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Ruru jâtaka :
la merveilleuse histoire du cerf au pelage d’or
ou lorsque la bonté change le monde.

Partie intégrante de la littérature bouddhique canonique, les jâtakas (ou «  vies  ») relatent les nombreuses vies antérieures du Bouddha Shakyamuni, au cours desquelles il fit l’expérience de toutes les conditions d’existence possibles dans le monde du samsâra. Il lui arriva ainsi, à de multiples reprises, de renaître sous une forme animale et ces aventures donnent souvent lieu, dans le corpus des jâtakas, à des contes charmants et très édifiants, adaptés à tous les auditoires comme celui-ci, le Ruru jâtaka.

Il y a fort longtemps, Maha-Dhanaka, fils d’un riche marchand de la ville de Varanasi, avait, après la mort de ses parents, mené joyeuse vie, jouant beaucoup, s’entourant de profiteurs et de bons à rien. Couvert de dettes et poursuivi par ses créanciers, il décida de mettre fin à ses jours en se jetant dans le fleuve. Mais alors qu’il était sur le point de se noyer, la soif de vivre le reprit soudain et il commença à lutter contre le courant qui l’emportait, en appelant à l’aide.

À cette époque, le Bodhisattva était un cerf au magnifique pelage d’or, vivant reclus au fond des bois. Ses yeux avaient la couleur du ciel d’azur. Ses sabots et ses bois semblaient taillés dans des pierres précieuses. Doué d’une grande sagesse et d’une infinie compassion, il savait s’exprimer dans le langage des hommes. Mais n’ignorant pas la duplicité et la cruauté de ces derniers, il évitait de croiser leur chemin.

Alors qu’il gambadait paisiblement dans un bois que longeait le Gange, il entendit les cris désespérés d’un homme qui se débattait dans les flots tumultueux. Ému par sa détresse et n’écoutant que son bon cœur, le généreux animal se précipita à son secours et, au péril de sa propre vie, parvint à le ramener sur la rive. Encore bouleversé par son aventure, Maha-Dhanaka - car c’est de lui, bien sûr, qu’il s’agissait - remercia son sauveur avec empressement et s’engagea formellement, conformément à sa demande, à ne parler à personne de leur rencontre et à ne jamais révéler l’emplacement de sa cachette.

Un cerf au somptueux pelage d’or

Or, à quelque temps de là, l’épouse du roi fit un songe dans lequel lui apparut un cerf au somptueux pelage d’or qui, siégeant sur le trône, délivrait d’édifiants enseignements d’une troublante voix humaine. Elle n’eut dès lors qu’un désir : voir de ses yeux cette remarquable créature et l’entendre. Soucieux de lui être agréable, le souverain fit promettre, dans une proclamation publique, une grosse récompense à quiconque permettrait la capture de l’animal.

Un homme se présenta rapidement au palais, disant savoir où se trouvait le cerf et se proposant même de servir de guide au roi et à ses troupes. Ce n’était autre, on s’en doute, que Maha-Dhanaka, incapable résister à l’attrait de l’argent.

Ayant convaincu le souverain et son peuple des vertus de la compassion, le cerf retrouva le chemin de la liberté et regagna sa forêt.

Une troupe d’archers puissamment armés menée par le roi lui-même se mit en marche. Parvenus à la lisière de la forêt, les hommes mirent pied à terre, dissimulés par les branchages et les buissons. « Voici la bête », chuchota Maha-Dhanaka à l’oreille du roi. Et de lever le bras pour désigner plus précisément le cerf, mais son geste à peine esquissé, sa main tomba sur le sol, comme tranchée par un sabre invisible. Alerté par les murmures de stupéfaction et de crainte, le cerf tourna la tête, et comprit qu’il était cerné, sans la moindre chance de s’échapper. Faisant preuve d’une étonnante sérénité en de telles circonstances, il s’avança vers le souverain avec une grande dignité pour s’adresser directement à lui : « Puissant monarque ! Arrête-toi ici. Et explique-moi, je te prie, comment tu as découvert ma cachette. »

Le roi abaissa son arc et sans une parole, désigna Maha-Dhanaka de la pointe de sa flèche.

Le regard peiné, le cerf dit alors d’une voix douce : « Mieux vaut, en vérité, sortir une bûche du déluge que d’en sauver un ingrat », avant de raconter au roi comment il permit à Maha-Dhanaka d’échapper à la noyade.

Fou de colère devant une telle ingratitude, le roi donna à ses hommes l’ordre de saisir Maha-Dhanaka et de l’exécuter sur-le-champ. Mais le cerf s’interposa, implorant la pitié du souverain.

Profondément touché par cette marque de compassion qu’il n’aurait jamais pensé voir chez un animal, le roi accorda sa grâce contre la promesse que le cerf accepterait de le suivre dans son palais pour rencontrer son épouse qui désirait tant le voir. Le noble animal ayant accédé à sa requête, le songe de la reine devint réalité et, dans la plus grande salle du palais, siégeant sur le trône, le cerf délivra ses enseignements devant la cour assemblée. Puis, ayant convaincu le souverain et son peuple des vertus de la compassion, il retrouva le chemin de la liberté et regagna sa forêt, certain que, désormais, les animaux du royaume connaîtraient la paix et la sécurité.

Véronique Crombé Conférencière des musées nationaux depuis 1987, Véronique Crombé intervient dans plusieurs musées parisiens, notamment au Musée National des Arts Asiatiques-Guimet. Elle a collaboré à plusieurs ouvrages sur les religions, le Lire +
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