©TJ Zoksang

Thupten Jinpa :
« Exercer notre compassion nous aide à devenir réellement humains. »

L’altruisme, l’empathie et la compassion sont, aux yeux de Thupten Jinpa, la clef de voûte d’une société plus forte et plus juste. Remettre la compassion au centre de nos vies, c’est aussi trouver le courage de résister au repli sur soi et à la peur de l’autre soutient cet ancien interprète du Dalaï-Lama - qui est aussi le président du conseil d’administration du Mind & Life Institute -, dans un livre majeur, N’ayons plus peur. Oser la compassion peut transformer nos vies, publié il y a trois ans chez Belfond et qui a essaimé depuis en Orient comme en Occident.

Comment en êtes-vous venu à faire de la compassion le point d’orgue de votre livre N’ayons plus peur. Oser la compassion peut transformer nos vies  ?

J’ai travaillé pendant plus de trente ans auprès de Sa Sainteté le Dalaï-Lama en tant que traducteur. J’ai observé qu’il avait à cœur de délivrer plusieurs messages clés au grand public. Le premier est que le bonheur authentique est avant tout un état d’esprit. Nous avons tous des ressources intérieures sur lesquelles nous pouvons nous appuyer pour vivre une vie plus heureuse. Cela suppose au préalable de comprendre comment l’esprit fonctionne. De comprendre les relations qui s’établissent entre nos perceptions, nos attitudes et nos émotions, et comment ces dernières affectent notre comportement et influent sur la façon dont nous interagissons avec le monde. Nous pouvons changer la façon dont nous voyons le monde en changeant nos perceptions, notre vision des choses.

L’autre message clé que Sa Sainteté a développé sur la scène mondiale est celui de la compassion. Le Dalaï-Lama a repris cette notion de compassion en la sortant de sa dimension morale, spirituelle et religieuse. Il soutient que la compassion est le fondement de nos intuitions et de nos sentiments moraux. Les enseignements éthiques des grandes religions et toute la tradition humaniste sont enracinés dans ce principe fondamental de la compassion. Le Dalaï-Lama a mis en évidence qu’en développant notre compassion, en la rendant plus consciente et intentionnelle au sein de nos vies, nous devenons plus heureux et plus communicatifs. Ce sont ces éléments qui m’ont inspiré et m’ont incité à écrire ce livre. En outre, je voulais asseoir ces recherches en les confrontant aux sciences et à la psychologie contemporaine. Il s’agit de développer, aujourd’hui, avec la notion de compassion, l’équivalent de ce que le professeur de médecine Jon Kabat-Zinn a initié avec son programme de réduction du stress par la pleine conscience.

Qu’est-ce que la compassion ?

C’est une réponse naturelle et foncièrement humaine à une préoccupation que l’on ressent quand on est confronté à une personne qui souffre ou qui se trouve dans le besoin. On se sent touché par sa situation et on veut essayer d’y apporter une solution.

Vous écrivez dans votre livre que la compassion et l’empathie sont des phénomènes très naturels aux êtres humains et qu’ils sont profondément enracinés dans notre psyché

Tout à fait. Nous nous sommes appuyés sur des recherches sur l’empathie des animaux, chez les chimpanzés notamment. Quand deux chimpanzés se battent et que le plus jeune perd, ce dernier est aussitôt consolé par un de ses congénères. Ce qui signifie que le chimpanzé comprend la peine qu’a ressentie celui qui a perdu le combat et essaye de le réconforter. Une autre étude a été menée dans le champ de la psychologie du développement de l’enfant. Elle montre que, dès l’âge de 14 mois, les jeunes enfants manifestent des comportements spontanés d’empathie et d’entraide. Ces études montrent également que l’empathie et la compassion ne sont pas des comportements acquis, mais bien innés. Elles écornent la théorie darwinienne qui voudrait que les êtres humains soient incapables d’éprouver de la compassion et de l’empathie pour leurs semblables et qu’ils soient davantage mus par leurs intérêts personnels. Je le répète, les sciences sociales apportent la preuve, aujourd’hui, que l’empathie et la compassion sont innées. Nous sommes avant tout des êtres sociaux. Notre bien-être dépend en grande partie des relations que nous nouons avec nos pairs.

Qu’est-ce que cette formation à l’entraînement à la compassion que vous avez développée à l’université de Standford ?

