©Nicolas Digart

Se nourrir et nourrir le monde,
le journal du Tenzo : nourrir la pratique

Comment cuisiner et s’alimenter au quotidien tout en réalisant la générosité de l’existence ? Le Tenzo Valérie Dai Hatsu Duvauchelle nous invite à réveiller le goût de notre vie par la pratique de la cuisine de la bienveillance.

Quand le Tenzo, cuisinier de la tradition zen, fait son compost, les ancêtres sourient.

Ce matin, mon souffle et de la buée sur les vitres de la cuisine. Dehors, la terre hiberne encore. Je regarde le jardin des oiseaux (1) à peine sorti du brouillard des songes sur lequel flottent encore quelques volutes oniriques. C’est un petit potager fait d’une dizaine de lasagnes (2) avec en son centre un arc dans lequel trône le cerisier du Japon, « le bouddha » du jardin.

Tôt le matin, j’aime aller me frotter le nez au froid. Je prends le seau à compost que je vais verser délicatement sous le paillage. Ce geste me rappelle celui de l’offrande aux morts dans le rituel des oryokis où l’on garde précieusement l’eau de nettoyage, que l’on offre au jardin. Un élixir rempli de nutriments.

C’est par ce rituel que j’ai profondément ressenti qu’elle était la fonction du Tenzo, et réalisé l’importance de sa place dans la communauté : nourrir la vie par la vie, comprendre nos liens en interdépendance.

Le Tenzo dans le zen est un passeur. Sa pratique consiste à faire circuler la vie. Il active la communauté en réveillant les synergies entre tous les éléments qui la constituent. Dans la Chine du Tao, on parlerait de lui comme d’un alchimiste. Tenzo en japonais s’écrit à partir de deux idéogrammes japonais « ten » et « zo » signifiant « ordonner » et « la place », autrement dit le Tenzo a pour fonction d’inviter les pratiquants à s’asseoir à leur place. Mais de quelle place parle-t-on dans cette pratique ?

Devenir Tenzo est une grande responsabilité, c’est offrir aux autres les conditions idéales pour leur faire ressentir l’existence qui les traverse ; c’est leur faire entendre la grande nouvelle de la vie qui les réveille à chaque bouchée et c’est surtout provoquer le désir naturel de devenir soi-même le cuisinier de sa vie en nourrissant le monde.

Devenir Tenzo, c’est provoquer le désir naturel de devenir soi-même le cuisinier de sa vie en nourrissant le monde.

Retrouver sa place d’humain est un chemin de vie, retrouver le sens de la nourriture aussi. Par la pratique de la cuisine en présence, à ne faire que cela, on produit notre propre compost émotionnel ; de toutes nos inquiétudes, nos obsessions, nos ressentiments, on produit le terreau de notre paix intérieure ; à manger des plats simples et variés qui alternent saveurs et couleurs, on rassasie notre cœur et n’ajoutons plus de colère au monde. En partageant nos épluchures avec la terre, on la nourrit. Et surtout, on entre dans la joie d’être profondément humain, cette joie inexprimable de pouvoir respirer, manger et vivre grâce et pour tous les êtres.

Menu oryoki de la semaine : célébration du renouveau

Le nouvel an lunaire célèbre l’éclosion des premières fleurs de l’année et avec elle le renouveau du cycle de la vie. C’est avec l’arrivée des fleurs de pruniers que le Japon vit cette intersaison du printemps dans l’hiver, et ce jusqu’à l’éclosion des fleurs de sakura.

Voici un menu simplifié de la traditionnelle O sechi ryôri (la nourriture de l’offrande) à la couleur blanche et orangée des cérémonies. Dans le zen, la O sechi ryôri est offerte à notre nature éveillée au fait d’être pleinement vivant (bouddha), à la vie telle qu’elle est (dharma) et à la communauté qui lui permet de s’activer (sangha).

1er bol : Riz rond blanc (pour sa blancheur). En présence, rincer le riz dix fois puis le laisser tremper. Dans un volume (du riz sec) d’eau, cuire à couvert jusqu’à ébullition puis baisser à feu doux jusqu’à la cuisson complète. Laisser reposer encore 10 minutes, toujours à couvert.

