©Matthieu Stricot

Mathieu Delobel, ou les aventures
d’un moine reggaeman

De l’enfance rebelle à l’immersion dans la vie africaine, le début de parcours de Mathieu Delobel est déjà atypique. C’est au Burkina Faso qu’il a écrit son premier morceau, sous l’impulsion du chanteur Tiken Jah Fakoly. De retour en France avec du reggae plein la tête, le jeune Varois fait une rencontre inattendue avec le Vénérable Nyanadharo. Chamboulé, Mathieu devient moine de la forêt. Au monastère Bodhinyarama, à Tournon-sur-Rhône, il réinterprète une prière en pali sur un air de reggae. Une chanson qui voyagera jusqu’au monastère royal de Thaïlande. Revenu à la vie laïque, il continue aujourd’hui de travailler sur son esprit, tout en replongeant dans ses projets musicaux.

Assis sur une chaise de jardin en bois, sous un laurier caressant le mur, Mathieu Delobel observe la cour de l’église de l’autre côté du grillage. Le taureau rouge aux cornes blanches des Chicago Bulls est omniprésent sur sa casquette. Dans la douce chaleur qui enveloppe la terrasse, le jeune homme se remémore son enfance. « Alors que j’avais un caractère assez violent, je suis tombé, à 12 ans, sur un livre du Dalaï-Lama. Ça m’a plu, car plutôt qu’une croyance dans un au-delà, c’était orienté vers la connaissance de soi-même. » Mais au fil des années, Mathieu n’arrive pas à adhérer complètement à l’enseignement Vajrayana. « Ça parlait beaucoup de compassion alors que j’étais plus dans la colère et la rébellion », se souvient le jeune homme, qui a arrêté sa scolarité à 16 ans.

Les marabouts et la star du reggae

Il trouve dans la musique un moyen de s’évader. « Avec mon frère, on jouait du djembé sur la plage ou dans les bois », raconte-t-il en imitant le battement des percussions avec ses mains. Une passion qui devient vocation en Afrique, lors d’une immersion de plusieurs mois au Burkina Faso. Tous les vendredis, le jeune Varois enfile le boubou et se rend à la mosquée. Au village, Mathieu va chercher l’eau au puits, rencontre des marabouts... Jusqu’au jour où un ami lui parle d'un concert de reggae prévu dans la capitale, Ouagadougou, avec l’Ivoirien Tiken Jah Fakoly en tête d’affiche. « Je ne pouvais pas le manquer », assène le jeune homme, avant de marquer une pause. « Le concert s’est déroulé dans une ambiance électrique. Je voulais absolument rencontrer Tiken. »

En le recevant à Bamako peu de temps après, le chanteur lui propose de réaliser une maquette avec son ancien ingénieur du son burkinabé. C’est là, de retour à Ouagadougou, que le jeune homme tombe sur le reggaeman Jah Verity. « Il m’a proposé d’enregistrer avec lui. » Cet épisode lui permet de rentrer en France avec son premier morceau et ses premiers textes, « inspirés par mon expérience de blanc en Afrique ».

« Le Vénérable Nyanadharo nous a demandé de repenser à notre vie. Je me voyais au collège, différent des autres. Et le maître m’a lancé : « Surtout, ne pensez pas que vous n’êtes pas comme les autres ». Comme s’il avait lu dans ma tête. »

Souhaitant travailler sur sa voix, Mathieu se rapproche de l’ancien ténor belge Serge Wilfart, qui le forme à sa méthode. « Il m'a amené à canaliser et à débloquer les tensions de mon corps grâce à la respiration, en revenant à mon centre », explique-t-il en pointant son nombril. Cette rencontre fonde son chemin initiatique et spirituel, en parallèle de celui de son frère, Arnaud. Face à Mathieu, de l’autre côté de la terrasse, un rhododendron aux allures de bonzaï forme un clin d’œil à ce dernier, parti vivre un an chez les moines de la forêt, en Thaïlande.

De la révélation à l'hymne de Tournon

Quelques années après son retour en France, Arnaud se rend à Tournon-sur-Rhône et demande à Mathieu de le rejoindre pour l'anniversaire du monastère Bodhinyarama. Le jeune homme débarque avec ses dreadlocks, loin de l’idéal chauve des moines bouddhistes. « Un matin, le Vénérable nous invite dans sa chambre. Je me souviens de le voir inflexible, en posture de méditation. Il nous a lancés dans des exercices de respiration assez similaires à ceux de Serge Wilfart », se souvient le musicien.

La cloche de l’église sonne la demi-heure, ramenant ses souvenirs à un instant bouleversant : « Le maître nous a demandé de repenser à notre vie. Je me voyais au collège, différent des autres. Et le maître m’a lancé : « Surtout, ne pensez pas que vous n’êtes pas comme les autres ». Comme s’il avait lu dans ma tête. Revenu dans ma chambre, je me suis mis à pleurer. C’était la personne que j’avais cherchée toute ma vie ».

Pour les 35 ans du monastère, Mathieu rase ses dreadlocks et devient moine. Le maître lui demande d’apprendre par cœur une longue prière en pali. Une tâche aux relents scolaires qui rebute le jeune homme. Mais un soir, il décide de chantonner la prière sur un air de reggae, accompagné à la guitare par un jeune novice asiatique. En une journée, il parvient finalement à la mémoriser. « J’ai repris cette chanson en Belgique, au monastère royal de Thaïlande, en Suède... Le Vénérable considère désormais ma chanson comme l’hymne du monastère de Tournon », s’exclame le jeune homme.

©Matthieu Stricot

Phenomen, la conscience en rythme

Après deux ans dans l’orbite des moines de la forêt, Mathieu retrouve la vie laïque et les saisons en bord de mer. « Malgré les avertissements du Vénérable, je suis retombé dans ma vie d’avant à Bormes-les-Mimosas, avec mes tensions internes. J’ai donc décidé de me couper définitivement de mon passé. » Pendant trois mois, il part se former au yoga en Inde. Le soir, il médite en regardant des corps brûler au bord d'un fleuve asséché. « Pleinement conscient que rien n’est éternel, j’ai compris que j’avais déjà un bagage d'enseignements, et que c’était désormais à moi de me bouger. »

Depuis 2016, les deux frères séjournent régulièrement au monastère de Tournon, où ils participent à la logistique et à l’accueil. Dans le même temps, Mathieu se relance dans la musique. En 2019, il commence à enregistrer en studio au Canada pour « essayer de nouvelles sonorités ». De retour dans l’Hexagone, il retrouve un ami guitariste et son frère, ingénieur du son.

Ensemble, ils finalisent deux morceaux. Le premier, Yatha, reprend une prière de remerciement en pali. Sur son smartphone, le jeune homme lance le morceau de Phenomen - son nom d'artiste, référence à la globalité des phénomènes. La voix du Vénérable Nyanadharo lance, sur quelques syllabes, un voyage rythmique, méditatif et ensoleillé, couvrant le chant des goélands dans la cour.

« L’autre morceau, Babylonien, évoque l’Afrique ». Mathieu a pour projet de retrouver ce continent pour travailler sur de nouvelles chansons. Avant de nous confier : « Certaines sont déjà prêtes. Et une nouvelle prière en pali revisitée devrait être finalisée sous peu. »

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