©Mark Thiessen

Reza :
Résistance et résilience

Portait d’un photojournaliste qui traque et révèle la beauté dans les zones de conflits. Un correspondant non pas de guerre, mais de la vie.

Deux billes noires brûlent sous des cils en accent circonflexe et éclairent un regard perçant. On y décèle un trait de bienveillance, une façon d’accueillir son interlocuteur d’un sourire. Quand il plonge ses yeux dans les vôtres, Reza semble vous décrypter à livre et à cœur ouverts. Il est assis devant l’une de ses célèbres photos, montrant quatre enfants mimant le photographe, les mains arrondies en guise d’objectifs. Une mise en abîme pour illustrer les existences abîmées. On le qualifie de « correspondant de guerre », mais Reza Deghati ne jure que par les bourgeons de la vie qui émergent des cendres des villes dévastées qu’il a arpentées quarante ans durant.

On a coutume de dire que les photographes prennent des clichés, mais n’en écrivent pas les légendes. Ce n’est pas le cas de Reza, qui témoigne de la folie des hommes, en posant un regard humaniste. Reportages incendiaires sur papier glacé. Le portfolio personnel de Reza est une fresque gravant l’horreur en noir et blanc, cherchant la lumière dans les couleurs chair. Si une larme, un regard hagard ou une ruine se passent de commentaires, Reza place toujours une touche d’espoir dans le panorama.

Rendre compte, demander des comptes

Né à Tabriz, en Iran, en 1952, le jeune Reza se méfie du boîtier paternel, un « appareil de torture » se rappelle celui qui prenait alors la pose avec ses frères et sœurs face au soleil et devait sourire sans fermer les yeux malgré l’éblouissement. Il change de point de vue sur cet objet de malheur après la lecture d’un éditorial : « J’étais abonné au seul magazine de sciences pour les enfants, Le Savant, l’équivalent iranien de Sciences & Vie Junior. Je le recevais tous les mois, c’était ma dose d’oxygène ! En 1965, un papier m’a marqué ; il évoquait la photographie et l’utilisation de l’image au XXIe siècle. En bas de l’article, il était écrit que « les illettrés du XXIe siècle seraint ceux qui ne savent pas lire la photographie ». Ça a changé ma vie ! »

À la même époque, le jeune garçon est témoin d’une scène choquante aux portes de son école : « Un enfant de mendiant, pieds nus, tentait d’entrer, mais le gardien et les autres gamins le poussaient dehors. Il pleurerait, hurlant qu’il voulait juste « voir à quoi ressemblait une école ». Nous avions le même âge, neuf-dix ans. Je m’étais interposé pour leur demander de le laisser passer, mais en guise de réponse, j’ai pris des coups. J’étais tellement abasourdi par cette situation que je suis allé voir le directeur puis les parents des autres écoliers pour leur raconter la violence de cette scène et la misère de cet enfant rejeté de la société. Leur seule réaction fut de me dire : « Quand tu seras grand, tu comprendras ». Depuis lors, Reza cherche ses propres réponses à travers le viseur.

Il découvre le « terrain » à l’âge où ses petits camarades ne jurent que par ceux de football. « À seize ans, j’avais déjà subi des représailles de la police secrète suite à la publication de certains articles de mon journal Parvaz (L’Envol). À vingt-deux ans, j’ai ensuite été emprisonné et torturé, durant trois ans ; j’ai côtoyé la mort, bref j’ai rapidement été le témoin de la violence des hommes. » À sa sortie de prison, le jeune homme renonce à devenir architecte et se lance, dès 1979, dans le photojournalisme en couvrant la Révolution islamique pour l’agence Sipa Press et le magazine Newsweek. Son travail le force à s’exiler à Paris, en 1981. De là, il sillonne la planète librement et multiplie ses engagements humanitaires.

En 1983, le photoreporter endosse le costume de consultant auprès de l’Organisation des Nations unies en Afghanistan, dans un programme de reconstruction et d’aide à la population dans les provinces du nord du pays. Puis, en 1991, il rejoint la rédaction de National Geographic pour témoigner au fil de ses reportages et de 25 couvertures d’un monde chaotique. Un an plus tard, il cofonde avec sa femme Rachel, l’agence Webistan. En 2001 le correspondant de guerre lance son ONG Aina, à Kaboul, au beau milieu de la poudrière afghane. Son but : former les jeunes et les femmes à l’image et aux techniques des médias pour leur permettre de s’affranchir des diktats des talibans et devenir, à leur tour, des chroniqueurs de la société. Plus que jamais, Reza est un homme de terrain qui agit au quotidien.

