©Pauline Garaude

Vowz Bar
Quand les moines bouddhistes sont derrière le zinc !

Ouvert en 2000 par des bouddhistes, le Vowz Bar est l'unique bar au monde de ce genre. Conçu comme un lieu d'échanges entre les moines et le public, cet établissement a pour vocation de briser une indifférence qui se généralise envers le bouddhisme, de mieux faire connaître cette philosophie et de redonner aux jeunes le goût de cette Voie.

Entre les gratte-ciels ultra modernes du quartier de Shinjuku, un dédale de ruelles aux maisons en bois traditionnelles semble hors du temps. Un panneau que l’on remarque à peine indique « Vowz Bar ». C’est ici, au 2e étage d’une maisonnette aux escaliers aussi étroits que raides, que se trouve ce lieu si particulier, ouvert en 2000 par Yoshinobu Fujioka, moine de Jodo-shinshu (ou École véritable de la Terre pure), un courant libéral fondé par Shinran et très répandu au Japon.

À peine entré, on est saisi par l’ambiance atypique et chaleureuse du lieu. Une pièce d’à peine 40m2 à la lumière tamisée, de la moquette, des tables basses en bois, un comptoir avec ses bouteilles de saké bien alignées ; aux murs, des statuettes et tableaux de divinités bouddhiques et, au fond, l’autel.

Dans un uniforme traditionnel en épais coton bleu, Li Chan nous accueille avec un sourire qui respire la sérénité. À 22 ans, ce Chinois s’est installé au Japon pour suivre des cours de bouddhisme à l’université de Tokyo, et travaille ici quatre jours par semaine. « Je pratique le bouddhisme zen et j’adore le chant ! », lance-t-il, précisant que dans son enfance, il habitait près d’un temple d’où il entendait s’échapper les voix. « Ici, j’enseigne le bouddhisme, je m’occupe des sessions de chant et je rencontre des gens », se réjouit-il, précisant que « beaucoup viennent pour parler de leur vie sentimentale et de leur stress au travail. Au Japon, ça ne se fait pas trop de se confier, et encore moins avec un moine », poursuit celui qui adore aussi lire des mangas et y consacre deux heures par jour dans les transports.

Parler librement avec des moines

En effet, la vocation première du Vowz est de permettre aux gens d’échanger librement avec des moines et de mieux faire connaître le bouddhisme. Comme l’expose le patron Fujioka dans sa belle tenue noire ornée d’une étoffe traditionnelle, « la majorité de ma clientèle vient demander des conseils pour vivre mieux, tous les sujets peuvent être abordés : la famille, le mariage et le travail. Les moines d’aujourd’hui vivent dans un monde à part, à l’écart des gens ordinaires que nous rencontrons seulement pour les cérémonies de funérailles, alors que nous nous devons de rester proches d’eux. »  La veille, ce moine, également père d’une petite fille et guitariste de rock, parlait avec une jeune fille voulant se séparer de son conjoint. « C’était une boule de nerfs et de colère ! Je lui ai dit qu’elle avait le choix entre ruminer des pensées négatives et laisser son ego de côté pour nourrir des pensées positives envers l’être aimé. Je lui ai montré une méditation et nous avons échangé plus d’une heure. » Respectueusement, il interrompt la conversation pour accueillir deux universitaires venues tout droit de la ville d’Osaka. « On a entendu parler de ce bar par un ami bouddhiste. Même si c’est la culture au Japon, on ne pratique pas et on aimerait en savoir plus. Les moines ont l’air si heureux et apaisés que ça donne envie » s’amuse l’une d’elles en savourant sa bière. En l’espace de quelques minutes, passé 20 heures, le bar se remplit vite. Isao Akibue, employé d’une entreprise de construction, est un habitué depuis plus de dix ans. Pour lui qui s’intéresse au bouddhisme, ce bar est « idéal pour avoir des renseignements sur la religion et mieux comprendre les rapports humains. »

Le rituel des « okyos »

L’heure tourne et Li Chan sonne la cloche : 21 heures, c’est le moment de chanter les « okyos », les sutras. Alors qu’il distribue le texte et sa prononciation dans l’alphabet romain aux clients, Fujioka allume des bougies et s’agenouille devant l’autel. Puis entonne un chant solennel d’une forte voix de baryton, invitant les autres à l’accompagner. Tout le monde se prête au jeu. Les voix prennent de l’assurance, se fondent les unes aux autres, le son se fait plus harmonieux, plus fort, jusqu’à la fin du morceau. La cloche retentit, le moine laisse planer le silence un moment… avant que le murmure des conversations ne reprenne dans la salle. Des clients reprennent leur conversation verre à la main, d’autres s’installent au comptoir.

« Les moines d’aujourd’hui vivent dans un monde à part, à l’écart des gens ordinaires que nous rencontrons seulement pour les cérémonies de funérailles, alors que nous nous devons de rester proches d’eux. » Fujioka, patron du Vowz Bar

Fujioka, qui chantait il y a encore quelques instants, sert du saké froid avec son habituel sourire radieux. De l’alcool dans un bar bouddhiste ? Si une dizaine de moines-serveurs du Vowz Bar vient de courants différents, une chose les unit : leur compréhension plutôt libérale de la doctrine. « Le courant Jodo-shinshu auquel j’appartiens n’impose pas d’interdiction stricte. Les moines peuvent manger de la viande ou boire de l’alcool. On peut même se marier si on le désire », explique le patron.

« Les Jeunes ne vont plus au temple »

Mais depuis la création du Vowz, son dessein reste le même : sensibiliser la jeunesse au bouddhisme. « De nos jours, les jeunes ne vont plus aux temples », se désole-t-il. « Diffuser les enseignements du bouddhisme au peuple est la première raison d’existence de ce bar. » Ici, les moines proposent d’ailleurs d’autres activités, comme des sessions de lecture de textes bouddhistes et des cours de méditation, « pour aller plus loin que des conversations de comptoir », souligne Fujioka, regrettant que les Japonais ne se sentent concernés par le bouddhisme que pour certains rites comme les funérailles (leur religion principale étant le shintoïsme). Ce désintérêt inquiète même la société monastique qui voit les réseaux de fidèles s’effriter chaque jour un peu plus. « Nous voulons que les gens comprennent que le bouddhisme ne se résume pas aux enterrements. Le bouddhisme nous enseigne comment bien vivre et comment avoir une vie plus facile ». Vu le nombre de clients qui choisissent de passer leur samedi soir avec des prières en fond sonore, la méthode semble porter ses fruits. Ce moine quadragénaire charismatique, fondateur du Vowz, espère que les initiatives originales comme la sienne pourront rompre ce cercle vicieux. « La philosophie altruiste du bouddhisme peut améliorer réellement la société. C’est dommage qu’elle reste aussi méconnue ».

Li Chan, moine serveur, sonne la cloche pour la sessions des okyos
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Le patron, Yoshinobu Fujioka, avec un ami chanteur de hip hop
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Li Chan dessine des mangas
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Li chan et Yoshinobu Fujioka derrière le bar
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