©Yann Orhan

Thomas Dutronc :
Le jazz, la java et une note bouddhiste

Star de la scène jazz française, maniant aussi bien le swing à la guitare que les refrains caustiques, Thomas Dutronc a fait de sa vie un terrain de jeu. Le fils de Françoise Hardy et Jacques Dutronc a suivi un chemin singulier, se plongeant adolescent dans la communauté manouche pour se rapprocher du maître Django Reinhardt, découvrant avec sa mère les voies de la foi et de l’au-delà, contemplant, dans le sillage de son père, la nature et les beautés de l’île du même nom. Bouddhisme, spiritualité, bienveillance, environnement… Nous avons profité de la sortie de son nouvel album, Frenchy, pour l’entraîner vers d’autres scènes.

Votre mère a été marquée par deux ouvrages de Matthieu Ricard : L’infini dans la paume de la main, un livre de conversations avec l’astrophysicien Trinh Xuan Thuan, et Le moine et le philosophe. Vous a-t-elle initié à la spiritualité ?

C’est vrai que si ma mère était fan de Matthieu Ricard, mon père était plutôt fan de Ricard tout court (rires). Oui, elle m’a un peu initié à ces pensées, elle me lisait énormément Carlos Castaneda quand j’étais petit, mais aussi Le Petit Prince. Pour moi, ce roman fait partie des textes qui élèvent l’âme et l’esprit, de manière poétique. Finalement, mon maître à penser est Georges Brassens, bien plus que les intellectuels et les religieux. Il expliquait qu’on ne peut pas dire aux gens de quelle manière penser, qu’on ne doit rien leur imposer. Il avait un petit côté philosophe anarchiste qui me plaît beaucoup.

J’aime cette citation bouddhiste : « Le sourire que tu envoies te revient droit au cœur ». Elle m’inspire. Ma spiritualité, c’est essayer de faire des efforts pour être gentil, sourire, ne pas être énervé, campé sur son quant-à-soi... À Paris, on croise beaucoup de gens violents, énervés, arrogants, présomptueux… Or, pourquoi l’être humain serait-il plus important qu’un dauphin ou un oiseau ? Nous sommes des singes très intelligents, nous avons su développer des techniques hors du commun, mais quelle valeur poétique apportent-elles ? Une part très faible…

À l’image du bouddhisme, vous ne croyez pas au concept d’un dieu créateur. Quelle est votre vision de la foi et de la spiritualité ?

J’ai lu un livre du Dalaï-Lama, dans lequel il explique, je schématise, que c’est une bonne chose que certains Occidentaux s’intéressent au bouddhisme, mais qu’ils disposent déjà de leurs propres religions pour prier et s’élever spirituellement. Je trouve qu’il s’agit d’un bon conseil.

Je n’ai jamais été à la messe quand j’étais enfant ; quand je m’y suis rendu plus tard, je n’ai pas trop accroché. Je préfère les messes à la Blues Brothers, avec des gospels ; les musiques liturgiques qui accompagnent nos messes catholiques me déçoivent un peu, mis à part quand il s’agit d’une messe de Jean-Sébastien Bach, ce qui est assez rare malheureusement. Un jour, j’ai joué dans une messe évangéliste avec mes amis manouches ; j’étais à la fois très étonné et touché par la communion, par le fait de voir tous ces fidèles gens se retrouver pour célébrer l’amour entre les êtres humains. C’était un moment très émouvant, avec de jolies musiques.

J’ai l’impression que les religions appartiennent à d’autres époques, quand on prenait encore le temps de vivre... Aujourd’hui, il faudrait presque faire des messes expresses sur smartphone, mais, bien entendu, ce n’est pas comme cela qu’on pourrait ressentir l’amour qui en émane. Pour en revenir à ma vision du bouddhisme, que je ne pratique pas, je le vois comme une religion qui prône l’amour entre les êtres humains, mais aussi avec la nature.

©Yann Orhan

Le titre de votre 3e album, Éternels jusqu’à demain (2015), illustrait parfaitement le concept de l’impermanence, cher aux bouddhistes. Vivre ici et maintenant : est-ce l’un de vos credo ?

