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Patrick Carré :
le réel dans tous ses états

Il y en a pour qui les réels sont multiples et la réalité unique, et il y en a d’autres pour qui les réalités sont multiples et le réel unique. Ce ne sont là que des façons de parler, et j’ai choisi la seconde pour essayer de "tenir une chronique" du réel non seulement d’un point de vue que je qualifierais de bouddhiste, mais aussi du point de vue personnel d’un bouddhiste français que l’étude et la pratique du bouddhisme fascinent. Pour un peu plus de précision, j’ajouterai qu’en tant que bouddhiste du Grand Véhicule, je n’admets la vérité absolue ni des réalités ni du réel. "Réel" et "réalité" ne sont que des mots et, en tant que tels, ils n’ont pas la moindre vérité, même si je n’ai pas trouvé meilleur vocable pour désigner la fin de l’erreur et de l’illusion que le mot de "réel". Enfin, pour en finir avec ces histoires de mots, je dirai que très précisément j’appelle "réel" ce qu’il y a d’irréalité dans les réalités. À bon entendeur, salut !

J’ai quand même envie de m’attarder un peu, de digresser de la chronique d’un réel qui serait contemporain pour revenir un peu sur ce qui précède en essayant de comprendre pourquoi les réalités sont multiples et le réel un, pourquoi les réalités (illusoires) et le réel (non illusoire) ne sont pas vrais et pourquoi, enfin, le mot « réel » désigne – si l’expression a un sens et que je ne suis pas là en train de me payer de mots – l’irréalité de toute réalité.

Il n’est plus possible aujourd’hui de parler d’une réalité qui serait la même pour tous, d’une réalité qui serait telle qu’elle apparaît et telle qu’on la perçoit, d’une réalité dont on pourrait affirmer qu’elle est la même en tant qu’objet extérieur à l’esprit et représentation au sein de l’esprit. Je crois qu’ici, il n’y a rien à prouver : c’est “la vie” et l’expérience qui parlent.

Un monde par individu et par instant de conscience

On pourra quand même objecter qu’il est impossible que le monde objectif n’existe pas. Mais à cela le Grand Véhicule du bouddhisme répondra qu’il est impossible qu’existe un monde objectif ailleurs qu’en la conscience de chaque individu : “C’est l’esprit de chaque être, dit le Soûtra de Lankâ, qui invente la réalité du sujet et de l’objet.” Et encore : “Erreur que de percevoir des objets extérieurs ! Il n’y a pas d’objets, mais seulement de l’esprit.”

Ainsi, il y a un monde par individu et par instant de conscience, un monde entièrement mental et construit, particule après particule, par le karma ou la force de tous les actes antérieurs – les actes de cette existence-ci comme de toutes les autres, dont le nombre est pour ainsi dire infini. Tout cela a lieu dans l’esprit de chacun, qu’il soit humain ou non humain, et les océans, les montagnes, les galaxies et l’univers auxquels on accorde habituellement, sans même y penser, l’irréfutable réalité des grands objets perdurables, ces grands objets occupent littéralement notre esprit en tant qu’effets karmiques analogues à leurs causes et rien d’autre.

Peut-être objectera-t-on encore que, tout étant esprit tout est réel puisqu’il n’y a qu’esprit ainsi qu’on peut le lire dans plus d’un sutra du Grand Véhicule. Mais qui dit que l’esprit existe réellement ? Plus d’un bouddhiste il est vrai. Or pour plus d’un bouddhiste aussi, l’esprit, comme toutes les entités, n’existe pas réellement. Shantideva l’écrit clairement : « L’esprit ne se trouve pas dans les facultés [sensorielles] ni dans leurs objets ni entre les deux ; la conscience n’est ni intérieure ni extérieure et on ne la trouve nulle part ailleurs. Ce qui ne se trouve ni dans le corps ni ailleurs, ni mêlé ni isolé, cela n’est absolument rien. Par conséquent, les êtres se trouvent naturellement outre-souffrance [en nirvana]. »

Attention, le monde n’est pas un rêve, il est comme un rêve, comparable à un rêve où tout semble réel, mais rien ne l’est. De même les réalités, comparables à des rêves et à des illusions magiques, semblent-elles réelles alors que, de part en part, elles ne le sont point.

Ne pas exister réellement, ce n’est pas ne pas exister du tout. Il n’y a pas de nihilisme dans le bouddhisme et cette vision des choses, de même que la croyance opposée, appelée “éternalisme”, sont de navrantes erreurs. On peut très bien être poursuivi par un taureau dans un pré et, non content de prendre ses jambes à son cou, s’envoler, tout bonnement. Il suffit pour cela de rêver. Mais attention, le monde n’est pas un rêve, il est comme un rêve, comparable à un rêve où tout semble réel, mais rien ne l’est. De même les réalités, comparables à des rêves et à des illusions magiques, semblent-elles réelles alors que, de part en part, elles ne le sont point.

