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JI Zhe :
« En Chine, les religions sont à nouveau stigmatisées. »

Malgré une libéralisation relative de sa politique à l’égard des religions, du bouddhisme notamment, l’État chinois continue de vouloir soumettre celles-ci au pouvoir du Parti communiste. Le resserrement de son contrôle s’est encore accéléré depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping en 2012, explique JI Zhe, professeur de sociologie à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco) et spécialiste du bouddhisme dans la Chine contemporaine.

Quel pourcentage de la population chinoise revendique, aujourd’hui, une appartenance religieuse, toutes religions confondues ?

Les enquêtes réalisées ces dernières années auprès de la population soulignent qu’environ 30% des adultes déclarent avoir une croyance religieuse. Soit environ 300 millions de croyants. Néanmoins, certaines religions traditionnelles n’exigent pas une identité claire et exclusive. En outre, certains individus, bien que s’adonnant à des pratiques, ne revendiquent pas d’appartenance religieuse. La reconnaissance d’une identité religieuse demeure, aujourd’hui encore, quelque chose de délicat. Je suis convaincu qu’une proportion plus importante de la population que celle révélée par ces enquêtes est influencée, tant dans ses pratiques que sur le plan spirituel, par les religions.

Les bouddhistes seraient le premier groupe religieux ?

C’est en effet ce qu’attestent ces enquêtes. Il y aurait entre cent et deux cents millions de bouddhistes en Chine. Le bouddhisme se place, en termes d’effectifs, en tête des cinq religions institutionnelles reconnues par l’État que sont le bouddhisme, le taoïsme, l’islam, le protestantisme et le catholicisme. Le taoïsme étant moins institutionnalisé et moins confessionnel que les autres religions, il est difficile de connaître le nombre exact de ses adeptes.

Peut-on parler d’un renouveau du bouddhisme en Chine ?

On observe en effet un renouveau de toutes les religions en Chine depuis les années 1980. Après la répression de la période maoïste, le pays a procédé, dans les années 1980, à une libéralisation relative de sa politique des religions. La population a commencé à disposer alors de plus de liberté pour affirmer ses croyances et ses pratiques.

Ces évolutions tiennent notamment au fait que l’État a pris conscience, avec le discrédit progressif du « grand récit » utopique de la société communiste, que les individus ont besoin de trouver un sens à leur vie dans une société en transition. L’environnement institutionnel, la politique et l’économie ont, eux aussi, joué un rôle en rendant possible ce renouveau religieux.

Le pouvoir politique a choisi, à l’époque post-maoïste, d’utiliser les religions - le bouddhisme notamment - plutôt que de les réprimer. La croissance économique a permis au clergé de bénéficier de donations qui lui ont assuré une autonomie et une indépendance économiques. Du fait de la mondialisation et de la circulation des personnes et des informations, on observe, aujourd’hui, un important mouvement d’échanges entre les communautés bouddhistes chinoises, taïwanaises, japonaises et coréennes notamment, qui a contribué à assurer une légitimité supplémentaire aux bouddhistes.

Ce renouveau des religions s’est traduit aussi par la reconstruction et la réouverture de milliers de monastères et de temples et par l’augmentation du nombre des membres du clergé. Des statistiques officielles, publiées en 2016, font ainsi état de 140 000 sites religieux autorisés dans lesquels 360 000 religieux assurent le service. Les festivals religieux sont, quant à eux, réapparus sous forme de folklore depuis le début des années 2000. On observe enfin une diffusion des symboles et des discours religieux bouddhistes dans la sphère individuelle à travers la littérature, les programmes télévisés et le cinéma.

L’année 1989, après la répression des manifestations de la place Tian An Men et du mouvement démocratique, semble marquer un tournant dans la façon dont le pouvoir appréhende le phénomène religieux…

1989 a en effet constitué un tournant historique. L’idéologie communiste ayant complètement perdu son crédit, la croissance économique et le nationalisme sont alors devenus les deux principaux points d’appui du régime pour conserver sa légitimité. Or, il s’est avéré que le bouddhisme pouvait jouer un rôle important dans ces deux domaines. Sur le plan touristique d’abord puisque la plupart des sites religieux de cette tradition correspondent aux destinations les plus fréquentées. L’État n’hésite plus à utiliser la religion pour promouvoir ses intérêts économiques et politiques tant que la mobilisation sociale de celle-ci ne menace pas la stabilité du régime. Ce, d’autant plus que les autorités bouddhistes ont montré qu’elles acceptaient volontiers de collaborer avec le régime. Celles-ci sont désormais souvent appelées à témoigner de leur soutien au régime, dans les dialogues internationaux notamment, mais aussi à l’occasion d’accords concernant Taïwan et Hong-Kong par exemple. Le bouddhisme est ainsi devenu économiquement et politiquement très utile au régime. Cette évolution a engendré une nouvelle forme de sécularisation de cette religion qui s’est traduite par l’appropriation et l’utilisation des capitaux symboliques du bouddhisme par le pouvoir politique.

Le bouddhisme est-il devenu un instrument de contrôle des populations ?

Non, pas véritablement. Mais certains organes, comme l’association officielle du bouddhisme, peuvent être perçus néanmoins comme un outil de contrôle sur les populations bouddhistes.

Qu’est-ce qui a changé en matière religieuse depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping en 2012 ?

