©Carole Rap

Phakyab Rinpoche :
la compassion en action à tout moment

« Nos ennemis sont nos plus grands maîtres », dit le bouddhisme. Quand le pardon, l’amour et la compassion remplacent la colère et la haine.

Vous dites que vous avez pardonné à vos tortionnaires et que vous éprouvez même de la gratitude et de la compassion envers eux. Comment faites-vous ?

Développer l’amour et la compassion est vraiment au premier plan de la pratique bouddhiste, et ce de façon quotidienne. Lorsque ces qualités se manifestent avec force dans l’esprit, elles agissent en éliminant les émotions perturbatrices comme l’orgueil, la jalousie, la colère, l’esprit de compétition. Ce qui laisse plus de place pour la compassion. C’est grâce à l’entraînement que j’avais reçu et pratiqué au cours de mes années d’étude que j’ai pu éprouver des émotions positives vis-à-vis de mes bourreaux et leur pardonner. La patience, la compassion et l’amour n’apparaissent pas simplement en se disant : « Je suis compatissant » ou « J’aime les autres ». Cela est possible grâce à ce qu’on appelle « l’entraînement de l’esprit », un processus fondé sur des raisonnements approfondis et des méditations. On commence par une approche logique qui consiste à examiner les qualités et les défauts des émotions. La colère, l’orgueil et la jalousie, par exemple, ont pour effet de ne m’apporter que des ennuis. Alors que des émotions positives comme la compassion et l’amour procurent du bonheur.

« Dans les sociétés bouddhistes, on nous parle d’amour, de compassion, depuis que nous sommes tout petits. Nous l’entendons, le méditons et le pratiquons quotidiennement. Ceux qui vivent en Occident dans un mode de vie consumériste n’ont pas eu cette éducation. »

Ensuite, on se base sur des raisonnements, sur la logique. Si une personne que je n’ai jamais rencontrée me torture ou me cause beaucoup de tort, je me dis qu’elle agit sous l’influence d’émotions perturbatrices, qu’elle est leur esclave quand elles se manifestent dans son esprit ; qu’en se comportant ainsi, elle accumule des karmas négatifs qui provoqueront sans doute de grandes souffrances dans cette vie et les suivantes. Elle est comme un enfant qui ne sait pas ce qu’il fait. Et j’applique cette loi de causalité à moi-même. Je me dis que ce qui se produit est le résultat d’actes que j’ai accumulés et qui arrivent maintenant à maturité. Ces divers raisonnements permettent de développer la patience et de faire apparaître la compassion. Ils me conduisent aussi à pratiquer Tong-len (1).

En prison, avez-vous éprouvé un sentiment d’injustice, de la colère, du doute et, si oui, comment les avez-vous surmontés ?

Je suis extrêmement reconnaissant à l’enseignement bouddhiste. Sans lui et les méthodes qu’il offre pour transformer notre esprit, je n’aurais jamais pu surmonter ces circonstances et éliminer des émotions négatives comme la colère ou l’irritation. Parfois, peut-être, des formes d’irritation ou des doutes peuvent encore apparaître en moi, mais très rapidement. Grâce à la réflexion et à la pratique, elles disparaissent.

Qu’auriez-vous envie de dire aujourd’hui aux personnes qui vous ont torturé ?

Si je les rencontre, je ne ressentirai pas de colère. Mon esprit sera serein comme celui d’un jour ordinaire. Si elles se montrent irritées envers moi, cela ne fera que renforcer ma compassion vis-à-vis d’elles en pensant à leur état perturbé. Elles font partie des prières dans lesquelles j’émets le vœu que tous les êtres soient délivrés des souffrances et des causes de leur souffrance.

Quels enseignements pourraient nous aider, nous qui avons une vie plus ordinaire ?