Il s’agissait d’illustrer le carpe diem et cette citation d’Aragon : « Le temps d’apprendre à vivre, il est déjà trop tard ». C’est le sujet de la vie et de la mort… J’aimais beaucoup mon grand-père, il est parti quand j’avais 31 ans ; j’ai pu passer beaucoup de temps avec lui, c’était un être délicieux. Quelques années après sa disparition, un été, j’ai vécu une épreuve, j’étais triste, je me rappelle avoir pleuré, ce qui ne m’arrive quasiment jamais. Le lendemain, je suis allé sur ma plage préférée en Corse, près de chez moi, et tout à coup, j’ai vu un dauphin sauter en l’air et replonger. Le mathématicien qui sommeille en moi dirait que c’est une affaire de probabilité, mais j’ai eu, ce jour-là, l’impression que mon grand-père me faisait un signe.

Je suis quelqu’un de plutôt scientifique, au sens où je vois le divin dans la nature, dans l’infiniment grand et l’infiniment petit, la physique, la biologie. Or, je trouve que les religions « classiques » se sont trop coupées de ce lien à la nature. Ce qui me plaît dans la religion, c’est l’amour, le côté hippie de Jésus Christ, de Bouddha... J’ai adoré le livre Siddhartha d’Hermann Hesse.

Le célèbre maître tibétain Dzogchen Ponlop Rinpoché, qui comme vous est fan de musique rock, rappelait dans le magazine Le Point en 2012, « qu’être bouddhiste au XXIe siècle, c’est d’abord être un rebelle », ce qui va avec développer la bienveillance et la compassion. Qu’en pensez-vous ?

Ce sont des valeurs tellement importantes, belles et fondamentales, qu’on a toujours peur qu’elles disparaissent. Il faut éviter de tomber dans le « C’était mieux avant ». Prenons l’exemple des Égyptiens qui, dans l’Antiquité, ont créé ces magnifiques pyramides, au prix de sacrifices humains. À l’époque, la vie humaine n’avait pas vraiment de valeur. L’Histoire est un perpétuel massacre.

« J’aime cette citation bouddhiste : "Le sourire que tu envoies te revient droit au cœur". Ma spiritualité, c’est essayer de faire des efforts pour être gentil, sourire, ne pas être énervé, campé sur son quant-à-soi… »

Aujourd’hui, nous vivons dans un système capitaliste, qui est, comme le disait Churchill, « le pire des systèmes, à l’exclusion de tous les autres », mais qui permet, malgré tout, la création de richesses et l’élévation du niveau de vie dans le monde. On ne peut pas revenir en arrière, se remettre à vivre dans des grottes et chasser le mammouth - d’ailleurs, je rappelle qu’il n’existe plus de mammouth (rires). Il ne faut pas renier le progrès, les découvertes de la science sont passionnantes, il faut simplement faire attention à leur utilisation. L’homme a gagné en sagesse. Même si en ce moment, il y a un mouvement particulier avec tous ces pays qui élisent des présidents extrémistes… Mais ce sont des périodes et, au final, on peut espérer que la courbe de l’humanité continuera à grimper. Tout dépend de la façon dont on voit le monde, le verre à moitié plein ou à moitié vide, mais ce qui est sûr, c’est que chacun doit faire un effort. Personnellement, c’est à l’âge de 17-18 ans que j’ai commencé à réfléchir à ces questions : quel genre de personne, d’être humain ai-je envie de devenir ? Je me suis dit qu’il fallait que je fasse continuellement des efforts pour sourire, être courtois, penser à l’autre… Il suffit que chacun fasse ce petit effort pour qu’il rejaillisse sur son voisin.

Dans vos albums, vous avez souvent évoqué notre incapacité à vivre dans l’instant présent (chansons « Allongés dans l’herbe » et « On ne sait plus s’ennuyer »), mais aussi notre rapport contrarié à la nature (« J’aime plus Paris », « Viens dans mon île ».) Seriez-vous un bouddhiste qui s’ignore ?

