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Les deux moines et la jolie jeune fille

Ou comment s’affranchir de tout esprit moralisateur.

Dans le Japon ancien, deux moines s’étaient mis en chemin et avaient laissé leur monastère afin d’entreprendre un long voyage semé de pièges et de difficultés, plusieurs jours pendant lesquels ils allaient traverser de profondes vallées peuplées d’étranges animaux, des ours terrifiants, des vipères véloces, des sangliers renâclant, soufflant et couinant, des scolopendres venimeuses et de vilains frelons obstinés et mortels. Il était coutume à l’époque que les moines accomplissent de tels périples vêtus le plus simplement du monde et trimballant les quelques maigres objets utilitaires qu’ils étaient autorisés à posséder. On les appelait unsui, nuages et eaux vives, car ils cheminaient avec cette aisance et liberté de l’eau et des nuées qui glissent sur les aspérités du monde. Les cols étaient hostiles et les chemins peu balisés, d’énormes stèles de pierres taillées et sommairement calligraphiées donnaient quelques indications sur les lieux ; les forêts étaient sombres et menaçantes, les hameaux rares et à l’hospitalité peu avenante. Peu d’âmes se rencontraient dans ces voyages improvisés, de temps en temps un vieillard halluciné, un palanquin pressé, un marchand ou des gueux aux airs patibulaires et manières peu courtoises. Il fallait souvent dormir à la belle étoile et trouver le moyen d’échapper aux pluies battantes et aux vents glacés. Quant à la nourriture, elle était aussi frugale que précieuse.

« Cette jeune fille, je ne l’ai portée que quelques instants, le temps de franchir le courant, je l’avais déjà oubliée, mais toi, tu la portes dans ton esprit depuis bien des heures ! »

Or, voici qu’ils arrivèrent face à un large torrent impétueux qui grondait de toutes ses eaux agitées et devant lequel se tenait une jeune fille toute frêle et tremblante. Cette dernière, au corps léger comme brindille, mal assurée et hésitante, semblait ne pas vouloir franchir la rivière tumultueuse à gué. Sa longue chevelure noire était nouée en un chignon épais et son yukata, kimono d’été, était taillé dans un lin rigide imprimé de motifs géométriques. Belle comme le jour dans cette grisaille environnante, elle était comme une trouée de lumière, une clairière paisible dans la pénombre ambiante. L’un des moines, plus bavard et curieux que son camarade, l’interrogea et lui demanda ce qu’elle faisait là. Elle lui répondit qu’elle n’osait mettre le pied dans cette eau troublée, redoutant d’y perdre équilibre et vie. La jeunette était vraiment bellotte, et le moine sans demander son reste et encore moins en débattre avec son compagnon, se décida, après lui en avoir demandé la permission, à la prendre dans ses bras et lui fit traverser le courant affolé et tonitruant. Une fois sur l’autre rive, il la reposa, lui donna un sourire franc et large, avant de s’incliner les mains jointes et reprendre son chemin avec son compagnon de route.

Dans les bras de… l’écervelée

Ils cheminèrent ainsi péniblement, car la chaleur pesait et la pente était abrupte. Au bout d’un long moment, n’en pouvant certainement plus, le second moine qui avait observé la scène sans rien dire, mais qui ne parvenait plus à endiguer son indignation et sa consternation, ouvrit enfin la bouche pour se déverser en critiques amères : comment avait-il osé lever les yeux sur cette jeune femme, et plus encore lui adresser la parole ? Comment avait-il pu la toucher et la prendre dans ses bras ? Il s’était rendu coupable de tant de fautes et brisé tant et tant de préceptes saints, et cela pour faire le malin auprès d’une écervelée ! Pour cela, il finirait par brûler d’un juste châtiment dans les enfers, taquiné par de terribles démons ! Nul ne pouvait aussi légèrement se moquer des préceptes monastiques et enfreindre la loi des Anciens ! Le premier moine l’avait écouté en silence et finit par se retourner pour lui répondre : « Je n’ai pas aidé une écervelée, mais une pauvre fille qui souffrait de ne pas pouvoir rejoindre son village. Et cette jeune fille, je ne l’ai portée que quelques instants, le temps de franchir le courant, je l’avais déjà oubliée, mais toi, tu la portes dans ton esprit depuis bien des heures ! ». Par cette simplissime histoire, chacun comprendra aisément que l’esprit moralisateur et querelleur qui voit et dénonce le mal avec violence et sermonne à tout va est bel et bien celui qui le conçoit. Il n’est de péché et de faute que dans le regard de celles et ceux qui jugent, les innocents vont dans l’insouciance des enfants et la liberté des nuages.

Pierre Taïgu Turlur Pierre Taïgu Turlur enseigne la langue française, la littérature et la philosophie à Kyoto et Osaka, au Japon. Pratiquant le Zen depuis 1978, il a reçu la transmission du Dharma dans la lignée de Gudo Nishijima et Niwa Zenji. Il Lire +
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