Pratiquer Vipassana est plus doux dedans que dehors

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Il règne une atmosphère emprunte de mystère et parfois même d’appréhension autour des retraites de méditation Vipassana. Pour autant ces séjours résidentiels de dix jours entièrement gratuits, qui permettent d’apprendre et de pratiquer une technique ancestrale issue de la tradition Theravada diffusée depuis cinquante ans par S.N. Goenka dans le monde entier, sont si prisés qu’y obtenir une place n’est pas chose facile. On ne vient pas à Vipassana par hasard. Pour tous ceux que j’ai pu interroger le dernier jour (car les dix premiers se vivent dans le silence absolu), leur présence est le fruit d’une intention réfléchie, même si près de la moitié des participants vivent ici leur première expérience « sérieuse » de méditation.

Se dépouiller de son identité

Tout juste arrivé un soir de novembre au réfectoire d’un centre de vacances transformé pour l’occasion en bureau d’inscription, Patrick qui assure l’accueil des nouveaux venus me gratifie d’un sourire rassurant, m’attribue le lit B dans la chambre 21 et me demande de remettre mes valeurs (dont mon téléphone portable) pour la durée de la retraite dans un petit sac de toile, dont il reporte le numéro sur un registre avant de le déposer dans une boîte qu’il enfermera au coffre.

Ce qui me frappe en premier lieu, c’est la discipline rigoureuse et l’organisation méthodique du séjour prise en charge par une équipe de bénévoles, tous anciens étudiants et volontaires. Aucun détail n’est négligé pour permettre une totale disponibilité de notre esprit à l’apprentissage de la technique. Entre le réveil au coup de gong à 4h du matin et le coucher à 21h après la dernière méditation du jour (et le dernier coup de gong), notre emploi du temps quotidien – nous sommes cent participants – égraine près de douze heures de pratique collective ou individuelle espacées par deux brefs mais copieux repas végétariens, dont le dernier de la journée est pris avant midi, et quelques plages de repos.

Aucun contact avec le monde extérieur. Aucun contact non plus avec des personnes de l’autre sexe. Femmes et hommes, séparés dès l’arrivée, séjournent dans des bâtiments distincts et ne se rencontrent que dans le Dhamma Hall – la salle de méditation – dont ils occupent chacun une moitié. Le tabac, l’alcool, la lecture, le sport et même l’écriture sont proscrits. On partage sa chambre avec trois ou quatre camarades avec qui il est préconisé de ne pas échanger de regard, et les sanitaires avec l’ensemble du groupe. Même l’espace consacré aux promenades dans le jardin est limité et balisé par des piquets.

Un procédé austère et des codes déconcertants

L’apprentissage de la méthode ne laisse place ni à la rêverie ni à la dispersion de l’esprit. Avant de débuter notre première session, il est demandé à chacun d’abandonner le temps de la retraite toute autre forme de méditation qu’il pourrait déjà pratiquer pour donner toute sa chance à la technique Vipassana. Puis nous commençons à rentrer dans un rythme qui bouleverse nos habitudes physiques et mentales. Tout au long de la journée, les méditations collectives sont fractionnées en modules d’une heure. Le soir, l’enseignement et les guides de pratiques sont dispensés en support audio par le fondateur lui-même, S.N. Goenka, disparu en 2013. À chacun des deux sous-groupes, hommes et femmes, est affecté un enseignant référent de leur sexe qui ouvre, surveille et clôture chaque pratique et à qui il est possible de poser des questions pour nous aider à mieux comprendre et à mieux progresser. Mais pas plus. Le quatrième jour marque l’entrée dans le cœur de la technique Vipassana. Le rythme change brutalement. Beaucoup de nos questions concernent la peur de ne plus arriver à suivre, de perdre le fil et l’enseignant nous rassure autant qu’il nous remotive. D’autant plus nécessaire que pour renforcer l’exercice, il nous est désormais demandé de pratiquer la « ferme détermination » en respectant une stricte immobilité, les yeux clos, pendant toute l’heure que dure chaque séance guidée.

Sous ce prisme austère, Vipassana peut sembler plus proche du service militaire que des vacances de développement personnel. Alors si ce n’est pour « l’exotisme » d’une mise en retrait du monde et les bénéfices possibles induits par cette stricte discipline, où réside le secret du succès de Vipassana ?

Dans sa légitimité ?

L’histoire veut que la tradition de la pratique Vipassana remonte au Bouddha. En quelques siècles, cette technique que Siddhartha aurait lui-même enseignée pendant les trente-cinq dernières années de sa vie terrestre se diffuse dans toute l’Asie du Sud-Est, puis se perd presque partout dans sa forme originelle. Sauf en Birmanie, où la transmission de maître à disciple aurait perduré jusqu’à nos jours. Né en Birmanie en 1924 et d’origine indienne, Goenka découvre et apprend pendant quatorze années la technique auprès de U Bha Khin, puis la rapporte en Inde en 1969, où il l’enseigne à son tour à des dizaines de milliers d’étudiants avant de la diffuser dans le monde entier à partir de 1982 au travers de l’association Dhamma.org.

