Norin Chai :
le bodhisattva des animaux

Vétérinaire en chef de la ménagerie du Jardin des plantes, au Museum national d’histoire naturelle à Paris, le bouddhiste Norin Chai soulage la souffrance de la faune sauvage à travers le monde.

Du Cambodge au Jardin des plantes de Paris. Rencontrer Norin Chai, c’est plonger dans des pensées nourries par de vastes espaces où les silences ponctuent la parole. Des espaces peuplés d’animaux sauvages à qui ce bouddhiste a dédié sa vie. Norin Chai soulage la souffrance des éléphants, des léopards ou encore des pandas et des aigles. Par une après-midi d’hiver ensoleillée, on arpente les allées de la ménagerie qu’abritent, notamment, Nénette, un orang-outan de Bornéo âgé de 50 ans - comme Norin Chai ! - pour le rejoindre dans son bureau. Sourire lumineux, regard intense et poignée de main enveloppante, l’homme nous reçoit au milieu d’un capharnaüm dans lequel Bouddha côtoie Maître Yoda : on y trouve des produits dérivés du film Star Wars, des animaux en peluche, une feuille séchée provenant de l’arbre sous lequel Siddhartha fit l’expérience de l’Éveil, à Bodh Gaya, ou encore une statue de Bouddha rapportée du Cambodge. Son pays de naissance.

Assis en tailleur sur un coussin posé à même le sol, Norin Chai déroule son histoire de vie. Ses premières années ont la couleur du sang, celui versé par les Khmers Rouges. En 1974, ses parents ont fuit le Cambodge, emmenant dans leur sillage leurs deux fils. « Dès tout petit, j’ai été confronté à la souffrance existentielle, mais j’en ai toujours été protégé, » précise-t-il. La famille trouva refuge en France. « Mes parents, qui essayaient de survivre, nous ont donné l’essentiel à mon frère et moi : l’amour. Cet amour permet de s’aimer - déjà - et de se sentir à sa place dans ce monde. Ils nous ont apporté un ancrage tel que j’ai pu m’envoler sans jamais me perdre. »

Le bodhisattva des animaux

Sous leur regard bienveillant, Norin Chai a réalisé ses rêves d’enfant. Il se souvient : « Je voulais soigner tous les êtres sensibles. En grandissant, j’ai pris conscience que je « sentais » mieux les animaux. J’avais une interaction émotionnelle avec eux. Alors, vers l’âge de dix ans, j’ai pensé devenir vétérinaire pour prendre soin de la faune sauvage. Au lycée, je me voyais diriger un parc en Afrique. Ce que j’ai fait, au Tchad, en tant que directeur adjoint du Parc de Manda avant d’occuper cette fonction au parc de la Haute Touche (Indre). Enfin, quand j’étais étudiant à l’école vétérinaire d’Alfort, je me projetais au Muséum national d’histoire naturelle de Paris. »

Quand on lui demande comment il explique un parcours professionnel si harmonieux, il offre cette réponse empreinte de sagesse : « Le monde s’aligne parce que vous êtes vous-même aligné et que vous êtes ce monde. C’est comme si vous alliez faire une longue marche : si vous vous équipez matériellement et que vous vous préparez psychologiquement, vous allez en recevoir les bienfaits. Quand on est ainsi en harmonie avec ce que l’on pense, ce que l’on dit et ce que l’on fait, tout coule de source ».

« Siddhartha était un médecin des âmes. Il a posé un diagnostic et proposé un traitement. Il n’y a pas plus scientifique que le bouddhisme. Ce sont les hommes qui en ont fait une religion. »

Tel l’éléphant, son animal totem, Norin Chai chemine avec une puissante sérénité : « L’important, c’est le chemin. Je dois la chance d’avoir été aligné « cœur-tête-ventre » si jeune à mon grand-père maternel. Grâce à lui, et à mes parents, j’ai pu réaliser mes rêves et même au-delà. La question que je me pose est « Pourquoi ? » Si je considère ces rêves comme les balises d’un chemin à entreprendre, et non comme un objectif, la réponse à ce pourquoi s’évanouit d’elle-même puisque, encore une fois, c’est le chemin, l’important. Je suis là pour une raison précise. Une mission à accomplir. »

Dans cette première partie de sa vie, la mission de Norin Chai aura été de soulager la souffrance de la faune sauvage. « Si, enfant, j’ai été intuitivement attiré par les animaux, c’est parce qu’ils acceptent la souffrance, contrairement aux êtres humains qui, eux, luttent contre les quatre Nobles Vérités (1). » Élevé dans la religion bouddhiste par des parents croyants et pratiquants, Norin Chai est devenu moine après avoir réussi son concours d’entrée à l’école vétérinaire. Dans un éclat de rire, il lance, espiègle : « Je ne suis resté que deux mois à la pagode de Champs-sur-Marne (Seine et Marne). Je n’allais quand même pas faire la fête, avec les autres étudiants, en bonze ! » Plus sérieusement, il confie : « Pour moi, le bouddhisme, ce n’est pas l’ascétisme de la vie monastique. La voie du milieu me convient mieux. »

La voie du milieu à l’épreuve du réel

Ce scientifique porte aujourd’hui sur le bouddhisme un regard empirique : « Siddhartha était un médecin des âmes. Il a posé un diagnostic et proposé un traitement. Il n’y a pas plus scientifique que le bouddhisme. Ce sont les hommes qui en ont fait une religion. Le bouddhisme, c’est du pragmatisme. La preuve : on va au-delà de ce qui est démontrable et on travaille avec une conscience plus élargie ».

