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Shuksép Jetsun :
femme et grand maître du XXe siècle

Dans l’imaginaire collectif, l’univers religieux est généralement très masculin. Les hommes semblent les seuls à être en capacité d’atteindre les plus hautes réalisations. C’est le cas pour les religions du Livre, les bouddhistes n’y échappent pas non plus.

Pourtant, dans cette tradition, il existe de nombreuses femmes ayant développé de très hautes qualités et ayant eu par la suite de nombreux disciples, hommes et femmes confondus. Dans les années 50, il était possible de rencontrer par exemple une dame peu commune du nom de Shuksép Jetsun. Tous ceux qui l’ont côtoyée, comme le Vénérable Dagpo Rinpotché, ont unanimement souligné à quel point ils avaient été impressionnés par son énergie, sa lumineuse présence et ses qualités.

Un destin hors norme, diraient certains. Voyez plutôt !

Son histoire commence lorsqu’à la fin de sa grossesse, sa mère fait des rêves très inspirés. Dans l’un d’entre eux, alors que la future maman est au milieu de femmes avec qui elle se lave les cheveux à une source, son regard est soudain attiré vers un point culminant où elle aperçoit quelqu’un qui ressemble à s’y méprendre à la déité Heruka – Bouddha qui personnifie l’union de la compassion et de la vacuité -, la regarder avec intensité. Émue, elle sait que dans sa tradition, ce type de songe est considéré comme étant très auspicieux.

Le jour de la naissance de la petite « Lochen », qui pourrait se traduire par « grand esprit », le 15e jour du 1er mois de 1852, est marqué par des phénomènes étranges. Les témoins racontent qu’il y eut un léger tremblement de terre, qu’une pluie de pétales de fleurs tomba du ciel et qu’ils entendirent des voix réciter les syllabes du mantra d’Avalokiteshvara, le Bouddha de la compassion. Certains précisent également que le bambin serait né les jambes croisées et les bras positionnés sur la petite poitrine dans la gestuelle de tenir un vajra (symbole de la sagesse) et une clochette (symbole des perfections comme la générosité, l’éthique, la patience, etc.) ; d’autres que l’enfant aurait récité le mantra « Om Mani Padme Hum » !

Un jour, alors qu’elle était en méditation dans une grotte des environs de Lhassa, elle fut brusquement tirée de sa pratique par les jappements d’un chien qui arrivait tout tremblant, suivi par un léopard bien décidé à en faire son repas. Loin de ressentir la moindre peur, Lochen, subjugua le prédateur. Le léopard devenu doux comme un gros chat et le chien demeurèrent ensuite auprès d’elle.

Pourtant, les premières années de la petite Lochen ne sont pas très gaies. Fréquentes disputes de ses parents, père alcoolique qui n’hésite pas à la vendre plus d’une fois pour pouvoir continuer à s’enivrer, heureusement sans conséquence, car les autorités veillent… Sa vie quotidienne n’est pas simple. Malgré cela, la petite fille manifeste très tôt certaines prédispositions. Par exemple, alors qu’elle n’a que quatre ans et qu’elle s’est enfuie pour échapper à son père, trouvant refuge dans une cavité protégée par d’épais buissons, elle raconte que malgré les circonstances, elle resta plongée dans un état de bonheur physique et mental indescriptible, perdant toute notion du temps. Dès l’âge de six ans, elle commença également à enseigner et expliquer sans la moindre erreur le sens du mantra du Bouddha Avalokiteshvara. Et il n’était pas rare que les paroles de ce petit bout de chou, haut comme trois pommes, provoquent l’apparition de larmes de foi dans les yeux de l’assistance.

Ses qualités et sa précocité la rendent très vite très connue dans le pays

D’autant que plaçant toujours le bien-être des autres êtres avant le sien, elle était un exemple pour tous ceux qui l’entouraient. Jugez plutôt ! Jeune adolescente, elle n’hésita pas à plonger dans un torrent dans lequel une de ses amies venait de tomber pour la ramener saine et sauve sur la berge. Affligée par la condition des animaux, elle avait pour habitude d’utiliser l’argent qu’on lui offrait comme don, pour racheter ceux qu’elle pouvait sauver de la boucherie ou autre. Elle était capable également de corriger de graves dérèglements éthiques. Elle parvient notamment à mettre un terme à la mauvaise conduite de villageois qui suivaient les directives erronées d’un lama leur demandant de sacrifier des buffles et de déposer leurs têtes en offrande sur les autels.

Sa capacité à se faire comprendre des animaux était aussi exceptionnelle. Une anecdote raconte qu’un jour, alors qu’elle était en méditation dans une grotte des environs de Lhassa, elle fut brusquement tirée de sa pratique par les jappements d’un chien qui arrivait tout tremblant, suivi par un léopard bien décidé à en faire son repas. Loin de ressentir la moindre peur, Lochen subjugua le prédateur. Le léopard devenu doux comme un gros chat et le chien demeurèrent ensuite auprès d’elle.

Mémoires d’outre-tombe

Reconnue malgré son jeune âge pour la pureté de sa pratique, Lochen manifesta tout au long de son existence une force de caractère étonnante doublée d’une compassion incommensurable. Ses capacités étaient, de l’avis de tous, immenses.

Considérée comme une « délog » par les Tibétains, une personne qui entre dans le bardo (état intermédiaire qui suit la mort) et qui en revient, elle racontait à ses contemporains ce qu’elle avait vu quand elle se trouvait dans ces états de mort apparente, générant chez ceux qui l’entendait une foi sans pareil. Pour un lecteur non averti, il importe de préciser ici que ces expériences sont de puissants outils pédagogiques qui incitent ceux qui les reçoivent à pratiquer et à méditer sur des principes tels que celui de l’impermanence, de la loi de causalité et bien d’autres.

Lochen, devenue Shuksép Jetsun, du nom de la région où elle avait établi son monastère, se dépensa sans compter jusqu’en 1953, date de sa mort. Son courage indomptable, sa foi sans pareille à l’égard de ses maîtres, sa compassion incommensurable vis-à-vis de tous les êtres, sa générosité et sa volonté immenses, marquent encore les esprits de ceux qui l’ont connue. Jusqu’à la fin, elle continua à recevoir les fidèles qui venaient solliciter sa bénédiction, alors même que devenue invalide, elle ne pouvait rester assise que grâce à des sangles accrochées au plafond. Ses visiteurs, anonymes et grands personnages mêlés, étaient transportés par ce petit bout de femme accomplie, témoin vivant que la foi – en les maîtres spirituels – et l’amour vis-à-vis de tous les êtres soulèvent les montagnes et permet d’atteindre les plus hautes réalisations, quelles que soient les conditions extérieures. Une leçon de vie, un enseignement personnifié qui parle à tous

Antony Boussemart Antony Boussemart est diplômé en japonais des Langues O. Pratiquant du bouddhisme vajrayana, il est également spécialiste des religions japonaises et travaille pour un centre de recherches spécialisé sur l’Asie. Il Lire +
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