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Dukkha,
le “mal-être”

Une autre lecture des racines du mal-être.

Le mal est triple dans le bouddhisme et porte le nom sanskrit de trivisa, les “trois venins”, à savoir : la méprise (moha) ou la cécité (avidya), l’attachement (raga) ou l’avidité (trsna), la haine (dvesa). Il ne faudrait pas pour autant réduire cela à une sorte de défaut moral, à un vice du caractère. Le mal est plus fondamental dans l’horizon bouddhique. Il est la conséquence d’une manière d’être fondée sur la dualité sujet/objet, qui consiste à se penser et se vivre comme une singularité séparée du monde, comme un je en face d’un autre. C’est à partir de ce moi réifié parce qu’illusoirement isolé qu’advient ce triple empoisonnement qui consiste en un triple cloisonnement de l’expérience : selon que celle-ci m’indiffère, et dans ce cas je l’ignore (moha) ; selon qu’elle me plaît et dans ce cas je m’y cramponne ; selon qu’elle me déplaît et dans ce cas je la rejette. Mais la saveur constance de ce monde arraisonné par le je est toujours la même : dukkha.

Quand ça ne tourne pas rond

Ce terme sanskrit, cœur du premier enseignement du Bouddha, nomme l’une des caractéristiques fondamentales de l’existence. On le traduit ordinairement par “souffrance” et, sans doute faudrait-il le rendre par “mal-être”. La traduction n’est pas fausse, mais elle ne fait pas état du phénomène pointé par le sanskrit.

D’une part, la souffrance est comprise comme un état subjectivement pénible (sentir de la douleur), or dukkha possède une dimension plus existentielle qui en fait, non pas une donnée sensible ou psychologique parmi d’autres, mais quelque chose de plus fondamentalement lié au fait même d’exister.

La souffrance, c’est être existentiellement à côté de la plaque.

D’autre part, “souffrir” est étymologiquement sub-fero, c’est-à-dire “supporter” au sens pénible du terme. Or ce n’est pas ce que dit le mot sanskrit qui pointe en direction d’une autre expérience. Dukkha est composé d’un préfixe duh, signifiant “mal”, et du radical kha, issu de khanati (“il creuse”), qui signifie l’ouverture. On l’emploie d’ordinaire pour désigner une grotte et plus fréquemment encore le moyeu d’une roue. Lorsque l’ouverture est mal réalisée au centre la roue, celle-ci grince et l’on parle alors très concrètement de dukkha. L’idée véhiculée ici se rapporte donc à une “més-ouverture” et à un mauvais centrage. Le terme kha a pris d’ailleurs, dans le Yoga notamment, le sens de “siège de l’existence” – désignant une ouverture au centre de ces aires corporelles que l’on nomme cakra (“roue” en sanskrit), plus particulièrement celle située au niveau du plexus, considérée comme la plus centrale. Ainsi, nombre de pratiques yogiques visent à ouvrir davantage cette ouverture du kha de telle sorte que soit obtenu le sukha, antonyme de dukkha, que l’on rend généralement et très justement par “bien-être”. Aussi convient-il de rendre dukkha par “mal-être”. L’avantage est évidemment que cette expression sonne immédiatement en français. Elle invoque aussi de façon intéressante le verbe être, qu’il faut évidemment entendre ici dans sa dimension existentielle, c’est-à-dire via cette forme originale et essentielle d’ouverture.

La “més-existence” ferait un très bon équivalent à ce que le bouddhisme entend par dukkha, dont la souffrance n’est qu’un cas ou un aspect et non l’entièreté du phénomène qu’il faut entendre comme le fait d’être “mal centré”, d’être décentré, d’être existentiellement à côté de la plaque. C’est à cela que répond directement l’éthique méditative du bouddhisme

Alexis Lavis Professeur associé de philosophie à l’Université Renmin, à Pékin, docteur et agrégé de philosophie, il étudie le Dharma depuis plus de vingt ans dans les traditions Gelugpa et Kaguypa, ainsi que dans celle du bouddhisme Lire +
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