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Tibet : le bouddhisme hors-la-loi

Dans le cadre d’une campagne européenne de sensibilisation à la situation dramatique du Tibet, Bouddha News a rencontré une délégation du parlement tibétain en exil pour évoquer les incessantes violences et humiliations dont sont victimes les bouddhistes. Accompagnés de la journaliste tibétaine Tsering Lhamo, les Vénérables Gowo Lobsang Phende et Kunga Sotop reviennent sur une tradition bimillénaire aujourd’hui quasi interdite.

L’actuelle politique de répression chinoise vise principalement les moines bouddhistes. Pourquoi Pékin craint-il tant les monastères et les temples ? Serait-ce là que se trouve le cœur des Tibétains ?

Vénérable Gowo Lobsang Phende : En effet, le bouddhisme est particulièrement visé à travers les moines et les nonnes, mais c’est toute la population tibétaine qui subit la politique répressive chinoise, à travers l’absence de liberté de mouvement, de rassemblement, de pensée de manière générale.

Mme Tsering Lhamo : Un exemple : quand les parents vont au monastère dans le cadre d’une fête ou simplement pour se recueillir, ils n’ont plus le droit d’emmener leurs enfants avec eux. De même, Pékin interdit aux étudiants et aux fonctionnaires tibétains qui travaillent pour le gouvernement chinois de s’absenter durant les fêtes religieuses pour se rendre dans des lieux sacrés. C’est ce qu’a vécu mon père, fonctionnaire retraité d’une administration chinoise : sa direction lui avait interdit de se rendre dans un monastère lors d’une fête religieuse et il n’a jamais pu retourner dans un temple jusqu’à ce qu’il décède… Les Tibétains sont obligés d’aller dans les temples en catimini, quand tout le monde dort, pour pouvoir vivre un minium leur foi.

De nombreux moines sont envoyés en « rééducation patriotique ». En quoi cela consiste-t-il ?

Vénérable Gowo Lobsang Phende : Il s’agit d’un véritable lavage de cerveau ! On conditionne les moines pour qu’ils oublient leurs croyances et qu’ils se détournent, voire renient la voie bouddhiste, et qu’ils ne pensent qu’en fonction de la grandeur de la Chine. Par exemple, on leur ressasse au quotidien que ce qu’il mange, ce qu’il porte, etc. est un don du Parti communiste chinois. Au final, tout est fait pour les déposséder de leur capacité de réflexion et libre arbitre.

Les immolations de moines tibétains ont augmenté ces dernières années (153 depuis 2009). Quelle est votre position face à ce geste désespéré ?

Vénérable Gowo Lobsang Phende : Il n’est pas facile de se positionner face à la violence de ce geste. Comment l’accepter ? En tant que moine, j’ai deux façons de l’analyser : primo, les personnes qui se sont immolées ne l’ont pas fait par égoïsme ou parce qu’elles ne pouvaient plus vivre ainsi, mais pour revendiquer des droits pour les six millions de Tibétains vivants sur le Toit du Monde. Secundo, le sacrifice de ces 153 Tibétains qui ne s’en sont pas pris physiquement à des Chinois, qu’ils soient citoyens, fonctionnaires ou militaires, démontre le fort engagement de notre peuple pour la non-violence.

Face à toutes ces exactions, redoutez-vous des révoltes de la part des moines, comme lors des soulèvements de 1988, 1989 et 2008 ?

Vénérable Gowo Lobsang Phende : Oui, c’est une possibilité. Depuis 2008, il y a eu beaucoup d’autres débuts de révolte, car les Tibétains sont à bout, les pressions sont plus importantes que jamais : le niveau de répression actuel est deux fois plus important qu’en 1988 et 1989, il touche toutes les couches de la société tibétaine, au quotidien, de façon frontale (violences physiques, emprisonnements arbitraires) ou insidieuse, comme l’interdiction d’étudier en tibétain après la primaire, ou l’obligation de parler en mandarin au travail ou dans certains monastères.

« On conditionne les moines pour qu’ils oublient leurs croyances et qu’ils se détournent, voire renient la voie bouddhiste, et qu’ils ne pensent qu’en fonction de la grandeur de la Chine. Par exemple, on leur ressasse au quotidien que ce qu’il mange, ce qu’il porte, etc. est un don du Parti communiste chinois. Au final, tout est fait pour les déposséder de leur capacité de réflexion et leur libre arbitre. » Vénérable Gowo Lobsang Phende

Le 14 novembre 2018, le Dalaï-Lama annonçait dans une interview à la télévision publique japonaise NHK qu’il convoquerait une assemblée de hauts dirigeants bouddhistes en exil afin de déterminer la meilleure méthode pour désigner son successeur. Ne risque-t-on pas de se retrouver avec deux Dalaï-Lamas : l’un choisi par la communauté tibétaine en exil, l’autre par le Parti communiste chinois ?

