©Céline Bansart

Maître Taïkan Jyoji
« Le Zen, c’est zazen » – Partie 1

Pour cet ex-architecte devenu moine Zen de l’école Rinzaï, formé durant sept ans au monastère de Shofuku-ji, à Kobe au Japon, et fondateur du centre de la Falaise Verte, en Ardèche, seule compte la pratique pour trouver sa nature de Bouddha. De la discipline, pas de grands discours.

Comment avez-vous découvert le bouddhisme ?

Le bouddhisme s’est révélé dans un second temps dans ma vie. Jeune architecte, je suis parti au Japon en 1964 pour approfondir mes connaissances en y incluant les techniques de l’architecture traditionnelle japonaise. À l’époque, le bouddhisme ne rentrait pas dans ma démarche. Tokyo accueillait les Jeux olympiques ; je voulais travailler dans un bureau d’architectes, j’ai donc frappé à la porte de quelques célébrités, comme Kenzo Tange, qui a créé le Yoyogi National Gymnasium et ses deux stades couverts, Kunio Maekawa et d’autres. Mais cela était pratiquement mission impossible, car les places étaient chères. J’ai donc renoncé à cette idée et pris des cours en auditeur libre sur la culture japonaise à l’université de Sofia de Tokyo. Je me suis vite aperçu que le Zen a eu une incidence considérable sur la culture japonaise. J’ai donc commencé à m’y intéresser, découvert qu’il était une branche du bouddhisme, mais ce qui m’intéressait, c’était l’esprit du Zen. À ce moment-là, j’ai rencontré un Français qui fréquentait un célèbre bar d’expatriés, le Fugetsudo, l’équivalent des Deux Magots à Paris. Il venait de passer un an dans le monastère Shofuku-ji et m’a ouvert la porte du Zen.

Est-ce à ce moment que vous avez commencé à pratiquer ?

Pour gagner ma vie, moi le fils d’ouvrier et petit-fils de paysan, j’ai commencé à enseigner le français dans une école privée. J’avais beaucoup du temps de libre pour me cultiver, m’imprégner de la culture japonaise, et j’ai fait mes premières séances de zazen avec cet ami français. Je n’aime pas utiliser le terme de méditation, car par définition, il traduit l’idée de réflexion profonde sur un sujet, la volonté de trouver une réponse à un problème… Or, le zazen n’a rien à voir avec la méditation au sens étymologique. En pratiquant zazen périodiquement, j’ai découvert un monde nouveau en moi ! J’ai décidé alors de passer six mois dans un monastère Zen pour aller plus loin dans la connaissance de moi-même. Puis, un jour, j’ai débarqué à Shofuku-ji, en chemise-cravate. Une demi-heure après, j’étais dans le zendo avec les autres moines. Les premières semaines, cela a été l’enfer !

A ce sujet, vous évoquez « sept années de pratique assidue, d’efforts quotidiens, d’effondrements, de victoires aussi ». Pouvez-vous décrire concrètement ces effondrements ?

C’était un effondrement de moi-même, car le mode de vie Zen est tellement difficile, rugueux et rigoureux que les sept premiers jours, j’ai perdu sept kilos ! Les gens n’imaginent pas la difficulté physique que représente le fait de s’asseoir les jambes croisées pendant des heures interminables !

Avez-vous pensé tout arrêter ?

L’idée d’abandonner ne m’a jamais effleuré l’esprit. Si j’y avais pensé ne serait-ce qu’une seule fois, peut-être aurais-je tout quitté, d’autant que je n’étais pas lié par contrat au monastère ni vissé à mon coussin de méditation.

« Le Zen est libérateur, mais cette voie exige de faire les efforts nécessaires pour arriver à défoncer son ego. »

Au bout de six mois, j’ai compris que je n’avais rien compris, j’ai donc décidé de rester six mois de plus. Puis encore six mois, etc. Au bout de deux ans, j’ai réalisé que tout ce qui m’avait amené au Japon, ce n’était pas l’architecture, mais que mon cheminement avait été un moyen d’arriver à ce que je sois confronté à moi-même. Ma voie et ma vie, c’était le Zen. Je suis donc allé voir mon maître en lui disant que je voulais devenir moine. L’architecture m’a amené au Japon, le Japon au Zen, et le Zen à ce que je fais aujourd’hui : enseigner une tradition multiséculaire, qui a permis à des milliers d’êtres humains de se réaliser. Je suis un maillon de cette chaîne ancestrale.

