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Le ballet intérieur du désir

Témoignages autour du ballet intérieur dans lequel nous entraînent désir, amour, mort et Éveil.

Comment distinguer le désir de l’amour ? Désirer atteindre l’Éveil n’est-ce pas tomber dans un trip égotique ? Les enseignements bouddhistes le disent : l’émotion du désir n’est pas mauvaise en soi à condition d’en rester maître. En théorie, les disciples du Theravada l’observent jusqu’à ce qu’elle passe son chemin, les pratiquants du Mahayana voient sa nature vide et ceux du Vajrayana la transforment en sagesse. Mais en réalité, face à l’amour, à la mort et aux pièges de l’ego, chacun fait ce qu’il peut avec les moyens du bord.

Désir et amour

Robert, pratiquant Mahayana de longue date auprès de Thich Nhat Hanh, vit en couple depuis plusieurs décennies. « Au début, il y avait entre nous beaucoup de désir physique. Le véritable amour est venu après plusieurs années, quand nous avons eu à traverser des difficultés. Aujourd’hui, j’éprouve bien plus d’amour que de désir physique pour mon épouse. En tant que pratiquant de la méditation, quand je sens monter en moi la colère ou le besoin de la critiquer, je garde le silence et regarde ce qui se passe en moi. Souvent, je vois que le problème n’est pas dû à mon épouse, mais à moi-même. L’amour est fait en partie de bonté aimante, qui permet d’apprendre à aimer l’autre pour ce qu’il est, avec tout ce qui ne va pas, et de découvrir que la plupart du temps, ce qui ne va, c’est en nous, pas venant de l’autre. Auparavant, je ne le voyais pas, j’étais de mauvaise foi. Quand on expérimente cela, il nous arrive d’avoir encore des mots, mais c’est de plus en plus rare. »

Jean-Christophe, pratiquant de la méditation Vipassana, donne ses deux visions de l’amour : « Il y a l’amour inconditionnel et l’amour plus personnel, qui implique une notion d’appartenance. Ce dernier est l’amour commun, celui de la passion, de l’addiction, du désir d’être tout le temps avec l’autre. Ce sont des super sensations, mais on devient dépendant, on n’est plus libre. »

Quelle sexualité pour les bouddhistes ?

Les moines du Theravada et du Vajrayana ayant pris les vœux du Vinaya, le code de discipline monastique, qui impliquent la chasteté, doivent donc s’abstenir des plaisirs charnels. À noter que dans le bouddhisme tibétain, les lamas (enseignants spirituels) ne sont pas tous moines, et que dans le Mahayana, les moines et moniales sont autorisés à vivre en couple.

« Le désir physique est une composante puissante de l'être humain. C'est l'un des plus gros générateurs d'émotion…. Il y a beaucoup plus en jeu dans cette voie de l’union que des roucoulades romantico-sentimentales. » Dzongsar Khyentsé

Aux pratiquants laïcs, il est conseillé d’abandonner les actions négatives, causes de souffrance. Parmi elles figure l’inconduite sexuelle. Pour Sa Sainteté le Dalaï-Lama, il s’agit du « mauvais emploi de la sexualité, qui fait principalement référence à l’adultère, cause majeure de problèmes familiaux » (cf. encadré Pour aller plus loin). Ce qui l’inquiète, ce sont avant tout les problèmes que provoque ce type de situation chez les enfants lorsque la famille se divise. Son conseil : « Que les couples qui ne veulent pas vivre ensemble assez longtemps pour avoir une famille s’efforcent de ne pas avoir d’enfant. En dehors de cela, à condition que toutes les parties prenantes soient d’accord et que personne ne soit blessé, les gens peuvent faire ce qu’ils veulent. »

Dans le bouddhisme tantrique ou Vajrayana, la sexualité est parfois utilisée par de rares pratiquants confirmés comme une voie d’Éveil. Le plaisir sexuel n’est plus alors une fin en soi, mais un moyen de travailler avec les sensations pour progresser vers la libération des attachements. « Le désir physique est une composante puissante de l'être humain. C'est l'un des plus gros générateurs d'émotion… Il y a beaucoup plus en jeu dans cette voie de l’union que des roucoulades romantico-sentimentales », confie Dzongsar Khyentsé dans Le gourou boit du bourbon ?

