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L’itinéraire d’un enfant plus que gâté

Saga de la naissance et de la jeunesse de Siddhartha Gautama, qui préféra l’Éveil à la royauté universelle.

Vassal des rois de Koçala, le clan Çakya règne sur une petite principauté du nord-est de l’Inde, non loin de la frontière qui marque aujourd’hui la limite entre l’Inde et le Népal. Nous sommes au début du Ve siècle avant l’ère chrétienne. Le roi Çuddhodana n’a pas encore d’héritier. Son épouse principale, Mayadevi, l’informe de son souhait de respecter une période d’abstinence. C’est alors qu’elle est visitée en rêve par une cohorte de divinités qui escorte un merveilleux éléphant blanc doté de six défenses. Certains textes racontent que ce dernier entre dans son sein, alors que d’autres parlent d’un enfant de six mois, parfaitement formé. Dès le lendemain, les sages sont sollicités pour interpréter le songe de la reine, en lequel ils perçoivent unanimement l’annonce de la naissance prochaine d’un héritier.

La grossesse royale, étroitement surveillée, se déroule sans incident majeur. Approchant du terme, la reine Maya émet le désir de sortir du palais. Il est possible qu’elle ait eu l’intention de rendre visite à ses propres parents pour donner naissance à son premier-né dans leur demeure, conformément à une tradition de l’époque. Quoi qu’il en soit, le char et son escorte font étape au jardin de Lumbini, dont le site exact, l’actuelle Rumindei, a été identifié au XIXe siècle par la découverte sur le site d’une inscription du roi Açoka. La reine accompagnée de ses suivantes fait quelques pas en direction d’un arbre magnifique qui se couvre de fleurs à son approche. Mayadevi lève une main pour en cueillir un rameau et la naissance miraculeuse se produit : l’enfant émerge du flanc droit de sa mère sans lui occasionner la moindre douleur. Son statut exceptionnel se manifeste aussitôt par tout un ensemble de prodiges, dont le détail varie sensiblement selon les textes : deux rois serpents lui donnent son premier bain, à moins que ce ne soit les deux dieux hindous Indra et Brahma ; il fait sept pas dans chacune des directions cardinales, des lotus surgissant sous ses pieds ; il prononce ses premiers mots, annonçant, semble-t-il, sa future dignité de Bouddha.

Un grand homme de la tradition indienne

Ramené au palais, le nourrisson est, dans les jours qui suivent, présenté aux divinités protectrices de son clan, qui s’inclinent devant lui. Un nom lui est choisi. Siddhartha revient fréquemment, mais comme souvent, les sources ne concordent pas : certains textes ne donnent pas de nom personnel et ne le désignent que par le terme de bodhisattva ou futur Bouddha. Les sages, à nouveau convoqués, remarquent sur son corps les 32 marques majeures du Mahapurusa (le Grand Homme de la tradition indienne) et prédisent pour l’enfant deux destins possibles : s’il choisit de rester dans le monde, il deviendra un souverain universel ; s’il opte pour le renoncement, il sera un Bouddha. Cette dernière option n’est pas du goût du roi Çuddhodana, son père, pour qui le nouveau-né est l’héritier du trône. Le jeune prince grandit donc dans l’ignorance des aspects déplaisants de l’existence. Il n’en reçoit pas moins l’éducation qui convient à un futur monarque et montre, à de multiples reprises, des dons exceptionnels. Il fait, très jeune encore, une première expérience de la méditation alors que son père accomplit un rite traditionnel. Ses connaissances s’avèrent infiniment plus étendues que celles des maîtres qu’on lui assigne. Lorsqu’arrive pour lui l’heure du mariage, sa force physique et son habileté laissent loin derrière les autres prétendants à la main de la jeune fille qu’on lui destine au cours des épreuves traditionnelles qui précédaient à l’époque les unions princières. Le roi Çuddhodana pense désormais le danger écarté et sa succession assurée. Il ne pouvait se tromper davantage…

2500 ans après

Le Bouddha Shakyamuni ayant vécu, d’après la plupart des historiens, au Ve siècle av. J.-C., les éléments tangibles sur lesquels bâtir une biographie restent très fragmentaires et la légende s’est empressée de combler les lacunes et d’embellir le reste. Il est donc très tentant de s’interroger sur la portée que ces lointains événements peuvent avoir pour l’homme et la femme vivant aujourd’hui, dans un univers moderne, en apparence radicalement différent. Et pourtant…

S’il choisit de rester dans le monde, il deviendra un souverain universel ; s’il opte pour le renoncement, il sera un Bouddha.

J’aime beaucoup ce parallèle très imagé qui aide à réaliser pleinement le caractère exceptionnel de la venue d’un Bouddha dans le monde.

Imaginons un océan recouvrant notre planète. À sa surface flotte une planche de bois percée d’un trou. Dans ses profondeurs évolue une tortue solitaire qui ne fait surface qu’une fois tous les 1000 ans. Quel est son pourcentage de chances, à cet instant, de passer la tête dans le trou de notre planche ? Infime. En fait, le même pourcentage que nous avons, nous-mêmes, de naître dans la condition humaine en un temps où il est possible de bénéficier directement de l’enseignement d’un Bouddha. À l’échelle du temps, les 2500 ans qui se sont écoulés depuis la naissance du futur Shakyamuni ne sont que peu de chose, et notre début de XXIe siècle est en ce sens très privilégié de vivre encore, par le biais des textes et des maîtres, sur l’héritage quasi direct de la prédication d’un Bouddha

Véronique Crombé Conférencière des musées nationaux depuis 1987, Véronique Crombé intervient dans plusieurs musées parisiens, notamment au Musée National des Arts Asiatiques-Guimet. Elle a collaboré à plusieurs ouvrages sur les religions, le Lire +
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