Vénérable Gowo Lobsang Phende : Dans la longue tradition bouddhiste, il a déjà existé des exemples où le Dalaï-Lama a nommé lui-même son successeur. Il est vrai que Sa Sainteté le XIVe Dalaï-Lama a évoqué cette possibilité de convoquer une assemblée de religieux bouddhistes en exil pour créer le cadre légal à la nomination de son successeur. Quelques années plus tôt, en 2011, il avait d’ailleurs annoncé qu’à l’âge de 90 ans, il réunirait des dirigeants bouddhistes, issus de toutes les écoles, pour déterminer la meilleure façon de procéder. Bref, c’est une éventualité que nous prenons en compte. Donc, même si le gouvernement chinois intronisait son propre Dalaï-Lama, il ne serait pas suivi par les Tibétains.

C’est le cas de l’actuel panchen-lama, qui a été intronisé par le gouvernement chinois en 1995. Quelle est l’influence réelle des leaders religieux choisis par Pékin ?

Vénérable Gowo Lobsang Phende : Les Chinois ont en effet reconnu la réincarnation du panchen-lama, mais si vous observez ce qu’il se passe lors de ses déplacements, vous verrez qu’il y a bien plus de fonctionnaires chinois dans la foule que de Tibétains. Pour notre peuple, l’actuel panchen-lama n’est pas celui que nous reconnaissons (1).

Mme Tsering Lhamo : Je rajoute que l’ancien panchen-lama avait déclaré, tout comme le Dalaï-Lama, qu’il ne se réincarnerait que dans un pays libre. Les Tibétains ne sont pas dupes.

Âgé de 84 ans, le Dalaï-Lama est considéré comme le symbole, l’essence même de la nation tibétaine. Que se passera-t-il après sa disparition ? Le temps joue-t-il en faveur des Chinois ?

Vénérable Gowo Lobsang Phende : Le Dalaï-Lama est notre père à tous, mais notre lutte est avant tout celle pour la vérité ; nous sommes persuadés qu’un jour, les Tibétains obtiendront gain de cause. Même si aux yeux de la communauté internationale, il est très important d’avoir des leaders d’opinion charismatiques, ce combat est mené non pas par quelques personnes, mais par l’ensemble du peuple tibétain, sur place ou en exil.

Benoît Merlin Editeur et journaliste spécialisé musique (Music magazine, MCM, Lylo, Unplugged), spiritualité (Le Monde des Religions) et société (Le Figaro, Le Monde.fr, Clés magazine, etc.), féru d’enquêtes Lire +

Notes

(1) En 1995, six ans après la mort de son prédécesseur, Choekyi Gyaltsen, l’actuel panchen-lama Gyaincain Norbu fut sélectionné par tirage au sort à l’urne d’or (un vieux procédé datant de l’empire Qing) et approuvé par le Conseil d’État chinois. Il avait cinq ans. S’en suivit une controverse sur le détenteur légitime de ce titre, car, sept mois plus tôt, le Dalaï-Lama avait annoncé que le détenteur du titre, selon la tradition tibétaine, était un enfant de six ans, Gedhun Choekyi Nyima. Mais l’enfant disparu, les autorités chinoises reconnurent plus tard avoir « pris l’enfant pour sa sécurité ». Gedhun Choekyi Nyima n’est jamais réapparu publiquement, mais le Dalaï-Lama a déclaré en 2018 qu’il était « bien vivant et recevait une éducation normale ».

Pour aller plus loin

Sites :

– Le Bureau du Tibet : www.tibet-info.net
– Administration Centrale Tibétaine (ACT) : www.tibet.net

La bio des délégués du Parlement tibétain en exil

Mme Tsering Lhamo
Née en 1969 au Tibet, cette journaliste (Radio Free Asia, Voice of America), qui s’exilée en Inde en 1992, travaille au Département de l’information et des relations internationales en tant que rédactrice du site Web et chef du bureau de la Chine.

M. Lobsang Dakpa
Âgé de 37 ans, cet étudiant en droit, diplômé d’universités indiennes, a obtenu son un certificat d’avocat en exil tibétain en 2010. Secrétaire général puis président de la Tibetan Legal Association, il est membre de l’association internationale Tibet-China Pen (États-Unis) depuis 2014.

Vénérable Kunga Sotop
Né le 1er janvier 1980 dans la ville de Terton de Derge Jondha, dans la province de Kham, à l’est du Tibet, il s’installe au monastère de Tergar pour étudier la pratique bouddhiste tibétaine et les traditions rituelles. Après son exil en 1996, il rejoint le monastère de Palpung basé à Bir, au nord de l’Inde, et se forme à la philosophie bouddhiste pendant six ans. Il travaille actuellement au monastère de Tergar à Bodhgaya.

Vénérable Gowo Lobsang Phende
Né en 1977 à Kham Bathang, au Tibet, le Vénérable s’est exilé en 1992 et a rejoint le monastère de Drepung Loseling, l’une des trois grandes universités monastiques guélougpa, situé à Lhassa. Il a obtenu le diplôme Vinaya en 2009 et poursuit actuellement un doctorat en philosophie bouddhiste. Secrétaire conjoint de l’Assemblée tibétaine de Mundgod, en Inde, et président du Mouvement local pour la liberté, il a été élu, en 2011, trésorier du Central Dhokha Chushi Gangdrug (ancienne organisation de guérilla tibétaine devenue une association de soutien aux anciens résistants) et en est actuellement à son deuxième mandat.

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