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Khandro Rinpoché :
une Dakini moderne

Rencontre avec un maître exceptionnel, fille d’un des plus éminents représentants du Vajrayana, Mindrolling Trichen Rinpoché, et l’une des rares femmes à s’imposer dans le monde essentiellement masculin des enseignants bouddhistes.

Vous êtes la fille d’un maître bouddhiste tibétain reconnu. Comment avez-vous réussi à faire votre place dans un tel contexte ?

J’ai eu beaucoup de chance de naître dans une famille de grands maîtres visionnaires et de recevoir d’eux des enseignements. Ils avaient une compréhension très claire de l’égalité des genres, masculin et féminin. Dans les pays orientaux, le bouddhisme a évolué dans un contexte culturel de sociétés patriarcales. Or la société influence les points de vue des individus. Mais tous ces grands maîtres possédaient un tel esprit de sagesse qu’ils ont eu cette capacité de ne jamais me décourager, et surtout pas du fait que j’étais une femme.

Cela n’a donc pas été difficile de travailler avec eux et j’ai été très bien guidée. Mais au-delà des enseignants, il y a la structure du système monastique ainsi que la culture des Tibétains et des sociétés orientales. Tout cela constitue souvent un défi pour une femme. Cependant, au fur et à mesure que vous avancez dans votre propre compréhension du bouddhisme et des enseignements, vous apprenez à considérer les difficultés comme une source d’inspiration. Vous apprenez à ne pas toujours suivre ce que les autres pensent, mais à être plus fidèle à votre propre cœur. Vous réfléchissez : s’agit-il de se laisser influencer par la société ou de trouver sa propre voie ? La force des enseignements bouddhistes a toujours été ce qui m’a permis de travailler avec les difficultés de manière plus constructive.

Quel type d’obstacles avez-vous eu à surmonter ?

Ma sœur et moi, nous étions les deux seules femmes à étudier parmi cinq cents hommes. La position des femmes, qu’elles soient enseignantes, pratiquantes ou méditantes, n’est pas toujours facile. Jour après jour, vous êtes confrontée à des défis. Vous devez aussi travailler en permanence avec les a priori des gens sur ce qu’une femme pratiquante ou instructrice est censée être. Cela nécessite d’être plus consciente de ce que vous faites et de pourquoi vous le faites. Mais quoi qu’il en soit, certaines personnes ont une perspective très archaïque et traditionnelle. Alors surgissent les problèmes liés à l’inégalité homme/femme et il faut s’employer à les résoudre. Parfois, cela peut être assez difficile, mais parfois assez amusant, aussi.

Quelle relation avez-vous eue avec votre père, qui était aussi votre maître ?

Je le considère avant tout comme mon maître, mon gourou. Il était l’un des êtres éveillés les plus exceptionnels de sa génération. On ne pouvait rêver plus grande source d’inspiration. Le rôle d’un maître n’est pas seulement de vous donner des enseignements, il doit aussi être un exemple vivant de ce qu’il vous enseigne. En ce sens, ceux d’entre nous qui ont eu l’opportunité d’étudier avec Mindrolling Trichen Rinpoché ont eu beaucoup de chance : il n’était pas seulement un enseignant, il faisait vivre les enseignements en lui. Avec une telle personne dans votre vie, ce n’est pas difficile d’avoir confiance dans le maître, mais aussi dans le fait que vous pouvez parvenir à suivre le chemin qu’il montre.

« Je considère mon père avant tout comme mon maître, mon gourou. Il était l’un des êtres éveillés les plus exceptionnels de sa génération. Ceux d’entre nous qui ont eu l’opportunité d’étudier avec Mindrolling Trichen Rinpoché ont eu beaucoup de chance : il n’était pas seulement un enseignant, il faisait vivre les enseignements en lui. »

Ce que j’admire le plus en lui, c’est qu’il n’avait absolument aucune conception dualiste de ce que les femmes pouvaient faire ou ne pas faire. Ma sœur et moi avons eu beaucoup de chance, car en tant qu’enseignant et en tant que parent, il avait cette confiance absolue dans les qualités fondamentales de chaque être humain, homme ou femme sans distinction. C’était aussi un père exceptionnellement gentil. Il était tout à fait partisan de gâter ses filles. Ma mère était la plus stricte des deux. Avec mon père, nous pouvions toujours obtenir ce que nous voulions. C’était un parent très affectueux et un enseignant merveilleux.

Qu’est-ce que cela signifie être la manifestation d’une Dakini ?

