©Matthieu Stricot

Derrière les barreaux,
la voie du Bouddha pour se retrouver

De plus en plus de personnes détenues en France s'intéressent au bouddhisme, selon le constat des aumôniers de prison. Enfermées, elles cherchent la paix intérieure et s'interrogent sur leur parcours d'être humain. Pour certains, c'est une véritable révélation.

« Le fric, les casinos, la fiesta… J’avais une vie de fou ! » Le récit de vie de Joseph, condamné pour escroquerie, contraste avec son attitude tranquille et décontractée. Cheveux mi-longs, un foulard autour du cou, le sexagénaire profite de ses quelques heures de liberté quotidiennes hors de chez lui pour raconter son entrée dans le bouddhisme, attablé dans un café de Clermont-Ferrand. Placé sous surveillance électronique, il est sorti de prison quatre mois plus tôt, après neuf mois passés derrière les barreaux, pour terminer sa peine à domicile. C’est lors de son passage au centre pénitentiaire de Riom (Puy-de-Dôme) que l’ancien promoteur immobilier a rencontré Christian, l’aumônier bouddhiste local. « J’ai été attiré par cette spiritualité dans ma quête de sérénité », explique Joseph, qui ajoute : « J’ai donc suivi les séances du mardi sur la découverte de cette tradition, et des séances de zazen (méditation assise) de quarante minutes, où l’on expulse son énergie négative au rythme des coups sur les timbales ». Fils d’une mère belge et d’un père kabyle, il ne pratiquait aucune religion avant d’entrer en prison. « Dans ma famille, il y a des juifs, des catholiques et des musulmans. Ce qui m’a séduit dans le bouddhisme, c’est qu’au-delà de toute croyance, je pouvais matérialiser et expérimenter ma recherche de quiétude, en me rapprochant du Bouddha. »

« Interroger ma vie et mes erreurs. »

Comme Joseph, la plupart des détenus rencontrés par les aumôniers bouddhistes « pensent que le bouddhisme peut leur apporter quelque chose », témoigne Philippe, aumônier régional bouddhiste des prisons de la Nouvelle-Aquitaine, aussi connu sous le nom de lama Shédroup. « Ceux qui veulent prendre refuge (1) réfléchissent à leur fonctionnement émotionnel, pour apprendre à gérer leurs pulsions », révèle-t-il.

Assise à ses côtés, dans un salon du monastère auvergnat de Dhagpo Kundreul Ling (cf.encadré), l’aumônier national bouddhiste des prisons, Fabienne Guillaume – lama Droupgyu – abonde dans son sens : « Nous les invitons à réfléchir aux notions de causes et de conséquences ». Cet aspect a effectivement interpellé Joseph : « Dans la vie active, je n’avais jamais eu le temps d’y penser. Ça m’a permis de prendre du recul, d’interroger ma vie et mes erreurs, et de rebondir », remarque-t-il. Mais s’il est vrai que la pratique bouddhiste prévient certains dérapages, elle ne peut les empêcher tous : « les pratiquants bouddhistes évitent généralement de se mettre dans des problèmes », convient lama Shédroup. « Cela dit, j’ai rencontré plusieurs personnes qui s’intéressaient à cette tradition et qui ont fini malgré tout incarcérées pour des histoires de drogues ou des affaires de mœurs, le plus souvent du fait de pulsions non maîtrisées. En revanche, je n’ai jamais connu de bouddhiste adepte du crime organisé ».

« J’ai rencontré des personnes qui s’intéressaient au bouddhisme et qui ont fini malgré tout incarcérées pour des histoires de drogues ou des affaires de mœurs, le plus souvent du fait de pulsions non maîtrisées. En revanche, je n’ai jamais connu un bouddhiste adepte du crime organisé ». Lama Shédroup

« Pour ma part, j’ai parlé à un pratiquant bouddhiste qui avait pris refuge, mais qui ne pratiquait pas vraiment, et qui, lors d’une beuverie, a tué une personne par accident. Il en a pris pour quinze ans », témoigne lama Droupgyu, qui ajoute : « Un aumônier musulman des prisons m’a confié, quant à lui, qu’il était souvent sollicité par des jeunes des cités désorientés, avec beaucoup de colère et de ressentiment envers la société. Parmi les personnes sollicitant un aumônier bouddhiste, il y en a très peu qui ont ce type de profil ».

Moins d’enseignements, plus de rosaires et de prières pour les Asiatiques

De plus en plus de détenus s’intéressent au bouddhisme, mais peu s’engagent pleinement. Lama Droupgyu a donné refuge à deux personnes lors d’une cérémonie en présence d’autres pratiquants ; Philippe, lui, a donné refuge individuellement dans leur cellule à deux hommes purgeant de longues peines. Et, à la prison de Riom, où était incarcéré Joseph, cinq détenus se sont engagés. « Ça crée un Sangha (2), un groupe de pratiquants, c’est intéressant », relève lama Droupgyu.

Prendre refuge suppose de s’engager dans un chemin, oui, mais de quelle tradition ? « Ceux qui veulent être aidés par le bouddhisme ne font pas la différence entre elles, relève lama Shédroup. Ceux qui en ont déjà une idée ont souvent des questions sur le zen, car ils ont entendu parler des arts martiaux pratiqués par les moines de Shaolin, par exemple ».

