©Raphaele Demandre

Matthieu Ricard :
ce qu’est vraiment le bouddhisme

Le bouddhisme est souvent servi à toutes les sauces – philosophie, religion, art de vivre, etc. – d’une façon qui relève souvent de la caricature. On peut alors se demander quels sont les points essentiels qui définissent le bouddhisme selon le Bouddha lui-même et selon les maîtres qualifiés à qui l’on doit les commentaires qui font autorité sur le sens de ses enseignements.

Le bouddhisme a pour but principal de remédier à la souffrance sous toutes ses formes.
– Pour cela, il est nécessaire d’identifier les causes de la souffrance à différents niveaux. Ces causes sont en premier lieu l’ignorance et les états mentaux afflictifs qui en découlent et conditionnent aussi bien les paroles que les actes.

– On peut apaiser certains états mentaux afflictifs comme la haine, le désir, le manque de discernement, l’orgueil, la jalousie et bien d’autres encore en recourant à des antidotes : la bienveillance pour contrecarrer la haine, le non-attachement pour neutraliser le désir, la compréhension des lois de cause à effet pour remédier au manque de discernement, etc. Toutefois, ces antidotes sont impuissants à éradiquer la cause première de la souffrance : l’ignorance définie comme le fait de ne pas reconnaître la véritable nature ultime des phénomènes.

– Le seul et unique remède à cette ignorance fondamentale est la compréhension de la “vérité absolue” ou “ultime”, qui désigne le fait que les phénomènes apparaissent tout en étant vides d’existence propre. Ce faisant, le bouddhisme évite les deux extrêmes erronés du nihilisme et du matérialisme (ou réalisme naïf).

– Tous les autres enseignements du Bouddha appartiennent à la vérité conventionnelle et visent à amener graduellement les êtres à l’expérience directe de la vérité ultime, laquelle dépasse les concepts et les mots, et constitue le seul et unique moyen à même d’éradiquer une fois pour toutes l’ignorance et la souffrance.

Ne pas confondre vérité ultime et vérité conventionnelle

Ce dernier point a été explicité à l’occasion d’un cycle d’enseignements donnés en avril 2017 au Népal sur le Sutra du Cœur, ou L’Essence de la Connaissance transcendante par Dzongsar Khyentsé Rinpoché. Ce dernier rappela la distinction fondamentale entre les enseignements appartenant à la vérité conventionnelle, ou “expédiente” (samvrti-satya) et les enseignements appartenant à la vérité ultime (paramartha-satya). Il insista sur le fait que la vérité ultime était la seule qui exprimait véritablement la pensée du Bouddha et que tous les autres aspects de son enseignement n’étaient que des moyens habiles permettant d’amener le disciple à la compréhension de la vérité ultime, de même que l’on donne d’abord de la nourriture liquide à un nourrisson avant de l’alimenter avec de la nourriture solide.

C’est pourquoi, expliquait Dzongsar Khyentsé Rinpoché, lorsque le Bouddha enseignait la générosité, la discipline, la patience, la diligence, la méditation analytique, etc., ce n’était pas vraiment ce qu’il pensait ou ce qu’il voulait dire. Il est donc inutile de préciser que tous les aspects culturels et religieux du bouddhisme – rituels, prières, croyances, cérémonies, musiques et danses sacrées, monastères, etc. – relèvent de la vérité conventionnelle. C’est d’ailleurs pourquoi le XIVe Dalaï-Lama ne cesse d’encourager ceux qui viennent l’écouter à étudier les textes fondamentaux au lieu de s’attacher à de simples aspects culturels du bouddhisme. L’étude de ces textes, pour ceux qui prennent la peine de s’y livrer, permet aisément de dissiper les clichés qui courent encore sur le bouddhisme – nihilisme, individualisme, désintérêt des êtres, etc.

« L’étude des textes fondamentaux permet aisément de dissiper les clichés qui courent encore sur le bouddhisme – nihilisme, individualisme, désintérêt des êtres, etc. »

Sur un plan pratique, pour l’individu qui emprunte le chemin de l’Éveil, toutes les activités vertueuses accomplies avec le corps et la parole sont indispensables, mais elles n’ont d’autre but que de faire passer l’esprit de l’égarement à la connaissance.

Appréhendant la nature ultime de toute chose, cette connaissance libère des causes de la souffrance. Le bouddhisme offre donc un chemin vers l’Éveil, accompagné du désir de libérer tous les êtres de la souffrance, qui mène à la connaissance transcendante, exprimée ainsi par le Bouddha lorsqu’il atteint l’Éveil : « J’ai trouvé un dharma pareil à l’ambroisie, paisible, profond, lumineux, libre de concepts et incomposé. » De ce point de vue, le bouddhisme ne répond guère aux critères habituels qui définissent une religion.

Il y a d’innombrables textes et traités philosophiques qui expliquent en détail les quelques points mentionnés ci-dessus. En français, on pourra par exemple consulter Comprendre la vacuité (1), qui présente deux commentaires du 9e chapitre de la Marche vers l’Éveil de Shantideva, entièrement consacré à la connaissance transcendante

Matthieu Ricard Après un premier voyage en Inde en 1967, où il rencontre le grand maître tibétain Kangyur Rinpoché, il termine son doctorat en génétique à l’Institut Pasteur sous la direction de François Jacob, prix Nobel de médecine, Lire +

Notes

(1) Comprendre la vacuité. Deux commentaires du chapitre IX de La marche vers l’Éveil de Shantideva par Khenchen Kunzang Palden et Minyak Kunzang Seunam, (Comité de Traduction Padmakara – Éditions Padmakara, 1997).

Pour aller plus loin

• Pour suivre Matthieu Ricard : www.matthieuricard.org/blog
• Karuna-Shechen : https://karuna-shechen.org

De Milarépa à Game of Thrones,
le combat intemporel des hommes
contre la souffrance

Ne vous y trompez pas, le parcours du sage tibétain Milarépa ne vous révélera aucune recette miracle pour en finir avec la souffrance, car il n’en existe aucune pour s’extraire des cauchemars qu’elle provoque. Aujourd’hui comme autrefois dans le Tibet des XIe et XIIe siècles où vécut le yogi Milarépa, ce n’était qu’à force d’effort, de doute, de persévérance, de renoncement, qu’il était possible de se libérer de sa souffrance et trouver la paix du cœur et de l’esprit. Nous nous sentons toujours uniques quand nous souffrons. Pourtant, la haine, la jalousie, le désir de vengeance, la capacité à se dévaloriser, les émotions extrêmes conduisant parfois à franchir les portes de la folie et à se perdre à force de trop de douleur, nous concernent tous. C’est pour cela que la relation radicale de Milarepa à la souffrance, d’une incroyable modernité, nous bouleverse encore dans nos quotidiens d’êtres humains du XXIe siècle. Cette histoire commune, Bruno Abraham-Kremer en a exploré toutes les facettes au théâtre en incarnant, pendant des mois, Milarépa, l’homme de coton. Le parcours de Milarépa lui a montré que la souffrance n’est pas une fatalité. Côtoyer Milarépa fut pour le comédien une expérience rare et déterminante. Il y eut, pour lui, un avant et un après Milarépa.

Catherine Barry

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