©Jérémy Docquier

Ti Yab Zen :
« Traverser la boue pour cultiver la bienveillance. »

Moine bouddhiste Zen, rappeur, conférencier et formateur dans le développement personnel, Sébastien Dijoux, alias « Ti Yab Zen », découvre le Zen alors qu’il traverse dans sa vie une période particulièrement difficile. Grâce à la méditation et aux enseignements du Bouddha, il parvient à trouver, peu à peu, la paix intérieure. Aujourd’hui, Ti Yab Zen continue à approfondir sa pratique spirituelle tout en persévérant dans le rap. Marié et père de trois enfants, ce moine atypique travaille dans le domaine social afin d’aider toutes les personnes, même les plus inattendues, à retrouver bienveillance et équilibre intérieur.

Dans quelles conditions avez-vous rencontré le bouddhisme ? 

C’est arrivé un peu par hasard, enfin si le hasard existe... Je devais avoir environ 23 ans, un ami m’avait prêté un petit livre rouge, La pratique du Zen de maître Taisen Deshimaru, qui expliquait comment s’asseoir en position de méditation. Tout de suite, j’ai essayé la pratique du Zen, trouvé que ça faisait super mal et j’ai pensé : « Ils sont complètement fous ! » J’ai mis le livre de côté et j’ai continué à évoluer dans le milieu du rap. Mais, de temps en temps, j’y revenais. J’avais envie de réessayer, mais sans plus. Jusqu’à ce que je traverse une période difficile dans ma vie professionnelle, familiale et aussi sentimentale. Les problèmes s’enchaînaient. J’avais l’impression que tout s’écroulait autour de moi. Face à tout cela, j’ai repensé à ce petit livre rouge et je suis allé m’asseoir en position du lotus dans une petite pièce sombre. Voilà comment j’ai commencé à méditer. J'ai senti qu’il se passait des choses, alors je n’ai jamais arrêté d'approfondir jusqu’à ce jour.

Quel bouddhisme pratiquez-vous ? 

Je pratique le bouddhisme Zen Soto. Il est de tradition chinoise et japonaise, et consiste à s’asseoir en silence, face à un mur. Il existe une multitude de courants dans le bouddhisme, celui-ci m’a convenu pour la simple raison qu’on ne me demandait pas de croire en quelque chose ni d’écouter quelqu’un prêcher une parole, mais d’expérimenter pour apprendre par moi-même, avec mon corps et mon esprit. On apprend à laisser passer les pensées qui nous empoisonnent la vie. C’est donc ce que j'ai fait : expérimenter le détachement, le non-jugement, la compassion, la compréhension et approfondir tout cela. Finalement, l’enseignement du Bouddha nous dit : « Je ne te demande pas de croire en ce que je dis. Je t’explique comment on fait, prends ton coussin et va expérimenter par toi-même ». C'est ça qui m’a plu dès le départ. Pour moi, Bouddha n’est pas un dieu, c'est un enseignant, tout simplement.

Vous auriez pu vous « contenter » de pratiquer Zazen, pourquoi avoir fait le choix de devenir moine ? 

J’ai senti que ça me correspondait, j’étais complètement « aligné » avec cette pratique. Des choses en moi changeaient évidemment, mais également dans mon environnement. En approfondissant la pratique du Zen, j’ai appris à me poser : sur un coussin, mais aussi face à des disputes, des tensions, des situations compliquées... Pouvoir faire perdurer cet état au-delà de l'assise m’a beaucoup aidé, et c’est pour cela que j’ai décidé d’approfondir cette pratique et de la partager. La souffrance touche tout le monde. Si je peux faire ce chemin, de nombreuses personnes peuvent aussi y arriver. J’avais près de 30 ans. Je me suis demandé ce que j’avais envie de faire de ma vie. La réponse a été : le service à l’autre, l’engagement social. Voilà ma révélation.

L'Etang-Salé, Réunion
©Jérémy Docquier

Quelles sont les règles monastiques que vous devez suivre ? 

Je suis ce que l’on appelle un moine laïc, je ne suis pas contraint de pratiquer le célibat, par exemple. J’ai une femme et trois enfants, une vie sociale et professionnelle. Je ne vis pas dans un temple ou un dojo 24h/24. Personnellement, ça n’aurait pas eu de sens de faire ça, au contraire. J’aime pratiquer et, surtout, mettre en pratique à l’extérieur. En réalité, il n’y a pas de contraintes monastiques. Je ne suis pas obligé de porter ma robe quotidiennement, je l’utilise seulement pour pratiquer, partager et enseigner. Bien sûr, nous avons des rituels comme la méditation en silence, les prosternations... Mais je ne perçois pas le Zen Soto comme une religion au sens habituel du terme, mais dans celui de « relier ». Il est tout à fait possible de pratiquer le Zazen, de l'appliquer dans sa vie, sans être moine... Bien heureusement ! L’important reste de se connecter à notre bienveillance et à l’amour en nous. Pour moi, le monastère n'est pas le dojo, il est partout ! Idem pour ma robe : que je la porte au pas, il n’y a pas de séparation, j’ai toujours le même langage.