Dans son approche universelle ?

Dès la première séance de groupe et tout au long de la retraite, l’accent est mis sur le caractère non sectaire de l’enseignement dispensé. Tout en puisant sa source et la portée de son message philosophique dans une pure tradition bouddhiste jamais escamotée, il est rappelé aux étudiants qu’il ne s’agit en aucun cas de leur faire épouser une religion ou de leur proposer de croire en un quelconque sujet divin, pas plus que de leur demander d’admettre intellectuellement un message issu d’un livre saint ou de la parole d’un prophète.

Le seul engagement que nous devons prendre est d’accepter pendant la durée de la retraite d’apprendre et de pratiquer avec volonté et conscience la technique de méditation Vipassana, dont chaque stagiaire pourra expérimenter et évaluer sur lui-même les bénéfices jour après jour.

Malgré la promesse verbale de chacun de rester pendant l’intégralité les dix jours prévus sur place, au retour du déjeuner du sixième jour, la couverture et l’oreiller de mon voisin de chambre sont pliés et rangés au bout de son lit et son armoire vidée de son contenu. Signe qu’il a quitté les lieux et mis fin à son expérience sans que quiconque n’ait essayé de le retenir. Au cours du séjour, cinq autres participants l’imiteront.

Dans l’efficacité de l’expérience ?

Quarante ans de succès non démentis permettent de penser que le plus convaincant dans la méthode Vipassana est la technique elle-même. Comme toute forme de méditation, Vipassana nous entraîne à l’observation minutieuse de nos schémas mentaux. L’objectif est comme toujours de parvenir progressivement à décortiquer et reprogrammer nos couples instinctifs événement/réaction qui conduisent à la souffrance et empoisonnent notre relation à nous-mêmes et par extension aux autres.

Sous ce prisme austère, Vipassana peut sembler plus proche du service militaire que des vacances de développement personnel. Alors si ce n’est pour « l’exotisme » d’une mise en retrait du monde et les bénéfices possibles induits par cette stricte discipline, où réside le secret du succès de Vipassana ?

La singularité de cette méditation ancestrale est qu’elle déroule la logique de la chaîne de causalités entre événements et réactions de manière limpide et innovante en introduisant un médiateur clé qui sert de support à toute pratique : les sensations corporelles.

Qu’elles soient douloureuses ou plaisantes, l’observation sensorielle séquentielle et systématique de ces sensations dans l’ensemble de notre corps en parfaite équanimité (du moins, c’est l’objectif de l’exercice) procure des bénéfices immédiats et projette un horizon de progression qui semble presque illimité.

Continuer autrement

Le bouquet d’émotions et de joies du dernier jour de la retraite achève de récompenser mon assiduité. Que faire de cette parole dont l’usage m’est soudain rendu et de ce téléphone portable que j’hésite tant à rallumer après m’être cru il y a peu incapable de m’en passer ? Je peux enfin connaître le prénom de mon voisin de table et de mon camarade de chambre, les féliciter d’avoir tenu le coup, leur sourire et rire ensemble.

Au matin du jour 11, sur le chemin de la gare que domine le massif du Vercors déjà couronné de neige en cette fin d’automne, des sentiments contrastés occupent mon esprit. À la satisfaction de « l’avoir fait » s’oppose une certaine nostalgie que l’expérience soit déjà derrière moi et la vision de l’immense montagne qu’il me reste à gravir pour venir à bout de mes mécaniques émotionnelles. La tâche d’une vie. De plusieurs peut-être ?

Heureusement la branche française de l’association organise près de trente retraites par an en France dans son centre situé en Bourgogne, près d’Auxerre. D’autres centres Vipassana sont actifs dans presque tous les pays d’Europe, mais aussi dans les continents américain et asiatique. Les anciens étudiants constituent près de la moitié de la population des retraites, pour approfondir leur pratique ou comme servants bénévoles.
Vipassana me reverra.

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Fabrice Groult

Fabrice Groult est un aventurier, photographe et bouddhiste qui parcourt le monde depuis son plus jeune âge. Après avoir étudié le bouddhisme en Inde, il s'est engagé dans un voyage de dix-huit mois à travers l’Asie qui l'a mené jusqu'en Himalaya, où il a découvert sa passion pour la photographie. Depuis, il a parcouru le monde pour capturer des images de beauté et de sagesse bouddhiste. Il a été guide pendant dix ans, et est aujourd'hui journaliste chez Bouddha News.

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