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Animaux et jâtaka

Il existe, dans la perspective bouddhique, six conditions de renaissance possibles dans le monde du samsâra : dieux, asura (terme souvent traduit par démon), homme, animal, être des enfers et fantômes affamés. La nature et la qualité de chaque renaissance sont fonction de la valeur morale des actes posés dans les existences antérieures.

Les Bouddhas, comme tous les êtres d’une grande sainteté, ont cette capacité de se remémorer l’ensemble de leurs vies passées et le Bouddha Shâkyamuni n’a pas manqué d’y faire appel pour appuyer, le cas échéant, certains points de son enseignement. Le canon pâli contient ainsi, dans la dernière section des sermons, 547 jâtakas – “naissances” – qui narrent par le menu les vies antérieures du Bouddha. C’est un ensemble hétérogène dans lequel on trouve de courtes fables, sans doute très anciennes et adaptées aux besoins du bouddhisme, tout autant que des récits infiniment plus longs et complexes. Au cours de ses multiples existences, le futur Bouddha a expérimenté la condition animale à de multiples reprises, se trouvant souvent confronté, sous les formes les plus diverses, à la stupidité et à la cruauté de ses semblables et du genre humain.

Le sacrifice du singe

Il démontre aussi souvent, de manière spectaculaire, sa sagesse et son sens du sacrifice. C’est le cas dans le Mahâkapi Jâtaka, dont l’art indien offre de nombreuses illustrations. Le Bodhisattva et la troupe de singes dont il est le chef vivent alors non loin de Varanâsi, dans un magnifique manguier aux fruits d’une saveur incomparable. Des fruits dignes d’un roi. Le futur Bouddha en est bien conscient et craint que, par un geste malencontreux, l’un de ses sujets fasse tomber une mangue dans le fleuve qui, coulant en contrebas, pourrait emporter le fruit jusqu’au palais royal. C’en serait alors fait de leur quiétude. Il met donc toute sa troupe en garde, recommandant la plus grande prudence. Mais l’un des singes – délibérément nous dit une version du récit – commet l’acte tant redouté et une mangue parvient ainsi jusqu’au souverain qui, après l’avoir goûtée avec délice, envoie quelques hommes à la recherche de l’arbre dont elle provient. Quelle n’est pas son irritation quand il apprend que des singes se délectent impunément des fruits qu’il estime devoir lui être réservés.

Le récit simple et direct combiné à l’attrait des héros animaux est souvent plus efficace qu’un complexe discours théorique.

Accompagné par sa garde, le souverain remonte le cours du fleuve et, parvenu au pied du manguier, donne l’ordre à ses archers de prendre position et d’exterminer les outrecuidants primates. Le Bodhisattva, qui tente désespérément de trouver une issue, avise soudain sur l’autre rive un arbre susceptible d’offrir un refuge à sa troupe. Ayant enroulé sa queue à l’une des branches du manguier, il s’élance par-dessus les eaux et agrippe une branche de l’arbre opposé, faisant ainsi de son corps une passerelle vers le salut. L’un après l’autre, les singes empruntent ce pont improvisé, s’efforçant de se faire le plus léger possible. Le roi de Varanâsi n’en croit pas ses yeux et dans sa stupéfaction en oublie de donner à ses hommes l’ordre de tirer. Tous les singes, ou presque, sont maintenant en sécurité sur l’autre rive. Un seul reste encore à passer. Mais celui-là s’attarde et, le regard mauvais, s’arrête sur le dos de son chef pesant de tout son poids, sautant encore et encore sur place jusqu’à ce que le pauvre animal, les reins brisés, lâche prise et tombe au sol. Infiniment touché par l’édifiant sacrifice du singe, le monarque envoie quelques hommes le recueillir avec le plus grand soin pour tenter de lui porter secours. Mais il est trop tard. Le noble animal expire dans les bras du souverain qui lui fait donner des funérailles royales. Quant au traître, qui a honteusement abusé de la situation pour éliminer son roi, espérant ainsi se saisir du pouvoir, les textes nous apprennent qu’il n’est autre que le futur Devadatta, le machiavélique cousin qui devait, à plusieurs reprises, attenter à la vie du Bouddha Shâkyamuni avant de provoquer un schisme dans la communauté.

Les jâtakas de cette catégorie sont narrés dans un style réaliste et souvent d’une simplicité naïve. Ils regorgent d’informations sur la vie à l’époque où ils ont été rédigés, mais leur intérêt premier pour les dévots reste évidemment leur contenu moral et édifiant. Base idéale et abordable pour l’éducation religieuse des enfants en premier lieu, mais aussi des adultes, aujourd’hui encore, car le récit simple et direct combiné à l’attrait des héros animaux est souvent plus efficace qu’un complexe discours théorique. La Fontaine l’avait bien compris, lui dont bien des fables s’inspirent largement des jâtakas

Véronique Crombé Conférencière des musées nationaux depuis 1987, Véronique Crombé intervient dans plusieurs musées parisiens, notamment au Musée National des Arts Asiatiques-Guimet. Elle a collaboré à plusieurs ouvrages sur les religions, le Lire +
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