Reza, le Dalaï-Lama et Juliette Récamier

Shooter. Mitrailler. Marcher au son du Cannon. Sur les scènes de guerre, le jargon des photojournalistes bruisse d’un étrange écho. Si beaucoup utilisent le mode rafale pour saisir sur l’instant, pour capturer sur le vif, Reza, lui, aime prendre de la distance, manier la grande focale, pour chercher la perspective. Il l’a expliqué dans la note d’intention de son livre Plus loin sur la Terre. « Raconter en images un pays, c’est essayer de se mettre à la place de ceux qui l’habitent, pour mieux comprendre, tout en conservant la distance requise pour témoigner ».

« Peu de gens ont cette capacité du Dalaï-Lama de percer à jour et de comprendre la personne qui lui fait face. »

Des geôles iraniennes aux camps de réfugiés du Rwanda ou du Kurdistan irakien, des montagnes afghanes aux côtés du commandant Massoud aux favelas de Buenos Aires, le photoreporter sans œillères traque les moindres traces d’humanité. Lors de son exposition Destins Croisés, au jardin du Luxembourg en 2003, Reza expliquait que « mes images ne disent pas le seul constat triste de vies mutilées. Si elles sont témoins, elles tendent à montrer le sourire derrière les larmes, la beauté derrière la tragédie, la vie, plus forte que la mort. » Voir avec compassion, témoigner avec bienveillance, Reza illustre à sa manière des concepts bouddhistes. D’ailleurs, le message du Bouddha résonnera fortement en lui, lorsqu’en 1995, dans le cadre de travaux sur l’art bouddhiste, il parvient à pénétrer les grottes des montagnes de la province du Xinjiang, l’ancien Turkestan chinois, après trois de négociations avec Pékin. À l’intérieur, le photographe s’émerveille devant les fresques réalisées entre les IVe et VIIe siècles par des moines peintres, retraçant la vie du Bouddha. Il révèle ces grottes - inaccessibles depuis la Révolution communiste et situées dans le royaume de Kucha, lieu de pèlerinage qui joua un rôle capital dans la diffusion du bouddhisme de l’Asie centrale vers la Chine - aux yeux du monde entier dans son ouvrage Le Pinceau de Bouddha. Les chemins entre celui qui affirme que sa « seule religion, c’est la photo », et le bouddhisme ne cesseront de se croiser. En 1996, Reza tire le portrait des moines d’Angkor, au Cambodge ; dix ans plus tard, il se rend à Bâmiyân, où les trois statues de Bouddha ont été détruites par les talibans fin 2001. Enfin, le 21 avril 1989, il rencontre le XIVe Dalaï-Lama dans un hôtel parisien. Il s’émerveille encore au souvenir de cette séance « très forte, où j’ai senti qu’il lisait en moi. Peu de gens ont cette capacité de percer à jour et de comprendre la personne qui lui fait face. » Il sourit timidement lorsqu’on évoque son fameux cliché pour lequel le Dalaï-Lama pose sous une peinture représentant Juliette Récamier, une femme de lettres française du XVIIIe siècle qui donna son nom aux divans de cette époque, représentée en… tenue légère. « Une simple coïncidence, je n’ai pas choisi le cadre de cette séance. D’ailleurs, quand je photographie, je reste toujours focus sur la personne, non sur ce qu’il se passe alentour », conclut Reza, le portraitiste qui déclenche en pleine conscience.

Benoît Merlin Editeur et journaliste spécialisé musique (Music magazine, MCM, Lylo, Unplugged), spiritualité (Le Monde des Religions) et société (Le Figaro, Le Monde.fr, Clés magazine, etc.), féru d’enquêtes Lire +

Notes

(1) A l’époque, il fallait se procurer la pierre en Iran où elle était extraite
(2) L’influence chinoise se révèle par des scènes plus composées et des bijoux plus travaillés

Pour aller plus loin

Quelques ouvrages de Reza :
Kurdes. Les chants brûlés (Benteli, 1993)
Plus loin sur la Terre (Hors Collection, 2002)
Le Pinceau de Bouddha (La Marinière, 2002)
Destins croisés. Carnets d’un reporter photographe (Hors Collection, 2003)
Sur la route de la soie (Hoëbeke, 2007)
Reza, les âmes rebelles (Democratic Books, 2010)
Iran, rêves et dérives, avec Manoocher Deghati (Éditions Hoëbeke, 2019)

Sites :
http://reza.photo
http://www.webistan.com

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