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Pratiquer les kôans  :
l’éclairage de Catherine Pagès

Catherine Genno Pagès Roshi, maître zen dans la lignée américaine de Taizan Maezumi Roshi, est la fondatrice du centre Dana à Montreuil, en région parisienne. Elle y enseigne depuis 25 ans la méditation selon les traditions Soto et Rinzai, intégrant la pratique des kôans dont elle nous livre les vertus.

D’où viennent les kôans ?

À l’origine, ce sont des récits de rencontres et d’échanges entre un élève et son maître dans les monastères bouddhistes. Ceux qui paraissaient signifiants se transmettaient oralement, puis du IXe au XIe siècle, certains ont été écrits. Parmi eux, citons La Barrière sans porte, Le recueil de la falaise verte ou encore La transmission de la lampe. Dans ma lignée, par exemple, nous explorons quelque 700 kôans historiques. Ce mot chinois juxtapose deux idéogrammes : “kô” qui signifie un cas public de jurisprudence et “an”, la table sur laquelle est posée cette décision de justice. Il évoque donc les circonstances précises auxquelles répond un verdict. Aujourd’hui, même si aucune liste récente de kôans n’a été consignée, on peut dire que chaque échange entre un maître et son élève a le potentiel de devenir un kôan pour l’élève, si celui-ci le laisse résonner en lui parce qu’il a l’intuition qu’il peut être source d’Éveil.

Comment s’intègrent-ils dans la méditation ?

Le kôan est une pratique de méditation qui, au même titre que l’assise pure ou l’attention au souffle vise à une expansion de la conscience et à se détacher des limites du moi. On voudrait en faire un outil propre au Rinzai. Mais ce n’est pas le cas. Ainsi Dogen Zenji, qui a initié au XIIIe siècle l’école Soto au Japon, avait rassemblé 300 kôans choisis dans différents recueils découverts pendant son séjour en Chine. Le clivage fait entre ces deux écoles du zen date seulement de la fin du XIXe siècle au Japon.

Pour nous, de la même façon que dans la méditation d’attention à la respiration où il n’y a plus un sujet qui respire, mais seulement le souffle, le kôan est une expérience d’unité et d’ouverture. On se laisse habiter par le kôan pendant la méditation. On ne cherche pas à le résoudre ni à le comprendre intellectuellement, même si nos premières tentatives vont dans ce sens. On laisse le kôan imprégner tout notre être. On devient le kôan.

Pouvez-vous nous donner un exemple ?

Prenez le célèbre Chien de Jôshû, le premier des 48 cas du Mumonkoan, “La barrière sans porte”. Un élève demande à son maître : « Est-ce qu’un chien a la nature de Bouddha ? » L’un comme l’autre sait que, dans le bouddhisme, il est dit que tous les êtres vivants ont la nature de Bouddha. Et pourtant, le maître lui répond « Mu » qui est une négation. Pourquoi cette question ? Que signifie avoir la nature de Bouddha ? Derrière ces interrogations se posent ces questions fondamentales : Qui suis-je ? Est-ce que j’existe ou non ? Il ne s’agit pas d’y répondre par un dogme ou une croyance, il s’agit d’en faire l’expérience.

« Si vous dites un mot, je vous donne 30 coups de bâton. Si vous ne dites rien, je vous donne 30 coups de bâton ». Combien de fois se retrouve-t-on dans une telle situation d’impasse où l’on ne peut ni avancer ni reculer.

Je me souviens que ce kôan, le Chien de Jôshû, était si brûlant en moi qu’il habitait même mes rêves ! En méditation, je propose à mes élèves d’inspirer avec cette question : « Qu’est-ce que “Mu” ? » et d’expirer en s’abandonnant à Mu. On laisse ainsi le kôan se déposer en nous. À force de le pratiquer, on agrandit sa perspective. C’est infini ! Maezumi Roshi comparait le kôan à un diamant aux multiples facettes.

