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Le son d’une seule main

Le maître Mokuraï vivait à Kenninji, le plus ancien des cloîtres de l’école zen au Japon, en plein milieu de la belle cité de Kyoto.

Son nom signifiait « le silencieux tonnerre ». Non pas qu’il était particulièrement économe de ses mots ou très colérique, ce nom d’ordination fort paradoxal désignait en fait la nature non duelle des enseignements du Bouddha. Il appartenait à la flamboyante école rinzai qui, outre l’assise dépouillée, met l’accent sur l’étude des kôans, ces phrases énigmatiques ou ces échanges obscurs dont la rumination et la pratique ouvrent l’esprit et délient la vie de ceux qui s’y adonnent.

Un jeune disciple très enthousiaste

Ce maître était entouré d’une flopée de disciples studieux et avait même consenti à accueillir un orphelin des rues, un jeune garçon d’une douzaine d’années, espiègle et doux, nommé Toyo, qui observait avec envie le manège et le ballet des moines diligents qui, chaque matin et chaque soir, s’alignaient afin de retrouver avec leur enseignant et exposer leur compréhension du kôan sur lequel ils travaillaient. Toyo brûlait de pouvoir lui aussi recevoir les instructions personnellement et être reçu en entretien privé. Après bien des refus, le maître finit par consentir à ce que l’enfant vienne s’asseoir, frappe la cloche pour signifier sa présence, se prosterne trois fois et entre dans sa chambre. Quand il le vit s’approcher, il ne put réprimer un sourire qui illumina sa barbe et plissa ses yeux derrière les verres de sa paire de lunettes d’écaille. C’était bien là le plus jeune des élèves, le plus enthousiaste aussi : « Tu peux faire un son en claquant les deux mains, Toyo. Peux-tu me monter le son que produit une seule main ? » Toyo salua le maître et emportant ses mots, il prit la direction des jardins pour y prolonger son zazen nocturne tout en mâchant cette question déjà brûlante. Dans l’air estival du soir, les éclats de voix et les sons des fêtes, les voix libérées par le saké et l’alcool de patate douce, la sonorité de la musique des geishas résonnaient. C’était donc cela !

Le chemin spirituel suppose cette immersion totale dans ce qui n’est ni connu ni rencontré.

Le lendemain soir, devant son maître, il retourna tout fier de présenter sa réponse et commença à fredonner la musique du shamisen, l’instrument à cordes au son si délicat des femmes du quartier des plaisirs. « Non, non, cette réponse ne convient pas du tout. La musique des geishas n’est pas le son d’une seule main. Il te faut aller plus loin. » Se méprenant sur le sens réel des paroles du maître, Toyo prit le chemin de la montagne voisine, où il entendit le vacarme de l’eau de la cascade. « Voilà mon son d’une seule main », se dit-il. Il revint le lendemain avec le bruit de l’eau dans l’oreille et la bouche devant le maître amusé. « Que me présentes-tu là ? J’entends bien la merveilleuse mélopée de l’eau qui vagabonde et chante, mais où résonne ici le son unique d’une seule main ? » Toyo repartit encore bredouille. Et après l’avoir cru discerner dans le souffle du vent ou le chant de l’oiseau dans les frondaisons, l’avoir cru surprendre dans l’entêtante obstination stridente des cigales, le pauvre Toyo se voyait refuser chaque présentation et ne savait plus où donner de l’oreille. Il était désespéré.

Le son dépourvu de son

Une année entière durant, il fit le tour de tous les sons et les chants, les bruits et les frôlements, du raffut et tapage des ivrognes et de leur ronflement assourdissant aux plus imperceptibles souffles créés par le battement des ailes de papillon ou l’haleine presque inaudible des jeunes filles à la nuque si blanche. Il avait fait le tour de tous les sons possibles et imaginables et petit à petit, il entra dans un lieu au-delà de toute sonorité, un lieu où il n’était plus possible de collecter ou même de reconnaître la trace du moindre son. Il entra de tout son corps, avec ses yeux, ses mains, sa chair et son esprit, et plus seulement ses deux oreilles, dans le son dépourvu de son. Toyo après avoir sonné la cloche devant la chambre n’eut même pas besoin d’ouvrir la bouche, son maître vit alors que celui qui se présentait venait de pleinement réaliser le son d’une seule main.

Être comme un enfant devant le monde

Outre la vérité du kôan qu’il n’est pas question d’expliquer ou encore d’exprimer, cette histoire contient de précieux enseignements. D’abord qu’il est possible d’approcher la vérité en rencontrant l’erreur, et en vivant l’erreur jusqu’au bout. La voie, disait le maître Dôgen, peut consister à faire erreur sur erreur. On peut, et chacun pourra le concevoir, connaître une chose en comprenant ce qu’elle n’est pas. Et que c’est courage et témérité aussi que de persister là où nombreux sont ceux qui baissent les bras. Qu’une réponse véritable ne saurait également être verbale ou le fruit d’une saisie ; que la réponse pour être entendue doit être non choisie dans le grand éventail du monde, mais vécue par l’être tout entier. Le kôan doit être reconnu comme vivant dans la chair et l’esprit de celui qui l’étudie, il doit devenir et vivre cette question de toute sa peau et non simplement la poser distraitement et légèrement. Le chemin spirituel suppose cette immersion totale dans ce qui n’est ni connu ni rencontré. Une intimité qui ne saurait être simple savoir ou savoir-faire. Et puis ce qui n’est ni un ni deux, l’immuable fulgurance du son premier, est également accessible à un simple enfant. Peut-être même est-ce là la condition pour réaliser ce son d’avant tous les autres sons, être un enfant, devenir un enfant devant le monde ainsi qu’au plus profond de soi.

Pierre Taïgu Turlur Pierre Taïgu Turlur enseigne la langue française, la littérature et la philosophie à Kyoto et Osaka, au Japon. Pratiquant le Zen depuis 1978, il a reçu la transmission du Dharma dans la lignée de Gudo Nishijima et Niwa Zenji. Il Lire +
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