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Amy Hollowell :
« C’est au cœur de sa vie qu’on s’éveille. »

Journaliste, traductrice et poète franco-américaine, Amy Hollowell a découvert le zen en 1993, dans une période de doute sur son identité profonde. L'expérience de la non-dualité et de la compassion a transformé sa vie, personnelle comme professionnelle. Loin des scoops et du flux continu d'informations, elle se consacre aujourd'hui à l'écriture, à travers la poésie surtout, ainsi qu'à la pratique et à l'enseignement zen, dans la lignée des White Plum.

« Je ne savais pas qui j'étais ». En 1993, Amy Hollowell, originaire du Minnesota, aux États-Unis, travaille en tant que journaliste à temps plein pour un prestigieux quotidien américain, l'International Herald Tribune, à Paris. Mère d'une petite fille, son mariage ne se passe pas bien. « J'étais un peu désemparée. Je suis allée consulter une psychothérapeute qui m'a indiqué un stage où on abordait la question « Qui suis-je » ? » Pendant ce séjour, en Angleterre, j'ai eu une expérience de ce qu’on appelle l’éveil. Disons que j'ai vu toutes les choses telles qu'elles sont. C'était extraordinaire, mais je ne savais pas quoi faire avec ça… » Une personne rencontrée lors du stage lui recommande de pratiquer la méditation. « J'avais 34 ans, j'étais fêtarde. Je n'aurais jamais imaginé faire ça de ma vie. J'en ai parlé à ma thérapeute qui m'a expliqué comment pratiquer. J'ai commencé toute seule dans mon salon. J'ai adoré ! »

Sa recherche l'amène à rencontrer Roshi Catherine Genno Pagès, maître zen de la lignée White Plum Asanga, fondée par Roshi Taizan Maezumi à Los Angeles en 1967 (voir encadré). « Je pensais avoir déjà tout compris à ma question initiale, suite à ma première expérience de l'unité de toute chose. Mais elle m'a assuré que mon expérience n'avait rien d'extraordinaire et qu’elle n’était qu’un début : ça a été un soulagement pour moi. » Amy commence à pratiquer dans l'appartement de Roshi Genno, avant que plusieurs personnes ne les rejoignent. En 1995, son maître achète une maison à Montreuil, qui devient la communauté Dana Sangha. « J'ai vécu là avec elle, pendant sept ans, avec mes enfants, mon nouveau compagnon et quelques autres pratiquants. »

« Changer les couches de mon fils, c'était la pratique zen »

« Notre pratique est entièrement laïque. Pour mon maître et moi, ça n'avait aucun sens, dans notre vie parisienne, de mener une vie monastique. Il y avait une pratique quotidienne de la méditation, mais le matin, je ne pouvais pas la faire avec les autres, car je devais emmener ma fille à l'école, m'occuper de mon bébé, et deux jours par semaine, que j'aille au travail... Il a donc fallu que j'apprenne qu'il n'y avait pas de séparation, non seulement entre moi et les autres, mais aussi entre ma vie et ma pratique. Tout ce que je faisais était de la pratique : changer les couches de mon fils, c'était la pratique zen. C'est ce qui est visé avec le kôan : répondre aux circonstances dans lesquelles on se trouve. C'est au cœur de sa vie même qu'on s'éveille. Ici et maintenant, tel que l'on est. »

Amy arrête ensuite de travailler à temps plein pour consacrer plus de temps à sa famille et à sa pratique. Elle s'attache très vite aux principes de sagesse et de compassion : « La sagesse, c'est voir les choses telles qu'elles sont, leur unité, plutôt que de voir des divisions. De là vient naturellement ce qu'on appelle la compassion : un amour inconditionnel. Je vois l'autre et je ne veux pas qu'il souffre. Je veux qu'il soit heureux. Le changement climatique, les inégalités économiques, le terrorisme, la guerre, le capitalisme rampant... Tous ces problèmes partent de cette illusion de séparation, de dualité. »

L'interview du Dalaï-Lama, un tournant

Sa relation aux autres s'en retrouve bouleversée. Amy s'engage auprès des réfugiés, Porte de La Chapelle, à Paris, et distribue des repas aux sans-abri. Sa pratique du journalisme est elle aussi impactée : « J'ai interviewé le Dalaï-Lama, en 1993. J'avais tout préparé, posé des questions à mon entourage pour savoir ce qu'il fallait demander, mais, arrivée face à lui, je me suis surprise à lui déclarer que j'étais une pratiquante zen et que j'étais là « comme un tuyau » entre lui et les lecteurs. Je n'avais pas du tout pensé à me présenter ainsi. Ce moment-là a été une révélation : j'ai compris que le plus important n'était pas d'avoir le meilleur scoop, mais d'avoir des informations précieuses et de les présenter de façon la plus claire et la plus complète possible pour le lecteur. »