La politique a changé sur toutes les lignes depuis son arrivée au pouvoir. Il y a de moins en moins d’espace dédié aux manifestations publiques des religions. Un exemple : depuis les années 1990, les monastères et temples bouddhistes organisaient fréquemment des camps d’été et colonies de vacances au profit de différents groupes sociaux et classes d’âges, des jeunes notamment. C’était une manière efficace de diffuser la pensée bouddhiste. En 2019, la quasi-totalité de ces camps d’été et colonies de vacances estivales ont été interdits. La religion - le bouddhisme comme les autres traditions - est ainsi à nouveau stigmatisée. Dans les universités, les enseignants-chercheurs éprouvent désormais des difficultés à publier leurs recherches dans ce domaine.

« L’objectif du Forum mondial sur le bouddhisme est de créer un univers bouddhique sous le contrôle du Parti communiste en excluant toutes les forces jugées hostiles, les fidèles et les alliés du Dalaï-Lama notamment. C’est une manifestation du Soft power du régime communiste. »

Le gouvernement essaie, en outre, de renforcer son contrôle tant sur les personnels des monastères que sur leur financement. De nouvelles mesures ont été mises en œuvre en matière comptable de façon à contrôler l’usage qui est fait de ces financements. Les monastères, en outre, sont désormais dans l’impossibilité d’envoyer leur argent à l’étranger. Un contrôle très sévère s’exerce également sur les personnels. Si les nominations des abbés sont toujours soumises à l’approbation du gouvernement, ces dernières années le gouvernement a exécuté un vaste programme d’identification et d’enregistrement des tous les clercs.

Quel est le rôle du Forum mondial sur le bouddhisme qui se tient tous les trois ans sous le contrôle du Parti communiste chinois ?

L’objectif de ce forum est de créer un univers bouddhique sous le contrôle du Parti communiste en excluant toutes les forces jugées hostiles, les fidèles et les alliés du Dalaï-Lama. C’est une manifestation du Soft power du régime communiste. C’est également un outil diplomatique visant à « acheter » en quelque sorte certains participants. Le Parti communiste adopte ainsi une stratégie de « front uni », en faisant une alliance temporaire avec le deuxième ennemi contre le premier ennemi. Les bouddhistes « domestiques » ne sont pas les amis du Parti communiste. Mais ils ne sont pas non plus leur ennemi le plus redouté. Une fois de plus, le bouddhisme est considéré comme pouvant être « utilisé » sur le plan politique par le pouvoir.

Quel est l’objectif de la politique dite de sinisation des religions mise en place par Xi Jinping ?

Cette terminologie est très étrange. Comment peut-on siniser davantage le bouddhisme et le taoïsme ? Je pense que cette politique cible plutôt le christianisme, l’islam et le bouddhisme tibétain, qui sont considérés par le gouvernement de Xi Jinping comme des religions étrangères. Or, celui-ci ne peut pas viser directement et nommément telle ou telle religion. Il faut que les règles s’appliquent à toutes les religions. Cette politique dite de sinisation a pris la forme de pratiques ridicules. On peut désormais entendre des moines et des nonnes entonner des chants communistes, et aussi, observer des cérémonies de levées du drapeau national dans de nombreux monastères. Cette prétendue sinisation n’a rien à voir avec la culture chinoise. Il s’agit plutôt d’une politisation de la sphère religieuse, d’une volonté de soumettre entièrement la religion au contrôle du Parti communiste.

L’article 36 de la constitution chinoise évoque pourtant une liberté de croyance religieuse. Ne faudrait-il pas plutôt parler de tolérance que de liberté religieuse ?

On observe toujours, malgré les répressions, une forme de tolérance à l’égard des religions. L’interdiction totale des religions créerait des problèmes impossibles à résoudre compte tenu des millions de croyants que connaît la Chine. Cette tolérance n’est pas liée à l’application de la Loi constitutionnelle. Le Parti communiste gère le pays en ayant avant tout pour objectif la stabilité du régime et la permanence du monopole du Parti communiste sur le pouvoir. En vérité, la politique vis-à-vis de la religion n’est basée ni sur la loi ni sur l’idéologie, mais sur la volonté du pouvoir et sur des calculs pragmatiques et utilitaires. Il faut éviter une lecture simpliste de la situation religieuse à partir des textes juridiques ou tout autre type de norme formelle. Les relations entre l’État et la religion demeurent extrêmement compliquées en Chine. Il y a des conflits, comme en a témoigné, en 1999, la répression du mouvement Falun Gong (un mouvement religieux issu de l’engouement en faveur du Qigong, une pratique populaire favorisant santé et bien-être), suite à la manifestation qu’il avait organisée devant le siège central du Parti communiste chinois à Pékin. Mais il y a aussi des négociations et des usages mutuels.

Eric Tariant Les spiritualités vivantes, les alternatives porteuses d’avenir, les utopies concrètes qui esquissent un autre paradigme de développement et l’art (la peinture en particulier) sont les spécialités et principaux centres Lire +

Pour aller plus loin

Religion, modernité et temporalité. Une sociologie du bouddhisme Chan contemporain de JI Zhe (CNRS éditions, 2016)
Buddhism after Mao. Negociations, continuities, and reinventions de JI Zhe, Gareth Fisher, and André Laliberté (University of Hawai’i Press, 2019)

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