©Tim Mantoani

Reza :
« Je donne une voix à ceux qui n’en ont pas. »

Célèbre photoreporter d’origine iranienne, exilé en France, Reza Deghati a traversé les zones de conflits du monde entier, des rues de Téhéran lors de la Révolution islamique aux montagnes afghanes, pour témoigner de la folie des hommes tout en révélant les traces de beauté et d’humanité qui demeuraient encore. Observateur éclairé et engagé avec son ONG Aina, fondée en 2001, Reza pose un regard empathique et bienveillant sur ses contemporains, en faisant toujours ses mises au point sur l’être humain.

À l’occasion des quarante ans de la révolution islamique, vous avez rouvert l’an dernier vos archives pour le livre Iran, rêves et dérives, coréalisé votre frère Manoocher. Comment avez-vous vécu cette plongée dans ce chaos ?

Avec beaucoup de souffrance, car le rêve que le peuple iranien a fait il y a quarante an - la liberté, la démocratie, la justice, ce pour quoi les Iraniens sont descendus dans la rue et se sont sacrifiés - a été saboté. Quand la révolution a eu lieu, ils ont cru qu’ils avaient atteint leur but, mais malheureusement, cela n’a rien changé : le peuple iranien vit toujours dans la misère. Il était difficile de revoir ces photographies, qui étaient le symbole d’un élan et d’un espoir brisés par le régime islamique et mafieux de l’Iran.

La couverture de ce livre est poignante avec tous ces visages de femmes voilées sur fond noir, comme si elles représentaient des petites bougies, des lumières dans l’obscurité. Pourquoi ce choix d’illustration ?

Ces femmes sont des prisonnières, elles ont subi les pires tortures par le régime des mollahs, qui utilisait tous les moyens pour qu’elles se repentissent. Un jour, mon frère Manoocher a réussi à pénétrer dans la prison d’Evin, à Téhéran, pour photographier des hommes et des femmes détenus - on voit dans leurs yeux et sur leurs visages les traces de la torture… Cette photo est le symbole de ce qu’est l’Iran aujourd’hui : un pays sur lequel est tombé un voile noir. Les femmes, elles, ont doublement été victimes de ce régime, car, comme tous les Iraniens, elles ont été prises en otage par les groupes criminels liés au pouvoir, mais en plus parce que leur condition féminine les disqualifiait, de nombreuses lois leur interdisant de se réaliser comme êtres humains.

Tout au long de votre carrière de photojournaliste, vous avez traversé nombre de champs de ruines pour y déceler les moindres traces d’humanité. Comment faites-vous pour réussir à voir le beau dans ces scènes d’horreur ?

Dans la poésie, notamment les œuvres du poète persan Rûmî, je trouve une force, le moyen d’avoir foi en l’homme et en l’avenir, car la poésie représente la beauté pure. Elle va au-delà des mots… Elle m’aide beaucoup pour lire les âmes blessées sur les zones de guerre et dans les camps de réfugiés que j’ai parcourus. Personne ne sort intact de ces plongées dans l’horreur, il faut trouver les moyens de soigner son cœur meurtri. Mais la poésie ne consiste pas qu’en la lecture d’un poème, elle est présente dans la nature, la peinture, dans le regard d’une personne… Ce qui est également important à souligner, c’est que malgré la souffrance vécue lors de ces conflits, il en ressort toujours quelque chose de positif : donner une voix à ceux qui n’en ont pas. Finalement, je suis une sorte de médium ; je n’existe pas en tant que moi, mais en tant que témoin et porte-voix de ceux qui sont privés de parole.

Que pensez-vous de ce qualificatif de « correspondant de guerre » vous concernant, vous qui, au contraire, témoignez de la vie ?

Ce que j’essaie de faire avec mes photographies, même dans les moments les plus difficiles, quand par exemple je ne vois plus ce que je vise tellement mes yeux sont embués de larmes, c’est de montrer les visages de la manière la plus humaine possible, la beauté qui perce en chacun d’eux. Je veux témoigner de ceux qui souffrent, mais aussi rendre grâce à leur humanité. Je pense profondément que l’homme, la nature et les animaux sont des êtres merveilleux, il faut les protéger ! Je crois enfin que nous sommes tous liés les uns aux autres, comme les différentes parties d’une table : si vous enlevez un pied, elle s’écroule. Il en va de même pour l’homme et la nature, il faut savoir respecter leurs fragiles équilibres. C’est pourquoi j’essaie constamment d’apporter ces regards d’amour et de bienveillance dans mes travaux.

 « Malgré la souffrance vécue lors de ces conflits, il en ressort toujours quelque chose de positif : donner une voix à ceux qui n’en ont pas. Finalement, je suis une sorte de médium ; je n’existe pas en tant que moi, mais en tant que témoin, porte-voix de ceux qui sont privés de parole. »

Vous appliquez là les concepts bouddhistes de la compassion et de la bienveillance. Est-ce une source d’inspiration ?