J’ai été associé à l’Institut de Neuroscience de l’Université de Stanford en 2007 en tant que professeur invité pour faire partie d’un projet sur la compassion. L’objectif était d’introduire l’étude de la compassion dans la recherche scientifique. Ce projet a conduit à la création du centre CCARE (Center for Compassion and Altruism Research and Education). Dans le cadre de ce travail pour CCARE, j’ai développé un protocole d’intervention appelé CCT (Compassion Cultivation Training) qui a donné naissance à un programme qui se déroule sur une durée de huit semaines. Ce programme comporte des applications et des tests cliniques. Nous voulions, en combinant méditation bouddhiste et techniques thérapeutiques et cliniques occidentales, lui donner une portée universelle. Depuis 2017, ce programme est coordonné par un organisme à but non-lucratif appelé le Compassion Institute. Il est destiné en priorité à des publics spécifiques, ceux des centres médicaux et hospitaliers, mais aussi aux personnels de la police et de l’éducation.

« Des études montrent que l’empathie et la compassion ne sont pas des comportements acquis, mais bien innés. Elles écornent la théorie darwinienne qui voudrait que les êtres humains soient incapables d’éprouver de la compassion et de l’empathie pour leurs semblables et qu’ils soient davantage mus par leurs intérêts personnels. »

Ces programmes s’inspirent-ils de principes et d’exercices bouddhistes ?

Les techniques bouddhistes d’entraînement à la compassion figurent parmi nos principaux outils. Mais le programme s’appuie aussi sur une base solide de connaissances issue des neurosciences et de la psychologie contemporaine. Il s’appuie sur un corpus de connaissances et sur un ensemble de pratiques adaptées des exercices bouddhistes d’entraînement de l’esprit et de la compassion, et d’autres exercices spécifiques que nous avons mis en place. Nous utilisons beaucoup l’écoute et la communication active, le partage actif en confrontant deux personnes placées dans un espace protégé.

La compassion combinée à la pleine conscience conduirait, écrivez-vous, à de véritables transformations personnelles ?

De plus en plus de gens utilisent la pleine conscience de par le monde. Il nous faut désormais introduire la compassion dans les pratiques de pleine conscience. Faire en sorte que la compassion devienne un but tant dans notre vie personnelle que dans notre cadre de travail et dans nos relations aux autres. En s’exerçant à la pleine conscience et en effectuant des exercices spécifiques de méditation basés sur la compassion, on exerce ainsi un muscle lié à l’empathie et à la compassion. Quand vous êtes confronté à d’autres personnes, vous développez alors spontanément une attitude de compréhension et de compassion. Cette combinaison est très puissante. Elle permet aux personnes de vivre en pleine conscience avec des valeurs éthiques profondément ancrées.

Thupten Jinpa avec le Dalaï-Lama
©DR

Pourquoi manifester de la compassion envers soi-même est-il si important ?

Nombre de défis auxquels nous nous trouvons confrontés en Occident tiennent au fait que les individus ne parviennent pas à développer suffisamment de compassion envers eux-mêmes. Quand des personnes se trouvent confrontées à une difficulté, à un échec professionnel par exemple, elles ont tendance à s’enfermer dans une attitude d’apitoiement sur elles-mêmes qui est source de souffrance. Quand on néglige ses propres besoins de compassion et que l’on manifeste peu de bienveillance envers soi-même, il est difficile d’être attentif et disponible aux autres. L’autocompassion est nécessaire pour exprimer de la compassion à l’égard d’autrui.

Vous soutenez également qu’ouvrir son cœur aux souffrances d’autrui rendrait plus heureux…

La compassion est, depuis la nuit des temps, une des valeurs clés communes à toutes les grandes traditions. Le bouddhisme, se distinguant ainsi d’autres religions, a mis en place de multiples techniques reposant sur l’entraînement mental et la méditation, qui ont démontré leur efficacité. Il propose notamment une technique visant à éprouver ce que signifie réellement de prendre soin de quelqu’un. Si vous exercez régulièrement votre compassion, vous serez conduit à en faire bénéficier d’autres personnes – des étrangers notamment et des personnes dites difficiles – envers lesquelles vous n’adoptez pas habituellement une telle attitude. Les techniques d’entraînement à la compassion visent à faire que la compassion devienne plus intentionnelle et plus active. Qu’elle devienne un principe directeur de notre vie quotidienne. En exerçant notre compassion, nous devenons nous-mêmes, en effet, plus heureux. Ces techniques sont très puissantes, elles nous aident à devenir réellement humains.

Pour aller plus loin

À lire :
N’ayons plus peur. Oser la compassion peut transformer nos vies de Thupten Jinpa (Belfond, 2017)

Sites :
– Institut de la compassion dirigé par Thupten Jinpa : www.compassioninstitute.com
– Center for Compassion and Altruism Research and Education : http://ccare.stanford.edu

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