En 2000, Amy Hollowell commence à enseigner le zen, avant de recevoir la transmission de son maître, en 2004. « Je ne savais pas si j'étais prête à l'assumer. Le plus difficile a été de me séparer de mon maître, comme un ado doit se séparer de ses parents. Je devais lui dire non à elle pour pouvoir me dire oui à moi-même et continuer à répondre à ma question fondamentale : « Qui suis-je ? ». Ce n'est pas un hasard si Roshi Catherine Genno Pagès lui a donné le nom prébouddhiste de « Tu es cela », qui tire sa source du Tat Twam Asi des Upanishads, dans la tradition des Veda.

La poésie et le temps qui passe

Devenue maître, Roshi Amy « Tu es cela » Hollowell s’est entourée d'un petit groupe de méditation à Paris, les lundis soirs. « D'autres personnes nous ont rejoints et, simultanément, j’ai été invitée au Portugal. J'ai commencé à y aller trois fois par an et j'ai fondé l'association Wild Flower Zen Sangha (1), en 2004, pour enseigner le zen ». En 2016, Amy crée le centre Wild Flower, à Paris, pour accueillir de nouveaux pratiquants.

« En 1993, j’ai interviewé le Dalaï-Lama. J'avais tout préparé, mais, arrivée face à lui, je me suis surprise à lui déclarer que j'étais une pratiquante zen et que j'étais là « comme un tuyau » entre lui et les lecteurs. »

Elle se consacre également à l'une de ses passions, la poésie. Dans son recueil Nous ici (2), les vers, qui font référence à la météo, aux informations ou à la vie quotidienne, défilent telles des pensées, des visions, des sensations. Amy Hollowell ne voit cependant pas de séparation entre sa pratique de poète, de journaliste, d'enseignante zen, de mère de deux enfants, d'être humain : « La poésie, c'est ma manière d'exprimer tout cela en mots. Il y a des poètes zen depuis des lustres, notamment à travers les haïkus ».

À soixante ans, après 26 ans de pratique, Amy Hollowell s'interroge encore : « Que ce serait-il passé si je n'avais pas rencontré Catherine et le zen ? Il est possible que je n'aurais jamais su qu'il ne s'agissait pas de moi, mais des autres, et que ma vie serait donc étriquée et pauvre, sans la richesse des partages, sans l'expérience de l'abondance de chaque instant. Mais j'aurais peut-être aussi suivi d'autres chemins... Qui sait ? Et il m'importe peu de savoir, car ce qui est aujourd'hui est merveilleusement parfait, tel quel »

Matthieu Stricot Journaliste, Matthieu Stricot a le goût du voyage, de la nature et des rencontres. Spécialisé dans les thématiques liées aux religions, à la spiritualité et à l’histoire, il collabore à différents médias, dont Le Lire +

Notes

(1) Amy Hollowell est fondatrice et directrice spirituelle de Wild Flower Zen Sangha (créé en 2004 – wildflowerzen.org) et du Centre Wild Flower (2, passage Courtois, Paris 11, créé en 2016 – centrewildflower.org)
(2) Nous ici d’Amy Hollowell (Presses universitaires de Rouen et du Havre, 2015)

Chez les White Plum, le soto se marie au rinzai

Entre le soto et le rinzai, deux des trois principales écoles du zen japonais, un différend perdure depuis des siècles. « Il puise son origine en Chine, avec l’école de l’illumination lente et l’école de l’illumination soudaine, explique Amy Holowell. Pour résumer, le soto était du côté de l’illumination lente et le rinzai du côté de l’illumination soudaine ». Roshi Taizan Maezumi, le moine japonais ayant fondé la lignée White Plum, aux États-Unis, avait d’abord reçu la transmission de son père, un maître soto. « Ce dernier l’avait ensuite encouragé à aller étudier avec les maîtres rinzai, considérant que ça pouvait améliorer sa pratique. Un maître rinzai lui a donné l’équivalent de la transmission : il incarnait alors les deux lignages ».

Les adeptes White Plum reçoivent désormais l’enseignement des deux lignées. Dans la pratique, ces divergences s’expriment de différentes manières : « Nous pratiquons autant le zazen, assis, qui est une pratique soto pure, que le kôan, une pure pratique rinzai ». Autre exemple : dans la méditation en marchant, alors qu’on avance lentement dans le soto et très vite dans le rinzai, nous combinons les deux dans la lignée White Plum : cinq minutes lentement et cinq minutes rapidement », précise Amy Hollowell.

M.S.

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