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Dennis Gira :
Le bouddhisme à l’usage des jeunes

Voici presque vingt ans, le chercheur et théologien Dennis Gira publiait Le bouddhisme à l’usage de mes filles. Pourquoi cette tradition reste essentielle pour la génération d’aujourd’hui ? Il répond à nos questions.

Après un succès médiatique important dans les années 90, le bouddhisme s’est fait plus discret, peut-être plus exigeant. Est-il toujours audible par les jeunes ?

J’ai noté leur intérêt constant dans mes cours à l’université et à l’occasion d’interventions dans les lycées. Ils sont sensibles aux notions d’impermanence, d’interdépendance, de compassion et de non-violence. Ils ont pu en entendre parler par ailleurs et ces notions rejoignent celles qu’ils découvrent avec l’approche de la philosophie. L’intérêt des plus captifs pour le bouddhisme peut aussi s’expliquer par une certaine insatisfaction du monde tel qu’il est, par la difficulté d’accepter un discours sur Dieu comme un absolu parfois véhiculé dans leur religion d’origine, par l’importance qui est accordée à l’expérience et l’incitation à prendre en main son destin spirituel ou d’intégrer la dimension du corps dans une pratique… Toutefois, il ne leur est pas évident de se faire une idée précise de cette tradition plurielle, et l’on ne peut vraiment parler du bouddhisme, mais plutôt des bouddhismes, tant il existe d’écoles, dont bon nombre sont présentes en France.

Comment leur faire découvrir le cœur de cette tradition ?

Peut-être en commençant tout simplement par l’histoire de la vie de Gautama, ce jeune prince un jour confronté à la souffrance, à la finitude, à la mort, qui décide de tout quitter pour se libérer, c’est-à-dire atteindre l’Éveil et devenir Bouddha. Elle marque les esprits des plus petits, des ados comme des adultes et trace une voie. Toutes les étapes ont du sens et c’est une bonne introduction aux Quatre Nobles Vérités du dharma : Dukkha, Samudaya, Nirodha, Magga. Dans la première, on pointe du doigt l’insatisfaction profonde qui gâche la vie de tout être humain. Dans la deuxième, on identifie l’origine de cette insatisfaction, soit le désir qui découle de la vision erronée que chacun se fait de ce qu’il est, car les êtres humains ont du mal à accepter une vérité fondamentale : ils sont aussi impermanents que tout le reste. Ils vivent donc dans l’illusion et essaient sans cesse de trouver un bonheur durable, en oubliant que ce qu’ils cherchent est fondé sur les sables mouvants d’un monde fondamentalement éphémère. Et, avec la troisième vérité, on envisage la guérison : ce sera la dissipation de cette ignorance qui plonge les individus dans un comportement égocentrique. Une fois qu’elle est dissipée, leurs désirs iront dans le bon sens, leurs passions seront déracinées et ils s’approcheront peu à peu de l’Éveil et de la libération du samsara. Enfin, dans la quatrième vérité, le Bouddha donne le régime qui permet à chacun de guérir : le Noble Chemin Octuple, ou chemin à huit branches.

N’est-ce pas trop compliqué ?

Ils suivent très bien ce raisonnement. Et puisque tout part de l’expérience dans la tradition bouddhiste, pourquoi ne pas en tenter une très bientôt après les fêtes ? Que ressentent les enfants au lendemain de Noël, après avoir été tant gâtés ? Un vide, une insatisfaction ? On peut les aider à mettre des mots sur cette émotion pour faciliter la prise de conscience que le désir est illusoire et sans fondement. Le plus difficile est de leur faire sentir que l’on prend souvent pour vérité absolue ce qui n’est que relatif, l’ego étant fondé également sur l’illusion. Comprendre que la notion de personne recouvre en fait celle du « non-soi » et que le nirvana n’est autre que « l’extinction, ou la dissipation de l’illusion du moi », n’est pas d’emblée évident. Mais c’est précisément ce qui conduit au bonheur pour les bouddhistes.