Les deux aumôniers ne remarquent pas de tradition prédominante en prison. « Aux détenus intéressés, je présente les différentes possibilités, je parle naturellement de la mienne et je suis attentive à leurs sensibilités », explique lama Droupgyu. Pour l’instant, l’aumônier donne refuge selon sa propre tradition, « mais une réflexion est en cours afin de répondre aux besoins spécifiques ». Après s’être vu proposer trois écoles au choix, Joseph lui a opté pour la tradition Kagyupa, le courant Vajarayna tibétain pratiqué par Christian, son aumônier.

Contrairement aux aspirants bouddhistes occidentaux, « les Asiatiques que j’ai rencontrés en prison sont moins en demande d’enseignements », remarque lama Droupgyu. Fidèles à leur tradition familiale, ils nous sollicitent plutôt pour obtenir des objets de culte : des chapelets, des livres, des pendentifs, des reliquaires ou des prières… »

« Avant, c’était la course à la plus belle maison, la plus belle voiture… Aujourd’hui, je suis plus en phase avec la nature, j’arrive à m’arrêter sur de petites choses. » Joseph

En prison, les aumôniers échangent également parfois avec « des musulmans et des chrétiens qui s’intéressent à cette tradition », relève lama Shédroup. « Je me souviens d’un détenu musulman que je n’avais pas pu voir ; les surveillants m’ont demandé de ne pas oublier de prévoir un rendez-vous avec lui, car nos entrevues lui faisaient beaucoup de bien. Et, c’est vrai que nos conversations sont des moments importants, car les détenus ne peuvent pas montrer leurs faiblesses, aux autres », convient Philippe. Un constat corroboré par l’expérience de Joseph : « En prison, on se retrouve avec des gens dangereux ou bien on nous infantilise. La pratique m’a aidé à garder ma dignité et à me préserver ».

« Aujourd’hui, je suis plus en phase avec la nature. »

Aujourd’hui, Joseph fait « une demi-heure de méditation par jour, vers 8h du matin. C’est une phase de thérapie, pour me réparer ». Après avoir englouti des fortunes au casino, il cherche désormais « à mener une vie plus sereine ». Si Joseph est suivi par un psychiatre, il affirme que « c’est le bouddhisme qui m’aide le plus à ne pas rechuter  ». Sa pratique se conjugue également à un mode de vie plus sain et va de pair avec un mode de vie plus simple : « Alors que, pendant quarante ans, j’ai mangé et bus n’importe quoi, j’évite désormais les viandes rouges, je mange bio, j’ai presque banni l’alcool. Aujourd’hui, je ne cherche plus à obtenir la plus belle maison, la plus belle voiture… je suis plus en phase avec la nature. D’hyper nerveux, je suis devenu quelqu’un de zen, de calme. »

C’est aussi l’avis de son entourage : sa mère le trouve « plus pondéré » et l’encourage à continuer dans le bouddhisme ; sa compagne, moitié kabyle moitié émiratie, a envie, quant à elle, de le rejoindre sur la voie du Bouddha.

À la fin de son placement sous surveillance électronique, mi-décembre, le sexagénaire restera en libération conditionnelle jusqu’en septembre 2019. Mais, dès février, il souhaite demander l’autorisation de s’installer en Thaïlande, pour entrer dans une pratique plus intense ». Auparavant, son chemin le mènera, pour commencer, au monastère Dhagpo Kundreul Ling, au Bost, où il « observera les Mille Bouddhas et, pourquoi pas, faire une retraite de quelques mois »

Aumôniers bouddhistes, de nouveaux venus

Si l’aumônier national des prisons pour le culte bouddhiste a été élu par l’Union Bouddhiste de France en 2014, sur demande du ministère de l’Intérieur, il existe des aumôniers de prison depuis 2012. Auparavant, les aumôniers venaient surtout sur demande des établissements. L’officialisation de leur statut a permis de débloquer une enveloppe de l’administration pénitentiaire, que l’UBF destine au remboursement des frais de déplacement et à la formation des aumôniers bouddhistes, qui sont tous bénévoles : « Avec 55 000 km parcourus cette année, on peut à peine rembourser les frais de déplacement de tout le monde. Par ailleurs, les monastiques vivent principalement de l’aumône », rappelle lama Droupgyu. Les dix-sept aumôniers bouddhistes (bientôt vingt) sont chapeautés par l’Union Bouddhiste de France et travaillent en étroite relation avec le ministère de la Justice et la Direction de l’administration pénitentiaire. Mais comment devient-on aumônier bouddhiste ? « Nous mettons en place une formation axée sur l’intrabouddhisme pour parler à toutes les traditions », explique-t-elle. « À cela, il faut rajouter les formations internes proposées par l’administration pénitentiaire », ajoute Philippe, aumônier régional de la Nouvelle Aquitaine. Problèmes de logistique, manque de personnel… « Notre principale difficulté, c’est le temps, assure lama Shédroup. Il est parfois difficile d’aller au-delà de trois entretiens par jour. Autre obstacle : dans les maisons d’arrêt, il y a souvent plusieurs détenus par cellule, ce qui oblige pour plus de confidentialité d’aller dans un parloir ».

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