2e bol : Ozoni. Soupe de tarot et daikon (radis blanc) cuits dans un bouillon de konbu (algue), puis assaisonné de miso blanc. Ajouter quelques zestes de yuzu (citrus japonais), de bergamote ou de clémentine, selon son envie.

3e bol : Salade de kaki et radis blanc au vinaigre. Couper le radis et le kaki en julienne. Assaisonner de vinaigre de cidre et d’un peu de sucre. Saupoudrer d’une pointe de sel.

Et comme à regarder la beauté des fleurs de pruniers, nous contemplons notre nourriture (3) :

1-Nous regardons tous les efforts et l’énergie nécessaires pour que cette nourriture parvienne jusqu’à nous.
2-Nous réfléchissons à la manière dont nous honorons cette nourriture dans la pratique quotidienne de notre vie.
3-Nous voyons combien le don de la nourriture transforme notre esprit et apaise nos cœurs en nous protégeant de l’avidité et de la colère.
4-Nous voyons combien cette offrande nourrit et guérit profondément notre corps.
5-Nous contemplons cette nourriture qui nous permet de nous réveiller à la vie et à la joie de la partager avec tous les êtres

Valérie Dai Hatsu Duvauchelle Valérie Dai Hatsu Duvauchelle, Tenzo, marche sur la voie du zen 2.0 en déployant le sens de la communauté par la nourriture et en invitant ceux qui nous suivent à découvrir le lien qui les unit. Nomade, elle se rend entièrement Lire +

Notes

(1) Le jardin familial en Bretagne.
(2) En agriculture biologique, les lasagnes permettent de nourrir et de protéger la terre en superposant des couches de nutriments divers nécessaires à sa bonne santé. En permaculture, elles sont un des éléments du design qui permettent de recréer un écosystème.
(3) Les 5 contemplations du repas, traduction actualisée de Valérie Duvauchelle, extraites du livre Le goût silencieux, la pratique zen de la nourriture (Actes Sud, 2018)

Pour aller plus loin

Instructions au cuisinier zen de Dôgen (Le Promeneur, 1994)
Le goût silencieux, la pratique zen de la nourriture de Valérie Duvauchelle (Actes Sud, 2018)
• Site : www.lacuisinedelabienveillance.org/retraite-chez-soi

C’est quoi le zen ?

Quand on demande aux moines du plus grand temple de l’école Soto (Eihei-ji) ce qu’est le zen, ils vous répondent que le zen, c’est la pratique de l’absorption silencieuse (zazen), la pratique du ménage (samu), la pratique enthousiaste de la cuisine (shôjin ryôri) et le mouvement des bols des repas (gyou hatsu). C’est shugyou, la pratique du « faire pour faire ». Ils vous répondent que le zen, c’est le cœur, le souffle, le corps réunis en zazen, la possibilité de manifester ce qui est déjà là, d’incarner cette vie qui nous traverse à chaque instant. Ils vous répondent que le zen, c’est réaliser votre vie, tout de suite, maintenant, tout le temps en cuisinant, en mangeant, en dormant même.

Zen est la traduction japonaise du chan chinois qui vient lui-même de dhyâna en sanskrit et qui peut se traduire par l’absorption en pleine présence. Inscrit dans la branche du Mahayana, le zen japonais s’articule en deux écoles complémentaires importées du chan (zen chinois) : le zen Rinzai en 1191 par maître Eisai (1141-1215), qui intègre l’école Obaku arrivée au XVIIe siècle avec maître Luqji (1592-1673), et le zen Soto créé par maître Dôgen (1200-1253) à son retour de Chine en 1227.

Dans la continuité de son maître Rujing 16e génération du patriarche Hui Neng, maître Dôgen enseigne shikan taza « seulement s’asseoir » accessible à tous instantanément et qui déploie sa réalité également dans « seulement cuisiner », « seulement manger », sans toutefois exclure pour les moines l’étude des sutras, les cérémonies, la mémoire des patriarches et surtout une transmission de cœur à cœur de maître à disciple. L’école Soto est arrivée en France en 1966 grâce à maître Deshimaru.

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