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Le réel existe-t-il ?

Qu’est-ce qui est réel et que signifie l’expression propre au bouddhisme : toutes les existences sont vides ?

Nous savons que lorsque se produit un accident, les témoignages sur l’événement peuvent grandement diverger, et pourtant les témoins jureront avoir perçu la même couleur du véhicule, le même vêtement porté par tel ou tel individu. Ils y étaient, ils ont donc tout vu et se souviennent fort bien. Ces versions et variations de détails s’expliqueraient-elles par le fait que les gens aiment mentir ou broder ? Bien sûr que non, l’écart entre les faits et le souvenir que les témoins en ont s’explique simplement ainsi : notre perception et la distorsion du souvenir construisent ce que nous appelons la réalité.

Qu’est-ce qui est réel ? De même, nous avons beau être une vingtaine dans ce repas de famille, combien de salles à manger y a-t-il ? Une ? Vingt plutôt, autant que le nombre d’invités qui perçoivent l’espace, les autres, les sujets de conversation, y réagissent en fonction de leur situation, de leur point de vue particulier et de leur propre histoire. Personne ne voit ni ne vit cette table de la même manière. Le réel est en grande partie construit par l’observateur. Ajoutons à cela que la relation entre ces points de vue forme une image très compliquée et très instable de la fameuse réunion de famille... Chacun dépendant de l’autre et de ses réactions. Ce qui suffit à expliquer toutes ces histoires de famille, ces disputes et la grande difficulté de tomber d’accord.

La suprême beauté de l’impermanence

Comprenons que ni la perception que nous avons des choses et des êtres, ni les êtres et choses eux-mêmes ne sont stables, tout bouge, tout est toujours en mouvement. Cette impermanence comme le bouddhisme l’appelle est la nature du réel. Au Japon, elle est même vue comme suprême beauté : les fleurs délicates de cerisiers et la splendeur des feuillages cramoisis d’automne rappellent aux Japonais la fragile beauté de l’existence, la touchante évanescence de toute vie.

Nous sommes nous-mêmes soumis à des changements incessants, humeurs, émotions, perturbations et changements de formes et de pensées : le moi de ce matin au réveil n’est plus, il a laissé place à celle ou celui qui dûment costumé s’apprête à prendre le train ou monter dans sa voiture ; la personne qui se présente au rendez-vous doit laisser place au collègue qui partage son repas de midi avec les compagnons de bureau, et il va lui aussi laisser la place au père et à la mère qui rentre chez lui le soir, à la femme ou au mari... Nous sommes une infinité de visages et de rôles. Le vide-vacuité dans le bouddhisme est l’absence de solidité du monde, soumis à de constants changements, toutes les formes sont constamment en mouvement. Notre grand problème est de croire ce que l’on voit et de s’identifier à ces jugements. Ce que l’on nomme le samsara, cette existence cyclique et infernale, est cette tentative pleine d’espoir et de peur qui consiste à figer les choses et à se raconter des histoires.

Imaginez une eau parfaitement calme dans laquelle les arbres d’un sous-bois et le ciel se reflètent. Toutes les feuilles et leurs mouvements subtils sont ici visibles, les oiseaux et les nuages et même les minuscules insectes, tout un univers semble être à portée de votre main. Il vous suffirait de vous pencher pour recueillir un peu de cet univers dans votre main. Or, si vous le faites, vous ne saisissez rien, vous troublez tout et l’eau vous échappe entre les doigts. Ce merveilleux miroir ouvert, surface miroitante et liquide dans laquelle l’univers et ses formes se déploient librement est la réalité ultime. La volonté de saisir et de manipuler ce réel, de se l’approprier est là où l’ego se construit. L’ego n’est pas une existence autonome, il est une manière de considérer le réel comme un objet dont il peut disposer. L’ego est la conscience qui n’est plus ouverte et sans saisie. En ce sens, l’ego n’existe pas de manière autonome, c’est simplement une attitude, une manière qui délaisse la pleine et féconde plénitude de l’être pour lui préférer celle de l’avoir.

Ce que l’on nomme le samsara, cette existence cyclique et infernale, est cette tentative pleine d’espoir et de peur qui consiste à figer les choses et à se raconter des histoires.

La méditation consiste non pas à fabriquer un lieu ou lien spécial, à créer un espace de sécurité et une tour d’ivoire dans laquelle nous pourrions nous retirer ; la méditation consiste à abandonner la saisie ou la fuite, à nous ouvrir encore et encore. Elle consiste à voir clair dans toutes les histoires que l’on se raconte. « La grande voie n’est pas difficile, il suffit de ne pas saisir ni choisir », dit Sozan. L’univers se déploie de lui-même sans que je le construise. L’expérience de la méditation consiste à voir clair dans toutes ces histoires que l’on se raconte et à vivre vraiment.

Invitations

Prenons une histoire qui nous est chère, une querelle que nous chérissons, une situation au sujet de laquelle nous sommes si sûrs d’être dans le vrai. Avons-nous vraiment raison ? En sommes-nous absolument sûrs ? Et, si nous abandonnions cette histoire, comment nous sentirions-nous ? Ne serions-nous pas libérés d’un poids immense ? Cette accusation, car c’est souvent cela, et si nous la retournions et l’appliquions à nous-mêmes ?

Êtes-vous vraiment cette mère de famille ou ce père ? Ou plutôt votre travail vous définirait-il ? Sinon êtes-vous l’ami, l’amant, l’ennemi, la proie ou le bourreau d’untel ou d’unetelle ? Êtes-vous votre compte en banque ou votre maison de campagne ? Votre loisir tant aimé ? Vos souvenirs d’enfance ou de vacances ? Abandonnez toutes les histoires et les identités. Ici, maintenant qui êtes-vous ? Mais surtout, ne répondez pas. Posez-vous la question sans inventer ni aller chercher une autre histoire, laissez l’ouverture de la question vous ouvrir.

Devant un problème ou une situation difficile, observez votre esprit et le jugement qui s’y forme. Avant de vous identifier à lui ou de vous engouffrer dans ce que vous croyez voir, de croire mordicus en ce que vous pensez, observez cette pensée et posez-vous la question : qu’est-ce que c’est ? Allez-vous agir en suivant cette pensée ou vous en libérer ? Sans cette pensée, que percevez-vous maintenant ? Qui est devant vous ? Que voyez-vous ?

Pierre Taïgu Turlur Pierre Taïgu Turlur enseigne la langue française, la littérature et la philosophie à Kyoto et Osaka, au Japon. Pratiquant le Zen depuis 1978, il a reçu la transmission du Dharma dans la lignée de Gudo Nishijima et Niwa Zenji. Il Lire +
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