Pourquoi avez-vous choisi de suivre le Zen Rinzaï plutôt que le Soto ?

À l’époque, je ne savais pas qu’il existait plusieurs écoles du Zen, j’avais simplement suivi cet ami français qui appartenait à l’école Rinzaï. Un jour, au monastère, j’entends deux moines en train de parler des différences entre le Soto et le Rinzaï. Je leur demande : « Ici, c’est quoi ? » Ce qui les a fait rigoler. Je le répète : au début, mon intérêt pour le Zen ne concernait que la portée de mes transformations, non les concepts. Le Zen était un outil, notamment le zazen, qui me permettait de travailler sur ma réalisation personnelle.

Quelles sont les principales différences entre ces deux écoles ?

Je pense que c’est avant tout l’utilisation de kôans dans le Rinzaï et le Shikantaza (1) dans le Soto. Mais dans les deux cas, nous pratiquons assis les jambes croisées, l’intellect n’intervient à aucun moment.

Votre maître Yamada Mumon Roshi (2) vous répétait sans cesse : « Soyez un avec le vide. » Concrètement, comment fait-on pour devenir un avec le vide ?

Je viens de sortir un livre, Promenade au bord du vide (3), dans lequel je traite cette thématique : le vide n’existe pas, il contient tout ! À l’image de l’air que l’on respire, le vide est un élément qui contient le plein. Les scientifiques pourront certainement nous expliquer qu’il existe un vide absolu dans les hautes sphères de l’inaccessible, mais ce qu’il importe de connaître, c’est le vide de toute pensée. Tel est le véritable travail sur soi. Car les pensées fusent continuellement ; elles se forment, à notre insu, et nous traversent en permanence. Or, qu’est-ce qui réside dans ce vide ? Notre nature profonde. C’est vers cet objectif que l’on tend quand on fait zazen. En zazen profond, à un moment donné, les pensées s’arrêtent. La seule et unique raison pour laquelle on pratique le Zen, c’est de réaliser sa véritable nature, sa nature de Bouddha.

Pouvez-vous nous dire un mot sur la célèbre sesshin de Rohatsu, qui se déroule au cœur de l’hiver japonais et qui consiste en sept jours et sept nuits de zazen quasi ininterrompu. Cela tient du parcours du combattant !

Oui, c’est un parcours du combattant en quelque sorte. C’est une sesshin exceptionnelle, qui ne se déroule que du 1er au 8 décembre. On ne se couche pas pendant sept jours, on s’appuie juste sur le bord de l’estrade de minuit à 3h du matin. La dureté de cette sesshin et les souffrances qu’on endure sont nécessaires pour aller au bout de soi-même.

« La seule et unique raison pour laquelle on pratique le Zen, c’est de réaliser sa véritable nature, sa nature de Bouddha. »

Mais ce n’est pas une souffrance artificielle ni du masochisme, on pourrait comparer cette sesshin à l’entraînement d’un sportif de haut niveau. Usain Bolt a déclaré que battre le record du monde du 100 mètres était facile, contrairement aux entraînements quotidiens, herculéens, que cette performance exigeait. Quand on rentre dans un monastère, on a un objectif : réaliser sa vraie nature. Et cela ne se fait pas assis dans la crème fouettée !

Vous évoquez souvent les efforts, la discipline, voire l’ascèse, indispensables à cet objectif de vie. En quoi sont-ils fondamentaux sur la voie de l’Éveil ?

Le Zen est libérateur, mais cette voie exige de faire les efforts nécessaires pour arriver à défoncer son ego.

On a coutume de dire que le Zen n’est pas une voie progressive, on parle d’illumination « subite », « soudaine ». Cela semble contradictoire avec la discipline et le chemin qu’exige cette tradition.

Disons que l’expérience de réalisation est subite, alors que le mûrissement qui permet d’arriver à cette expérience, lui, peut être très long, voire sans fin. Malheureusement, on peut mourir sans en avoir vécu une expérience profonde de soi-même.

Aujourd’hui, le Zen est mis à toutes les sauces. Quels sont les raccourcis qui vous exaspèrent ?