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Pas facile à entendre par des jeunes en pleine construction de leur personnalité… et de leur ego !

Cette démarche ne remet pas en cause la réalité de leurs talents, de leurs émotions, de leurs expériences de la vie qui structurent leur équilibre. Mais ils peuvent sentir que cette somme d’éléments, souvent changeants, n’est pas le tout de leur être et de la réalité du monde. Au niveau le plus immédiat, le reconnaître permet de relativiser bien des situations et de se donner la possibilité de découvrir ce que pourrait être la sagesse.

Comment les aider à découvrir cette sagesse ?

Le bouddhisme est très pédagogique et l’on peut résumer le chemin à huit branches par une démarche en trois volets. D’une part avec l’entraînement mental qui consiste à essayer de repérer les « pensées associatives », celles qui reposent sur des illusions et qui faussent la réalité, conduisant ainsi à voir les choses telles que nous les désirons plutôt que telles qu’elles sont réellement.

« Que les jeunes s’engagent à terme pleinement dans cette voie ou restent dans leur tradition religieuse d’origine, cette démarche intérieure ne peut que les aider à grandir en sagesse. »

D’autre part à travers la discipline éthique qui consiste à se décentrer de soi, à voir l’autre d’abord, à ne pas faire à autrui ce que l’on ne veut pas qu’on nous fasse, à ne pas tuer, ni mentir… Regardons d’un peu plus près ces deux préceptes essentiels. Le premier nous montre que le bouddhisme est une école de la non-violence. Nous voyons très facilement qu’il ne faut pas tuer les êtres humains, mais pour les bouddhistes, le principe de la non-violence nous invite à respecter tous les êtres vivants, même ceux que nous jugeons peu sympathiques (serpents, araignées) ou sans importance (fourmis). En effet, celui qui tue arbitrairement des animaux, des insectes, montre par ce fait même qu’il se sent supérieur à eux, au point d’avoir le droit de supprimer leur vie. Il aura du mal à entrer au cœur de l’expérience bouddhiste. Quant au mensonge, il faut savoir que pour les bouddhistes « la parole juste » ne veut pas simplement dire qu’il ne faut pas mentir. Il est impératif de veiller à ne jamais dire de mots inutiles, blessants, qui créent la division, ou inexactes et porteurs de « fake news » tellement répandues aujourd’hui. On voit à quel point les préceptes sont exigeants, importants pour tout un chacun et permettent de développer la compassion bouddhique. Quelle meilleure éducation souhaiter à nos enfants et pour le monde ? Que les jeunes s’engagent à terme pleinement dans cette voie ou restent dans leur tradition religieuse d’origine, cette démarche intérieure ne peut que les aider à grandir en sagesse, ce qui correspond globalement au troisième volet du chemin.

Qu’est-ce que la compréhension du bouddhisme a finalement apporté à vos filles ?

Il faudrait poser leur cette question, chacune d’elles donnerait une réponse différente. Elles ont au moins compris que le bouddhisme est plus grand que les images un peu réductrices qui ont pu circuler. Je suis certain qu’elles (et les lecteurs) sont prêtes à travailler avec des bouddhistes afin d’œuvrer pour un monde meilleur. Finalement, c’est une des raisons pour lesquelles j’ai écrit ce livre.

Sophie Viguier-Vinson Journaliste, Sophie Viguier-Vinson collabore à Sciences humaines, L’Express, Le Point, etc. Elle a découvert le bouddhisme himalayen en s’intéressant à la cause du peuple tibétain dans les années 90. Avec Eric Vinson, elle a Lire +

Pour aller plus loin

Les livres de Dennis Gira :

Le bouddhisme à l’usage de mes filles (Seuil, 2000)
Le Lotus et la Croix, les raisons d’un choix (Bayard Culture, 2003)
Jésus, Bouddha, quelle rencontre possible ? avec Fabrice Midal (Bayard Jeunesse ; 2006)
Le bouddhisme en 50 clés (Bayard, 2009)

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