©Yoshitoshi

La lune de Chiyono

Comment trouver le bon cap pour éviter de naviguer en eaux troubles.

Chiyono était une âme simple, une jolie jeune fille de la campagne qui avait trouvé pitance et refuge dans un couvent de nonnes afin d’y servir. Cependant son cœur aspirait à pratiquer le chemin de la méditation et elle désirait plus que tout se tourner toute entière vers l’enseignement du Bouddha. C’est pourquoi elle décida de s’enquérir auprès d’une nonne expérimentée en ces mots : « Je suis de bien modeste naissance et ne sais ni lire ni tracer les idéogrammes ; je ne suis pas douée pour l’étude et dois tout le jour accomplir tant et tant de tâches ménagères. Puis-je, dans ces conditions, comprendre et pratiquer la voie des Bouddhas ? » La vieille femme amusée et intriguée par une telle requête lui répondit non sans une délicieuse et bienveillante malice : « Quelle merveille très chère ! Voyez-vous, le bouddhisme ne fait aucune distinction de ce genre entre les êtres. Chacun est tel quel ce qu’il doit être. Vous êtes, sans nul doute, telle que vous êtes, absolument parfaite. Vous ne manquez de rien. Et rien n’est chez vous en trop. Il vous suffit de cultiver ce noble désir de vous éveiller et ce cœur de compassion qui vous caractérisent. Nul autre talent n’est ici requis. Si vous ne vous égarez pas dans les pensées illusoires, toute idée de Bouddha ou d’être ordinaire s’évanouira pour laisser place à une seule et indivisible nature. Si vous désirez connaître cette nature véritable, il vous suffit de trouver la source de toutes les pensées illusoires, c’est l’essence même du zazen, le Zen assis ».

À ces mots, Chiyono fut très heureuse, car il lui suffisait de continuer à vivre ainsi qu’elle le faisait déjà, sans changer un iota à son existence laborieuse. Après quelques mois de cette pratique quotidienne, où le Sodo, le lieu de pratique des moniales, était son travail quotidien auquel elle s’abandonnait avec tout son cœur, un événement incroyable se produisit. Alors qu’elle était sortie chercher de l’eau par une nuit baignée de la lumière heureuse de la pleine lune, elle arriva près du vieux puits pour y descendre son seau usagé, dont le fond rafistolé tenait grâce à quelques bambous tressés. Alors qu’elle le remontait lentement à la surface en contemplant le reflet de la lune dansant à sa surface reflétée par l’eau agitée et noire, le fond céda soudainement et l’eau et la lune disparurent aussitôt. Elle réalisa alors ce qu’elle avait déjà compris depuis des temps sans commencement et composa un simple poème :

De bric et de broc, j’ai tenté de rafistoler le vieux seau
Et puis le fond a cédé.
Là où l’eau ne peut être recueillie
La lune même ne saurait demeurer

Plonger le seau dans l’eau troublée de l’esprit

Cet enseignement est une telle inspiration pour nous tous qui passons nos jours et nos nuits à déplorer ces faiblesses, ces manquements, ces échecs, à regretter ce que nous avons dit ou n’avons pas su dire. Nous qui nous nous jugeons beaucoup plus sévèrement que quiconque et qui imaginons volontiers combien notre vie pourrait être parfaite, accomplie, généreuse et belle si jamais nous pouvions vivre autrement, pratiquer mieux ou tout simplement témoigner de plus de vertu et de sagesse dans cette confusion si embarrassante. Chiyono contemple son esprit. Elle va au puits comme nous allons nous asseoir sur notre coussin. Elle contemple l’eau noire et agitée de son esprit. Quiconque fait l’expérience de la méditation sera spectatrice ou spectateur de ce chaos, de cette confusion insupportable qui, jusqu’alors, lui échappait. Et c’est là le courage véritable des bodhisattvas, les êtres qui se mélangent au monde et à sa poussière, celui de plonger le seau dans l’eau troublée de l’esprit pour y contempler toutes les ombres dansantes, mais aussi l’incroyable splendeur de l’Éveil, la lune ronde de l’Éveil au cœur de cette poisse et cette noirceur.

Chiyono contemple son esprit. Elle va au puits comme nous allons nous asseoir sur notre coussin.

Mieux encore : c’est parce que nous contemplons cette confusion intérieure, parce que nous l’éclairons que la lune se manifeste. Qui contemple les illusions si ce n’est la lune même qui y dépose son reflet ? À notre insu, bien sûr. Car il n’est pas question de s’en enorgueillir. C’est sans conscience que cette bouddhéité se réalise ; voir au travers de ses propres illusions, c’est déjà vivre et réaliser l’Éveil dont on n’est jamais le spectateur, mais l’acteur sans public. Il n’y a là personne pour nous applaudir.

Mais il y a le deuxième enseignement de cette histoire, celui qui dépasse la simple action de recueillir de l’eau dans un seau. Quand le fond cède, qu’est-ce qui disparaît ? Qu’est-ce qui apparaît ? Ce seau bricolé et rafistolé cède et soudainement une immense liberté, celle d’un lieu qui ne retient ni ne saisit ni ne ramène plus rien. Pas même la lune. Dans la surprise de Chiyono, il y a la réalisation soudaine d’une incroyable liberté qui ne dépend ni de l’eau agitée noire ni de la lumière qui y flotte. Quand tout est abandonné d’un seul coup d’un seul, toutes nos tentatives de sauver les apparences, de faire semblant, de prétendre que tout va bien, tout ce fatras et cette comédie s’effondrent. Quand on accepte de perdre pied et de complètement se fracasser, qui est-ce qui reste ? L’un des plus célèbres patriarches du Zen, Keizan, discourt de cet état dans lequel Chiyono se trouve quand il évoque l’illumination du jeune Dôgen, qui abandonne le corps et l’esprit, et dont le maître dit : « Voilà, maintenant tu as tout lâché, tu as lâché jusqu’au lâcher-prise ». « Parvenez à cet espace et soyez comme un panier dont le fond a cédé, ou un bol percé en son centre. Ce qui s’en écoule est sans fin, ce qui s’y dépose ne remplit jamais rien. Parvenu à cet état, vous êtes comme un panier sans fond ».

Pierre Taïgu Turlur Pierre Taïgu Turlur enseigne la langue française, la littérature et la philosophie à Kyoto et Osaka, au Japon. Pratiquant le Zen depuis 1978, il a reçu la transmission du Dharma dans la lignée de Gudo Nishijima et Niwa Zenji. Il Lire +
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