« Inconsistantes, les choses naissent des pensées. Comme ces pensées sont vides, ce qu’elles conçoivent n’existe pas », lit-on dès la première “stance” du Soûtra de Lankâ.

La vérité vraie est toujours paradoxale

Comment fait-on alors pour accéder directement à la vérité de ces paradoxes ? D’abord en les étudiant intellectuellement, ensuite en y réfléchissant assez pour atteindre l’étrange certitude qu’il faut poursuivre la réflexion au-delà des mots, et pour cela accéder à la sphère non verbale et non conceptuelle de ce qu’il est convenu d’appeler “méditation”. Le corpus des axiomes et raisonnements de la Voie médiane (en sanskrit Madhyamaka) est certainement le meilleur endroit où trouver des réponses sur la logique qui fait la figue à toutes les logiques en les laissant seulement parler, s’exprimer à fond, jusqu’au moment où elles révèlent leur nature de pseudologies, autrement dit de mensonges causés par l’ignorance. Les lecteurs et lectrices intéressés trouveront, s’ils en ont l’envie et le loisir, maints renseignements utiles, “réflexions profondes et contemporaines polémiques et harmoniques” dans le premier volume de la trilogie de Karl Brunnhölzl, Au cœur du ciel (éditions Padmakara, 2013).

La “réflexion” commence techniquement quand la lecture et la relecture de certains développements n’apportent plus rien. Il faut alors se demander par quel bout il convient de prendre la vie et les jours s’ils sont aussi vides d’essence – autrement dit s’ils n’existent ni ne sont. Commence alors une course non contre la montre, mais contre les façons de penser erronées, immémoriales, qui occupent le conscient tout entier et, en partie, l’inconscient, ou, en langue bouddhiste, la conscience du fond universel (en sanskrit alâyavijñâna) qui regroupe conscient, subconscient et inconscient. Rimbaud disait que « je est un autre » ; le Grand Véhicule dit que “je” est… tous les autres – en fait, une illusion (bien) pratique. Les enseignements précisent que le “je”, ou le “moi”, ou l’”ego”, ou encore le “soi de l’individu”, de même que le “soi” ou l’”essence” des choses n’ont aucune réalité en vérité absolue, autrement dit “les phénomènes n’ont pas d’essence”.

Pour mémoire, l’essence d’une chose, c’est (merci Spinoza !) ce « qui fait, lorsque cela est donné, que la chose est nécessairement posée et, lorsque cela est ôté, que la chose est nécessairement ôtée. » Plus simplement, l’essence d’un phénomène en est le principe d’existence, la réalité garantie et la vérité assurée. On peut dès lors voir comme il semble impossible de se positionner, ou même de faire quoi que ce soit de ces bonnes et belles vérités en forme de paradoxes que je dirais impitoyables et radicaux.

N’est-il pas impitoyable, en effet, de ne tenir les réalités que pour des illusions non démasquées, des rêves pris pour de la veille ou, encore, de l’ignorance coagulée ? N’est-il pas radical de décréter que tout est ceci ou cela, que rien n’est ce qu’on peut en dire, en penser, en pleurer ? C’est assez impitoyable, certes, et franchement radical, soit, mais ce n’est pas du tout triste ! C’est même inspirant et libérateur. Or, pour passer outre la peur du néant, qui n’est que la peur de n’être rien, outre la peur de l’être, qui peut faire redouter la vie en tant que difficultés, déconvenues, énervements et souffrances en série, et enfin pour passer au-delà de l’être et du néant, il est recommandé de méditer.

On dit que certains bouddhistes fortement “mystiques” accèdent à l’Éveil au simple énoncé de l’une de ces vérités d’apparence nihilistes… Mais – permettez-moi, sur ce point, d’insister avec tous les maîtres dont j’ai écouté les enseignements – ces vérités n’ont absolument rien de nihiliste et le bouddhisme du Grand Véhicule n’est pas du tout nihiliste. Au contraire. S’il critique la croyance à l’être, il critique infiniment plus la croyance contraire, la compulsion du non-être qui serait – ablation suprême – la solution à tous les problèmes

Patrick Carré Sinologue, essayiste et romancier, Patrick Carré a traduit nombre de textes majeurs du bouddhisme Mahayana, à partir du chinois, du tibétain et du sanskrit. Directeur de la Collection “Trésors du Bouddhisme” chez Lire +
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