Avec le même pragmatisme, Norin Chai observe l’effondrement en cours de notre civilisation industrielle : « C’est juste une transformation à cause de l’ego de l’humain qui se sent supérieur. C’est la suite naturelle d’une surproduction. Cela devait arriver… » Mais que faire quand cet être humain sépare la nature de sa propre nature jusqu’à provoquer l’extinction de la biodiversité sauvage ? Et mettre en danger l’avenir de l’humanité ? « Le changement passe par l’introspection, rétorque celui qui est père de deux fils. Manifester, crier son anxiété, se révolter, ce n’est pas être dans l’action : on se donne l’impression d’exister, sans se remettre en question. De mon côté, j’essaye de ne pas mettre mon énergie dans du négatif, car cela n’entraîne que du négatif. Je ne râle jamais, sauf contre moi-même ! Je sais que ce n’est pas l’extérieur qui va m’apporter mon bonheur. » De sa voix douce, il observe : « Le conflit est à l’intérieur de nous. Si chacun travaillait sur ce conflit interne, tout s’apaiserait. Si on était, chacun d’entre nous, dans l’empathie, la bienveillance, la compassion, il n’y aurait plus d’affrontements ».

Quand il n’est pas à la Ménagerie pour veiller sur ses pensionnaires ou mener ses travaux de recherche scientifique, Norin Chai anime une association d’étude et de préservation de la faune sauvage en Asie, en Afrique et en Amérique qu’il a fondée en 1999. Il l’a baptisée Yaboumba (2). Un clin d’œil au surnom de l’ours en peluche offert par son grand-père qui mourut dans le camp de prisonniers S21 des Khmers Rouges. Norin Chai lui rend hommage dans le pli de son dernier livre, Harmonies (3). Des mots d’ici et de là-haut. Des mots qui relient les âmes des vivants et des absents. Parce qu’aux yeux de ce bouddhiste, tout est lié.

Aude Raux Grand reporter, membre du Collectif Argos depuis 2005, spécialiste de la problématique du dérèglement du climat, dès le début des années 2000, avec ses reportages sur les réfugiés climatiques publiés notamment dans Lire +

Notes

(1) Comme l’explique l’ethnologue tibétologue Philippe Cornu, « le premier enseignement du Bouddha est ce que l’on nomme les Quatre Vérités des Nobles. À savoir : la souffrance, son origine, sa cessation possible et les moyens d’y parvenir (via le chemin spirituel). Ces quatre vérités se présentent comme un enseignement médical : d’abord on constate, puis on établit un diagnostic, ensuite on voit l’étiologie (étude des causes et des facteurs) de la maladie, enfin on prescrit une ordonnance. Le bouddhisme est tout le contraire d’une religion doloriste : la définition du nirvana étant l’au-delà de la souffrance. »

(2) http://yaboumba.org

(3) Harmonies. De l’animal à l’homme, retrouver un langage universel avec Roland Portiche (Stock, 2019)

3 questions à Norin Chai

À lire votre livre, Harmonies, on a l’impression que les animaux sont empreints de sagesse bouddhiste. Qu’en est-il ?

La première vérité énoncée par Bouddha est celle de l’impermanence. Et je constate que les animaux vivent cette transformation continuelle, en l’acceptant. Ils sont également en interdépendance avec le vivant. Dans le monde animal, ce n’est d’ailleurs pas la loi de la jungle qui règne. La coopération est davantage présente que le conflit. J’évoquerais les transferts d’énergie entre, par exemple, les plantes, le soleil, les carnivores. La vraie nature est cela : ni bien ni mal. Elle est.

Vous avez aussi évoqué le fait que les animaux sont dans l’acceptation. Pouvez-vous préciser votre pensée ?

Quand il vous arrive un événement, vous ne pouvez jamais en connaître tous les paramètres. C’est votre karma, c’est-à-dire le résultat d’un consensus d’actions passées qui vous ont amené à une situation particulière. Les animaux sont dans l’acceptation de la situation, dans la résilience. Et ils m’apprennent à l’être à mon tour. C’est pourquoi, en tant que vétérinaire, quand je vois qu’un animal a peur, je ne me dis pas : « Il n’a aucune raison de me craindre, ça n’a pas de sens. » Je vais bien sûr faire en sorte de modifier ce que je peux pour atténuer son émotion, mais j’accepte d’être dans l’ignorance, sans culpabiliser. Il a ses raisons et je ne les connais pas toutes. Au-delà de cette acceptation, les animaux m’apprennent aussi à être davantage dans l’ouverture à tous les ressentis, à faire preuve de plus d’humilité ou encore à éviter de sombrer dans la théorie.

Vous citez, dans votre livre, le bioacousticien Pierre Lavagne de Castellan qui, lors d’une conférence, a relié les baleines et le bouddhisme. Que vous inspire sa remarque ?

Selon lui, les chants des baleines ressemblent à des mantras ou au « Ohm » des moines bouddhistes. Cette connotation spirituelle m’a marqué. C’est comme si les sons que la nature envoie entraient en résonance avec l’univers. Si on écoute ces chants, on écoute alors le chant de l’univers. Car l’ensemble des êtres vivants sur Terre forme une seule et unique personne. Nous sommes tous la même essence.

Propos recueillis par Aude Raux

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