Désir de mort

Robert se rend régulièrement dans des monastères fondés par Thich Nhat Hanh en France. « Certaines personnes ne vont pas bien du tout. Les monastiques et les enseignants sont disponibles pour elles. On pratique l’écoute bienveillante, l’accompagnement silencieux, sans les questionner sur leurs problèmes. On leur donne la liberté d’entrer dans notre pratique, d’apprendre comment marcher, s’asseoir… C’est la seule chose qu’on puisse faire. Lors des pratiques de méditation en groupe, il y a aussi un moment de partage sur l’enseignement. On laisse l’espace pour que chacun puisse s’exprimer. Ce n’est pas un groupe de parole ni une psychothérapie, c’est un lieu de confiance. On offre une famille, de l’amitié, de l’écoute, du silence, tout en sachant que beaucoup repartiront et finiront par s’anéantir, on ne peut pas l’empêcher. »

Yves Boudéro, devenu le moine bouddhiste Jigmé Thrinlé Gyatso dans la voie du Vajrayana, nous rappelle à ce propos que « le désir de mort vient souvent de la culpabilité qui elle-même entraîne de la colère, voire de la haine envers soi-même. Il vaut mieux regarder et accepter la souffrance comme résultat du mûrissement de nos actes négatifs de cette vie-ci ou des vies passées dans un premier temps, puis mettre en œuvre les méthodes du chemin bouddhiste qui permettent de purifier les karmas négatifs. »

Désir d’Éveil, désirs d’ego

Il existe aussi des désirs positifs, comme celui de faire le bien ou d’atteindre l’Éveil. Mais dès qu’on cherche à être bienveillant, le désir de satisfaire son ego nous guette. Comment faire la part des choses ?

Pour Robert, qui enseigne le Dharma depuis plusieurs années, « la bienveillance, c’est juste une pratique, une direction. Si on y met une volonté, c’est l’ego qu’on nourrit. En tant qu’enseignant du Dharma, je me suis rendu compte qu’on est porté vers le haut par les pratiquants. Alors l’ego peut vite se gonfler, cela s’est produit aussi pour moi. On se donne de l’importance. Il y a un vrai risque de basculer du côté de l’ego. Si j’en suis pleinement conscient, cela change rapidement. Grâce à la pleine conscience, je sais comment ne pas me laisser emporter. Comme nous pratiquons beaucoup en communauté, nous sommes aussi confrontés les uns aux autres : alors cette tendance de l’ego se révèle, ce qui nous permet de la corriger. Thich Nhat Hanh a une capacité exceptionnelle à ne jamais être pris par quoi que ce soit, ni par ce qui est mauvais ni par ce qui est bon. »

Jigmé Thrinlé Gyatso rappelle l’importance du « discernement qui permet de distinguer entre désir égoïste et désir altruiste. Il vient à force de pratiquer sous les conseils d’un maître authentique. Au début, celui-ci nous montre nos égarements. Ensuite, c’est le monde extérieur qui nous ramène dans la bonne direction. Puis notre expérience intérieure. La pratique doit être dénuée d’intention personnelle. C’est pourquoi, pour dissoudre toute forme de saisie égocentrique, la voie bouddhiste commence par l’apprentissage du renoncement. Celui-ci se fonde sur l’étude et la compréhension de l’impermanence, et de la souffrance qui découle de tout attachement. Même atteindre l’Éveil est dédié au bien d’autrui. Il faut donc une grande honnêteté envers soi-même. »

Carole Rap Journaliste économique et sociale, elle s’intéresse depuis des années à l’environnement, illustration de l’interdépendance. En pratiquant le yoga et la danse méditative, elle a découvert la richesse des voyages Lire +

Pour aller plus loin

À lire :

Les dits du Bouddha. Le Dhammapada (Albin Michel, 2004)
Le cœur des enseignements du Bouddha de Thich Nhat Hanh (Pocket, 2003)
Plaidoyer pour le bonheur de Matthieu Ricard (Pocket, 2004)
La voie de la lumière, une introduction au bouddhisme de Sa Sainteté le Dalaï-Lama (J’ai lu, 1999)
Le gourou boit du bourbon ? de Dzongsar Jamyang Khyentsé (Padmakara, 2018)

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