », révèle-t-elle en mimant un mouvement sur le papier avec sa main droite. Puis, sa pratique d'enfant s’oriente progressivement vers la recherche de la beauté. « Tracer des idéogrammes, c’est beau visuellement. Et même si on écrit le même caractère à plusieurs reprises, il est différent à chaque fois ». Songeant à cette réalité de l’impermanence, Tomoko sourit paisiblement. « On dit que la calligraphie est un miroir de soi ».

Le texte et le vide sur la montagne Ohara

Tomoko a 20 ans lorsque son maître prend sa retraite. Souhaitant progresser, à 23 ans, elle décide de se rendre chaque week-end dans un temple situé sur la montagne Ohara, à l’ouest de Kyoto. L’artiste veut nous montrer le lieu et cherche des photos sur son téléphone portable. Sur les images se distinguent une architecture traditionnelle en bois, des hortensias en fleurs...

Dans ce cadre verdoyant, elle réalise des Kakemono - calligraphies à accrocher - et des goshuin - des sceaux composés d'un tampon rouge et d’une calligraphie, propres à chaque lieu saint, que les Japonais collectionnent en souvenir ou pour leurs vertus dites protectrices. Ces différents travaux l’aident à entrer plus concrètement dans l’histoire des calligraphes qui l’ont précédée, des techniques, de mieux comprendre le sens du texte et de côtoyer ce fameux vide dont parle sa tradition.

« On dit que la calligraphie est un miroir de soi ».

L’écriture n'est en effet pas la seule à « raconter ». « Dans notre culture, l’espace vide, « ma », n'est pas vraiment vide. C’est en lien avec la notion de vacuité du bouddhisme et avec l’aspect épuré des intérieurs japonais. En calligraphie, l’espace blanc de la feuille nous accueille et permet le mouvement du texte. » Cette philosophie inspire également Tomoko dans d’autres arts traditionnels qu’elle pratique depuis ses 23 ans. « Dans le théâtre Nô, la scène contient très peu de décors. Dans l’art floral Ikebana, plutôt que de rajouter des végétaux, on enlève pour permettre à une fleur de vivre. Dans la peinture Nihonga aussi, cette notion d’espace est fondamentale ».

« Sortir de son cadre de pensée »

Bien que cette perception du monde, mêlant shintoïsme et bouddhisme, imprègne la calligraphe depuis son enfance, elle a toujours cherché à élargir ses horizons. Au lycée, Tomoko étudie dans un lycée catholique. Cette éducation chrétienne lui a donné des clés pour étudier la littérature anglaise à l’université, pour « comprendre l'environnement d’un écrivain ». Et pour mieux se connaître. Car, « sortir de son cadre de pensée permet de se découvrir soi-même », remarque-t-elle.

À 28 ans, en 2008, son master en poche, elle arrive en France avec un visa vacances-travail. « J’ai trouvé le pays « un peu bordélique au départ », assume-t-elle dans un éclat de rire. À Paris, au Conservatoire, en parallèle de la calligraphie, elle travaille dans la communication visuelle. Puis, sa carte de séjour obtenue, de 2013 à 2019, Tomoko Furukawa donne ses premiers cours en français à Kagyu Dzong. Aujourd’hui, elle dirige des ateliers au Musée Guimet.

Le rite du geste

À Guimet comme à l'association Tenri, l'artiste se réjouit d’accueillir des élèves de toutes les générations. « Des enfants à côté de vieilles dames. Chacun son thème. Chacun à son rythme. J’apprends beaucoup avec eux. » Pour illustrer un début de séance classique, la jeune femme sort de son sac un tissu bleu-marine et déroule son nécessaire, enveloppé à l'intérieur. Des feuilles de mûrier très fines serviront de support à la calligraphie. Tomoko verse de l’eau dans un minuscule arrosoir hérité de sa grand-mère, fait couler quelques gouttes sur un réceptacle en pierre et racle un bâton d'encre solide sur la surface mouillée. « J’ai toujours commencé par ce mouvement circulaire sur la pierre », raconte-t-elle, accompagnée par les bruits de frottements répétitifs. « C'est comme un rite qui permet d’entrer dans la pratique avec calme. »

L’eau se colore peu à peu. Tomoko trempe son pinceau dans l’encre, puis le fait glisser sur le papier. « Tous les élèves démarrent leur séance en posant les huit éléments de traits, qui constituent la base pour tous les idéogrammes. » La Japonaise dessine, tout en finesse, le symbole de l’éternité sur une feuille, celui du bambou sur une autre.

« Au bout d'un moment, ces gestes deviennent naturels », assure Tomoko. Si elle reconnaît pratiquer parfois la méditation assise - sans suivre une tradition particulière - pendant cinq minutes, afin de « ranger ses pensées », elle considère le geste répétitif de la calligraphie comme sa principale pratique méditative. « C’est comme la marche ou la musique. »

Matthieu Stricot Journaliste, Matthieu Stricot a le goût du voyage, de la nature et des rencontres. Spécialisé dans les thématiques liées aux religions, à la spiritualité et à l’histoire, il collabore à différents médias, dont Le Lire +

Notes

(1) Photo d’ouverture : Après avoir fait couler quelques gouttes sur un réceptacle en pierre, Tomoko racle un bâton d’encre solide sur la surface mouillée (©Matthieu Stricot)

Pour aller plus loin

– Musée Guimet : www.guimet.fr/event/calligraphie-et-peinture-japonaises/

– Association Tenri : www.tenri-paris.com/culturelles/calligraphie

 

Le Théâtre Nô

Le Nô, forme du théâtre classique japonais, représente un drame subtil associant le chant et la danse à un texte lyrique. Le Nô vient du Sarugaku, forme de spectacle composite originaire de Chine, mêlant prestidigitation, acrobaties, pantomimes et danses comiques, popularisé au Japon vers le XIe siècle. Se structurant peu à peu, cet art a opéré une synthèse avec le dengaku – issu de chants et de danses autochtones liés au repiquage du riz – pour faire du théâtre Nô un art à part entière, clairement théorisé et codifié par le dramaturge Zeami Motokiyo (1363-1443). Spectacle de l’aristocratie guerrière à ses origines, le Nô s’est notamment épanoui à l’ère des Shôgun (XIVe-XVIe siècles), et est resté une tradition immuable jusqu’à nos jours.

Les acteurs jouent le « shite » (« celui qui agit »), personnage principal masqué, ou le « waki » (« celui du côté »,) personnage secondaire n’ayant pas de masque. La scène, un carré limité par quatre piliers, n’accueille aucun décor. Installés au fond du plateau, les musiciens – à la flûte et aux tambours – préparent l’entrée de l’acteur, accompagnent le chant et rythment la danse. Le chœur, à la droite de la scène, commente les actions et soutient le récit du shite. À gauche, bordé de trois pins, le pont (« hashigakari »), qui symbolise le passage du monde de l’au-delà vers le temporel, permet à l’acteur d’arriver sur le plateau ou d’interpréter certaines scènes.

M.S.

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