À l’âge de seize ans, j’ai commencé à m’interroger sur ces questions. J’ai étudié les livres des principales religions, assisté à des rituels, mais aussi creusé les diverses pensées spirituelles, dont le bouddhisme. Je l’ai réellement découvert en 1995, dans le cadre de travaux sur l’art bouddhiste (Le Pinceau de Bouddha) dans les grottes des montagnes de la province du Xinjiang, l’ancien Turkestan chinois, où vivent actuellement les Ouïghours. J’ai pu pénétrer et témoigner de l’un des plus merveilleux sites d’art bouddhiste, quasiment inconnu jusqu’alors. Cela m’a permis de rentrer en contact avec l’homme qu’était le Bouddha, avec sa pensée, sa parole, et m’apercevoir que je partageais beaucoup de ses messages. La particularité du bouddhisme, c’est qu’il met l’homme au centre de la société, bien plus que les autres religions, pour qui ce dernier se trouve constamment sous le regard d’une quelconque divinité.

En 1989 à Paris, vous avez photographié le XIVe Dalaï-Lama. Quels souvenirs gardez-vous de cette rencontre?

Quand on est photographe et qu’on a l’habitude de capturer l’image des hommes, il est important d’observer son sujet, de lire son regard, avant de saisir le boîtier. Le Dalaï-Lama est un personnage extrêmement important que je brûlais de rencontrer, pas seulement pour le photographier, mais aussi pour tenter de le connaître. Finalement, par ce travail sur le regard, le photographe devient une sorte de psychologue de l’humanité. Avec le Dalaï-Lama, il s’est passé quelque chose de très fort, malgré un protocole assez strict. Au final, c’est véritablement lui qui a lu en moi. Par son regard, sa poignée de main, sa façon de la garder longtemps dans la sienne, puis de poser la seconde sur la mienne… J’ai senti qu’il avait compris quel était mon rôle sur cette Terre, cela m’a extrêmement touché.

Portrait du Dalaï-Lama, Paris le 21 avril 1989, par Reza
©Reza

Dans ses enseignements, le Bouddha a beaucoup insisté sur l’importance de faire ses propres expériences et d’être dans la réalité, de ne pas se laisser guider par ses projections, pour pouvoir agir. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Cela fait quarante ans que je vais sur le terrain pour être au plus près de la réalité, de ce que je vois, de ce qui m’entoure. Je m’inscris dans ce discours bouddhiste depuis quarante ans, sans le savoir… Dès que j’entends une histoire, je la questionne tant que je ne me suis pas rendu sur place pour interviewer les protagonistes. Car derrière chaque histoire se cachent toujours d’autres histoires à démêler.

Si vous deviez prendre une photo pour illustrer votre vision du bouddhisme, quelle serait-elle ?

Ce serait le prochain cliché, une photo que je dois aller « chercher », pas forcément dans un pays bouddhiste, mais avec en tête cette pensée spirituelle. Comme lors de mon immersion dans ces grottes bouddhistes, où j’ai passé des moments fabuleux après trois ans de recherches et de négociation avec les autorités chinoises, car je me trouvais face à des œuvres datées du IVe au VIIe siècle réalisées par les plus grands moines peintres de l’époque, les Michel-Ange, de Vinci, Chagall ou Picasso de la région. Il y a une photo qui reste chère à mon cœur et qui symbolise, à mes yeux, ce qu’est le bouddhisme : celle d’une main posée sur la tête d’un personnage.

Benoît Merlin Editeur et journaliste spécialisé musique (Music magazine, MCM, Lylo, Unplugged), spiritualité (Le Monde des Religions) et société (Le Figaro, Le Monde.fr, Clés magazine, etc.), féru d’enquêtes Lire +

Notes

(1) A l’époque, il fallait se procurer la pierre en Iran où elle était extraite
(2) L’influence chinoise se révèle par des scènes plus composées et des bijoux plus travaillés

 

Pour aller plus loin

Quelques ouvrages de Reza :
Kurdes. Les chants brûlés (Benteli, 1993)
Plus loin sur la Terre (Hors Collection, 2002)
Le Pinceau de Bouddha (La Marinière, 2002)
Destins croisés. Carnets d’un reporter photographe (Hors Collection, 2003)
Sur la route de la soie (Hoëbeke, 2007)
Reza, les âmes rebelles (Democratic Books, 2010)
Iran, rêves et dérives, avec Manoocher Deghati (Éditions Hoëbeke, 2019)

Sites :
http://reza.photo
http://www.webistan.com

Humanitaire, transmission, édition… Reza est sur tous les fronts

« Parallèlement à mon travail photographique, je mène des actions humanitaires dans divers pays du monde, notamment comme formateur photo dans des pays en guerre, des camps de réfugiés, mais aussi dans des banlieues sensibles en France, Italie et Argentine pour aider des jeunes en difficulté. En Afghanistan, j’ai également créé en 2001 un centre de formation (Aina) pour que les femmes deviennent journalistes, reporters, photographes ou cinéastes. Former et transmettre est très important dans ma vie, autant que les photos et livres que je publie ou les conférences que je donne. On observe aujourd’hui l’importance de l’image, il faut éduquer les gens sur la façon de la décrypter. C’est le sens d’un nouveau projet que je lance au Kurdistan irakien pour les enfants des réfugiés syriens, mais aussi à destination des réfugiés en Côte d’Ivoire, Sénégal et Niger. Je prépare également un manuel d’apprentissage de la photographie. Enfin, je vais bientôt sortir un ouvrage sur la renaissance du Kurdistan et le combat des Kurdes. »

B.M.

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