Il y a un cliché qui m’agace un peu, c’est lorsqu’on évoque une expérience de « cœur à cœur ». Rappelons que l’idéogramme japonais qui est utilisé pour « cœur » est « esprit », donc il ne s’agit pas d’une expérience de cœur à cœur, mais d’esprit à esprit. Cette expression en dit long sur la perception du Zen en Occident, et vient, entre autres, du fait que dans le Zen, on évoque parfois la relation forte qui unit le maître à son élève. Les Occidentaux aiment parler d’amour…

Notes

(1) Shikantaza est l’essence même du Zen de l’école Soto et peut être traduit par « seulement s’asseoir ». Ce terme décrit l’attitude à adopter lors de la pratique de zazen dans l’école Soto.

(2) Né en 1900, Yamada Mumon Roshi est l’un des principaux maîtres Zen de l’école Rinzaï de l’après-guerre.
Marqué par une conférence sur le thème du bodhisattva de Kawaguchi Ekai Roshi, premier maître Zen à être entré au Tibet, il délaisse ses études de droit pour se consacrer à la pratique du Zen au monastère de Myoshin-ji, puis à Tenryu-ji sous la direction de Seisetsu Genjo Roshi. Il dirige ensuite le monastère de Shofuku-ji à Kobe et assume la fonction de Supérieur de la maison mère Myoshin-ji dont dépendent quelque trois mille temples et monastères. Réputé pour ses calligraphies, le maître s’éteint à l’âge de 88 ans.

(3) Promenade au bord du vide. Les non-pensées d’un maître Zen – Tome 5 de Taïkan Jyoji (Almora, 2019)

Pour aller plus loin

Livres de Taïkan Jyoji :
Itinéraire d’un maître Zen venu d’Occident (Calmann-Lévy, 1996 – réédition Almora, 2008)
L’art du kôan Zen (Albin Michel, 2001)
Kyudo, tir à l’arc Zen (Le Courrier du Livre, 2014)
Rivages sans retour. Les non-pensées d’un maître Zen – Tome 4 (Almora, 2017)

Site du centre de la Falaise Verte : www.falaiseverte.org

©Falaise Verte

Des J.O. de Tokyo à la Falaise Verte

Taïkan Jyoji se rend au Japon en 1964 pour étudier l’architecture traditionnelle. Il découvre le Zen, fait sa première expérience de zazen (« Je me souviens d’avoir plongé dans une sorte de brouillard de l’ignorance et de m’être mis à trembler dans la chaleur torride de l’été japonais : j’étais glacé ! », écrit-il dans son livre Itinéraire d’un maître Zen venu d’Occident) et vit deux ans au monastère Shofuku-ji, à Kobe. Le 8 avril 1970, à sa demande, il est ordonné moine par son maître Yamada Mumon Roshi et prend le nom de Taïkan Jyoji (« Compassion infinie ») et s’enferme sept années au monastère pour une longue traversée en solitaire. En soi.

À son retour en France, en 1975, il prend la direction du centre du Taillé, en Ardèche, d’un commun accord avec le propriétaire du lieu, qui déclare : « Je suis un monastère sans maître, vous êtes un maître sans monastère ». Après quelques années, le duo se sépare, Taïkan Jyoji crée alors le centre de la Falaise Verte, à Saint-Laurent-du-Pape. Il est désigné représentant pour l’Europe du Zen Rinzaï rattaché à Myoshin-ji par Yamada Mumon Roshi en 1976. En 1989, il reçoit le titre de Kaikyo-shi (maître fondateur) des plus hautes instances de l’école Rinzaï.
Taïkan Jyoji enseigne également le tir à l’arc traditionnel japonais dans le prolongement de son expérience Zen.

Il existe aujourd’hui quatorze branches de l’école Rinzaï japonaise. Le centre de la Falaise Verte appartient à la plus importante d’entre elles par le nombre de temples : la branche Myoshin-ji, du nom de sa maison mère à Kyoto, fondée par le maître Zen japonais Kanzan Egen en 1342. Pourquoi ce nom de la Falaise Verte ? « À l’époque de mon départ du centre du Taillé, je publiais une petite revue trimestrielle modeste, qui s’intitulait La revue de la Falaise Verte. Du coup, j’ai gardé ce nom, qui correspond à un important recueil de kôans qui m’est cher. »

B.M.

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