(Rires) Je pense que les gens utilisent le mot Dakini de manière très approximative, alors que le principe Dakini a beaucoup plus à voir avec la sagesse. Certains pensent qu’en appelant une femme Dakini, ils lui font un compliment. Je trouve cela amusant. Certes, cela en est un, mais d’un autre côté, le principe Dakini est surtout l’incarnation pleine et entière de la sagesse. On pourrait donc dire de toute personne, homme ou femme, qui exprime cette sagesse sans compromis de la vérité absolue, qu’elle est une Dakini (un Daka pour un homme, ndlr)

Carole Rap Journaliste économique et sociale, elle s’intéresse depuis des années à l’environnement, illustration de l’interdépendance. En pratiquant le yoga et la danse méditative, elle a découvert la richesse des voyages Lire +

Pour aller plus loin

Livres

This Precious Life : Tibetan Buddhist Teachings on the Path to Enlightenment de Khandro Rinpoché (Shambala Publications, 2005)
Tara : l’Éveil au féminin de Bokar Rinpoche (Claire Lumière, 2006)
Voyage d’une Parisienne à Lhassa d’Alexandra David-Néel (Poche, 1989)
Le souffle ardent de la Dakini : le principe féminin dans le bouddhisme tantrique de Judith Simmer-Brown, traduction de Virginie Rouanet (Kunchab, 2004)

Documentaire

Dakinis : le féminin de la sagesse de Véronique Jeannot (Skanda Productions, 2010)

Site

www.khandrorinpoche.org

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Khandro Rinpoché en quelques mots

Khandro Rinpoché (Mindrolling Jetsün Khandro Rinpoché), 51 ans, est remarquable à plusieurs titres. En tant que femme, elle a réussi à s’imposer dans le monde essentiellement masculin des enseignants bouddhistes. Bien que fille d’un des plus éminents maîtres du Vajrayana, Mindrolling Trichen Rinpoché, elle existe sous son propre nom. Aux yeux des nombreux étudiants qui suivent ses enseignements à travers le monde, elle est avant tout « Khandro Rinpoché » avant d’être « la fille de ». Très jeune, elle choisit de devenir nonne, voie à laquelle sa famille ne la prédestinait pas. En effet, dans le bouddhisme tibétain, nul besoin de prendre des vœux pour devenir un ou une lama.

En 1993, elle fonde le centre de retraite de Samten Tse, en Inde, lieu dédié avant tout aux nonnes. « Les nonnes en sont les administratrices », tient-elle à souligner. Pendant les six mois d’hiver, Santen Tse est ouvert aux pratiquants laïcs, hommes et femmes.

Autre particularité : Khandro Rinpoché est détentrice de deux lignées d’enseignements, Nyingmapa et Kagyupa, qui correspondent à deux écoles distinctes au sein du bouddhisme tibétain. En effet, elle a eu pour maître (et pour père) l’un des plus grands maîtres de la lignée Nyingma. Et, d’autre part, elle a été reconnue par le 16e Karmapa, comme l’incarnation d’un grand maître Kagyu féminin, Khandro Urgyen Tsomo (1897-1961), consort (épouse) du 15e Karmapa. Enfin, Khandro Rinpoché est réputée être une émanation de la Dakini Yeshé Tsogyal, maître réalisé du bouddhisme tibétain au VIIIe siècle. Tant de qualités expliquent qu’elle ait été sollicitée pour prendre la responsabilité de la communauté monastique du temple de Lerab Ling, près de Lodève (Hérault), poste vacant depuis le départ de Sogyal Rinpoché. Bien que déjà très occupée, Khandro Rinpoché vient d’accepter.

C.R.

Les Dakini, kesako ?

Selon les Tibétains, les Dakini (« Celles qui voyagent dans l’espace ») sont des êtres féminins possédant des pouvoirs spirituels et jouant un rôle considérable dans le Vajrayana. On distingue habituellement deux sortes de Dakini :

– Les Dakini de sagesse, pleinement éveillées, sont des bouddhas. Elles sont souvent les compagnes mystiques des grandes déités masculines.

– « Les Dakini ordinaires ou mondaines ont pris naissance sous la forme d’un être féminin possédant divers degrés de pouvoir spirituel et de réalisation », explique Philippe Cornu dans son Dictionnaire encyclopédique du bouddhisme.

– Au sens ultime, la Dakini symbolise la sagesse, qu’elle soit masculine ou féminine. Daka : au sens ordinaire, homme possédant un degré élevé de pratique.

C.R.

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