Ce n’est pas parce que je suis un moine ou un lama que c’est facile pour moi. Vous, comme moi, nous devons observer ce qui se passe dans notre esprit, avec vigilance et attention. L’objectif est de voir ce que sont nos états d’esprit et, quand ils sont négatifs, de s’employer à les écarter. L’autre travail consiste à donner plus de place aux émotions positives et à établir les bases d’une compassion et d’un amour stables. C’est en éliminant petit à petit les aspects négatifs et en développant les positifs que nous parvenons à ressentir de plus en plus d’amour et de compassion. Le Bouddha était comme nous. En travaillant sur son esprit, il a réussi à mettre de côté toutes ces perturbations que sont l’orgueil, la jalousie, la malveillance, l’irritation, etc. Si nous pratiquons ainsi, on se sentira en paix. Le corps sera en meilleure santé et on pourra également aider les êtres autour de nous. 

Beaucoup d’Occidentaux qui ont choisi d’être bouddhistes ont des difficultés à pratiquer et à persévérer sur ce chemin, alors que leurs conditions sont a priori moins douloureuses que celles que vous avez connues. Comment l’expliquez-vous ?

Je ne vois pas les choses ainsi. Dans les sociétés bouddhistes, on nous parle d’amour, de compassion, depuis que nous sommes tout petits. Nous l’entendons, le méditons et le pratiquons quotidiennement. Ceux qui vivent en Occident dans un mode de vie consumériste n’ont pas eu cette éducation. Le mode de vie actuel, dans cette société moderne industrielle, n’est peut-être pas très équilibré pour l’esprit. Cela dit, avec des efforts et de la détermination, chacun peut développer au fur et à mesure ces mêmes aspects positifs. Alors, en comparant chaque année notre état d’esprit à celui des années précédentes, on voit que nous avons réussi à stabiliser certaines qualités, que nous sommes moins colériques, etc. Nous pouvons constater nos progrès et nous en réjouir.

Traduction du tibétain vers le français : Nadia Ninio

Carole Rap Journaliste économique et sociale, elle s’intéresse depuis des années à l’environnement, illustration de l’interdépendance. En pratiquant le yoga et la danse méditative, elle a découvert la richesse des voyages Lire +

Notes

(1) Entraînement de l’esprit qui consiste à prendre sur soi les souffrances d’autrui par l’inspiration et à lui donner en échange notre bonheur par l’expiration.

Pour aller plus loin

La méditation m’a sauvé de Phakyab Rinpoché avec Sofia Stril-Rever
(Marabout, 2019 – 1ère édition Le Cherche-Midi, 2014)
> En savoir plus

Sites
www.phakyabrinpoche.org
healingbuddhafrance.org

©Carole Rap

Phakyab Rinpoche en quelques mots

Né en 1966 dans la région du Kham au Tibet oriental, Phakyab Rinpoche devient moine à l’âge de treize ans. En 1985, il quitte sa famille pour aller étudier en Inde. En 1994, le Dalaï-Lama le reconnaît comme le VIIIe Phakyab Rinpoche. Trois ans plus tard, le Dalaï-Lama lui demande de retourner enseigner au Tibet en prenant la responsabilité du monastère d’Ashi, situé près de Litang dans le Sichuan. En janvier 1999, Phakyab Rinpoche est arrêté par la police chinoise qui l’accuse d’être un espion à la solde du Dalaï-Lama. Il est emprisonné et torturé pendant trois mois. Blessé au pied droit, il est admis à l’hôpital militaire de la région d’où il parvient à s’enfuir, en juillet 1999. Il réussit à rejoindre l’Inde en traversant l’Himalaya. En 2003, à peine arrivé aux États-Unis où il était invité à enseigner, les médecins de l’hôpital Bellevue à New York lui diagnostiquent une gangrène de la cheville droite, une tuberculose osseuse et une pleurésie. Ils estiment que seule l’amputation peut lui sauver la vie. Il refuse et doit quitter l’hôpital. Accueilli par un moine tibétain vivant à Brooklyn, Phakyab Rinpoche décide alors de se consacrer 12 à 14 heures par jour à la méditation et à des pratiques spécifiques. Au bout de trois ans, guéri, il raconte les étapes traversées dans un livre, La méditation m’a sauvé, coécrit avec Sofia Stril-Rever.

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