Peut-être… Ce rapport à la nature est très important à mes yeux. Nous l’avons observé durant le confinement : quand nous sommes au milieu de la nature, connectés à la terre, nous nous sentons bien, c’est magique ! Les arbres et les plantes sont des êtres vivants au même titre que les humains. Pourquoi faire des classifications ? J’adore rejoindre la Corse, car il y a la mer, la montagne, la campagne, le maquis… Quand je vais en montagne, je respire, je suis heureux. Les villes sont des créations humaines qui fatiguent et pompent l’énergie. Malheureusement, j’ai un côté pas du tout bouddhiste, car si je vois une araignée, j’ai envie de l’écraser. Elles me font peur. Mais j’essaie de m’améliorer, je me dis qu’elles sont sympathiques, qu’elles participent à l’écosystème et qu’en mangeant les moustiques, elles m’aident en l’empêchant de me piquer. J’essaie donc de vaincre mon arachnophobie, mais je ne suis pas encore un grand maître ! (rires)

À l’image de Sting, Marianne Faithfull ou Leonard Cohen qui fut moine zen, beaucoup de musiciens utilisent la méditation, voire les retraites bouddhistes, pour se rééquilibrer face à ce tourbillon permanent qu’est la vie d’artiste. Est-ce une expérience qui vous tente ?

Je n’ai jamais fait de retraite spirituelle, mais j’ai visité un magnifique monastère à Florence, avec des œuvres peintes par les grands maîtres de la Renaissance dans les minuscules cellules de moine. Cela m’avait donné envie d’y passer deux mois après le tumulte de cette « vie d’artiste ». Ce type d’expérience me fait rêver, mais je la vis parfois, à ma façon, quand je pars m’isoler un mois en Corse, comme en août prochain… Même s’il y a des amis de passage. Ou lorsque je fais des balades en montagne lors des fêtes de Noël, quand la Corse est quasiment déserte. J’aime cette idée de retraite, sans portable, et je rêverais de passer une semaine dans le désert, seul, même si j’aurais peur de me faire kidnapper par des bandits (rires).

Cette discipline, mentale, est l’aspect qui m’intéresse le plus dans les religions.

Quelle est la chanson qui vous évoque le bouddhisme ?

Celle qui me vient en tête, et je ne veux pas que ce soit perçu comme quelque chose d’insultant, est une chanson de mon père qui s’intitule « Hippie Hippie Hourra », et dans laquelle il se moque gentiment de la mode hippie, au deuxième degré. Il avait réuni deux cordes de sa guitare au même endroit pour créer un son étrange, façon koto, tout en chantant : « J’aime les fleurs et la fumée, je ne suis plus un révolté ». Je pense également aux titres « Imagine » et « Love » de John Lennon, des textes pleins d’amour et de sérénité, quelque chose de calme, de long et d’enveloppant…

Et la chanson de votre nouvel album susceptible de plaire à un bouddhiste ?

Je dirais que ce serait non pas un morceau, mais tout l’album, ce tout cher aux bouddhistes, me semble-t-il, créé par l’osmose des musiciens.

Benoît Merlin Editeur et journaliste spécialisé musique (Music magazine, MCM, Lylo, Unplugged), spiritualité (Le Monde des Religions) et société (Le Figaro, Le Monde.fr, Clés magazine, etc.), féru d’enquêtes Lire +

Pour aller plus loin

Site de Thomas Dutronc : http://thomasdutronc.fr

Un Frenchy à New York

Pour son 4e album, Frenchy (signé chez Blue Note pour l’Europe et Verve aux États-Unis, deux célèbres labels de jazz), Thomas Dutronc dépoussière quatorze standards du jazz et de la chanson française qui ont traversé l’Atlantique avant de revenir auréolés au bercail. Toujours aussi espiègle, plus posé que potache, l’artiste (non-manouche mais avec guitare) a sorti le grand jeu pour s’attaquer au marché américain : une voix de crooner au premier plan, des mélopées sensuelles, des traits de guitares gypsy ou jazz cool, du swing et du groove, des arrangements délicats, un brin de folie funky, un panel de pointures du jazz (Marc Berthoumieux à l’accordéon, Stéphane Belmondo à la trompette, Michel Portal au bandonéon, Eric Legnini au piano, Rocky Gresset à la guitare) et des invités prestigieux à faire pâlir les clubs jazz de la côte Est américaine. Thomas Dutronc reprend «  C’est si bon », titre popularisé par Montand, avec Iggy Pop et Diana Krall ; croise les cordes en fer avec la gâchette de ZZ Top, Billy Gibbons, sur «  La Vie en rose » ; navigue avec l’acteur-pianiste Jeff Goldblum sur « La Mer » de Charles Trenet ; joue les unissons avec Youn Sun Nah, Stacey Kent et Haley Reinhardt… Plus qu’un simple album de reprises, ce Frenchy, qui a décidément du flair, est un manifeste, selon lequel la France est une terre jazz tout autant que les États-Unis.

B.M.

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