Dans vos interventions et dans vos textes, vous abordez beaucoup la notion de souffrance, de paix intérieure et du lien qui les connecte. Est-ce que, selon vous, passer par des étapes difficiles reste un passage obligé pour trouver la paix intérieure ? 

Voilà une très bonne question. Je dirais que ce n’est pas indispensable, mais finalement, on passe tous par de la souffrance, à un moment donné et ça, depuis la naissance. Personne n’est épargné. La souffrance fait partie du chemin. Quand on traverse cette boue symbolique que représente la souffrance, nous pouvons tous découvrir, en son sein, une fleur de bienveillance. À travers mes actions, je fréquente des détenus dans les prisons à La Réunion et j’amène toujours ma fleur de lotus pour illustrer mes propos et partager ce message : même la personne qui commet des erreurs aussi graves soient-elles, possède en elle la capacité de faire fleurir cette fleur.

« Lorsque je suis devenu moine, je me suis posé la question : fallait-il que j’arrête le rap ? La réponse est venue rapidement. Je vous le disais plus haut : le monastère est partout, il n’y a pas de séparation. La musique est un monastère. »

La souffrance m’apprend quelque chose selon l’attitude que j’adopte. J’ai le choix de m’enfoncer dedans ou celui de lever la tête et de me demander ce que cette situation m’enseigne. Quand on prend du recul sur les choses, on se rend compte que cette souffrance nous apprend à grandir. C’est comme ça que l’on se connecte à sa paix intérieure.

Vous êtes rappeur, est-ce que votre musique et vos textes témoignent de votre pratique spirituelle ? 

Ce n’est peut-être pas commun de voir un moine bouddhiste rappeur, mais j’étais déjà rappeur avant, depuis les années 90. Au départ, ce qui m’a intéressé dans le rap, c’était de pouvoir porter et exprimer un message avec des valeurs de solidarité, de justice, de pouvoir dénoncer des choses. J’aime le rap pour ses messages. Mes textes parlent toujours de paix. Dans l’esprit de la plupart des personnes, le rappeur représente une personne en colère et le moine quelqu’un de calme. Je vais être honnête : lorsque je suis devenu moine, je me suis posé la question : fallait-il que j’arrête le rap ? La réponse est venue rapidement. Je vous le disais plus haut : le monastère est partout, il n’y a pas de séparation. La musique est un monastère.

Vous avez créé l'Académie de la Bienveillance, de quoi s’agit-il ? 

L’Académie de la Bienveillance est une école de formation où l’on partage des valeurs liées à l’humain et où l’on exprime ce que l’on ressent. Quelles sont mes émotions, qu’est-ce qu'il se passe dans ma tête, quels sont mes besoins profonds, quels outils sont à ma disposition pour communiquer le plus sereinement, comment écouter l'autre réellement ? Voilà toutes ces valeurs qui sont mises en avant dans nos formations : dans les collèges, en prison... C’est un support différent. On ne parle pas de bouddhisme ni de rap, mais plutôt de psychologie positive et de bien-être.

Laurène Mazier Journaliste de métier, Laurène Mazier a fait ses armes dans le milieu de la communication, des réseaux sociaux, de l’événementiel et la production culturelle, à La Réunion où elle travaille depuis 2005. Lire +

Pour aller plus loin

– Pour en savoir plus sur Sébastien Dijoux, celui-ci a créé un site internet : http://tiyabzen.re. Biographie, reportages, conférences, défis et spiritualité, il nous dit tout !

– L’Académie de la Bienveillance. Créée en 2017 par Ti Yab Zen, cette académie vise à transmettre des clefs pour permettre à ceux qui le souhaitent de retrouver équilibre et bienveillance. Cette école s’oriente sur la gestion des relations humaines. Site : http://academiedelabienveillance.com

– « Contribuez à la paix dans le monde, en la cherchant en nous. »
De la souffrance au bonheur, il n’y a qu’un pas… ou deux ! Retrouvez l’intervention de Ti Yab Zen lors du TEDx 2018 à La Réunion : https://www.youtube.com/watch?v=PMQNI3GcqjE

– À lire :
La Pratique du Zen par maître Taisen Deshimaru (Albin Michel, 1981) 

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