Concrètement, le processus est au départ très personnel entre un élève et son maître, qui est lui-même passé par cette démarche. Le maître ne donne jamais la réponse – ce serait dérober à l’élève le processus qu’il doit traverser –, il l’accompagne et l’encourage dans son cheminement. Dans ma communauté, aux élèves qui ont déjà travaillé sur un certain nombre de kôans, je propose des réunions en petits groupes dans lesquelles chacun apporte sa lumière et laisse résonner celle de l’autre. Cette approche n’est toutefois pas classique.

Quel succès rencontrent les kôans dans votre sangha ?

À Dana, la pratique des kôans n’est pas obligatoire, mais elle est assez prisée. Pour ceux de mes élèves qui s’y adonnent, cela devient un outil essentiel. Car les kôans nous entraînent à changer de perspective, ce qui est le propre de la méditation. Il devient possible de penser, de sentir et de réagir différemment. Au départ, comme dans n’importe quel travail, on arrive avec ce que l’on est. Progressivement, on se relie à ces énigmes. Elles résonnent en nous et nous parlent. Ainsi ce kôan : « Si vous dites un mot, je vous donne 30 coups de bâton. Si vous ne dites rien, je vous donne 30 coups de bâton ». Combien de fois se retrouve-t-on dans une telle situation d’impasse où l’on ne peut ni avancer ni reculer. Où se trouve la troisième voie ? Une telle quête permet de s’agrandir en se détachant des croyances et des automatismes qui nous limitent. Nous entrons dans la peau d’un autre avec une autre perspective, et nous découvrons que nous sommes l’autre.

Comment cette pratique nous permet-elle d’échapper à la souffrance ?

La méditation est une exploration dans laquelle on est disposé à s’ouvrir à l’inconnu. Prenez ce kôan : un maître dit : « C’est comme un buffle qui passe à travers une fenêtre. Sa tête, ses cornes et ses quatre pattes sont passées à travers. Pourquoi sa queue ne peut-elle pas passer ? » Tandis que l’on s’imprègne de cette question, il y a lâcher-prise. Le kôan permet de se détacher de soi, d’une souffrance centrée sur soi. Dans le cas évoqué, on se demande : « Qu’est-ce qui a pu passer ? » et « Qu’est-ce qui ne peut pas passer ? »

En renonçant à une perspective fixe qui est toujours une cause de souffrance, la souffrance se transforme. S’entraîner à voir de façon plus vaste, c’est déjà un moyen de l’alléger. Les kôans sont précieux aussi pour renforcer notre capacité à supporter l’échec et à ne pas nous décourager – il y a tant de réponses où l’on patine. Ils nous aident à vivre mieux, dans la non-séparation, en expérimentant ce qui est “un”, c’est-à-dire universel.

De quelle façon rendre les kôans accessibles à l’esprit rationnel des Occidentaux ?

C’est justement le point du kôan : un défi à l’esprit rationnel, qui est par essence dualiste. Il nous invite à prendre conscience de l’étroitesse de la prison dans laquelle nous enferme cet esprit pour avoir le courage de quitter nos zones de confort, car même si elles sont à certains moments source de souffrance, nous y sommes attachés. Nous pouvons ainsi explorer d’autres possibilités de voir, de sentir et d’agir.

Dans cette transmission orale qui est un échange d’esprit à esprit, nous dépassons notre point de vue personnel tout en restant reliés à nous-mêmes. C’est pourquoi je demande souvent à un élève qui vient de “voir” un kôan : « Et maintenant, comment cela s’intègre-t-il à ta vie ? Donne-moi un exemple. » On assimile dans notre quotidien les enseignements transmis depuis des générations. Le bouddhisme a cette capacité d’adaptation, il a essaimé depuis l’Inde dans de nombreux pays, en s’intégrant à chaque fois dans leur culture

Pour aller plus loin

• Cent kôans zen de Nyogen Senzaki et Zéno Bianu (Albin Michel, Spiritualités vivantes, 2005)
• Le Recueil de la falaise verte : Kôans et poésies du Zen de Collectif et Shibata (Albin Michel, Spiritualités vivantes, 2000)
• L’Art du kôan zen de Taïkan Jyoji (Albin Michel, 2001)

https://www.dana-sangha.org/fra

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