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Vivez le zen au quotidien :
le trésor de la gratitude

Et si nous apprenions à chérir la vie et à lui dire « merci » en toutes circonstances ?

Je crois que l’un des premiers mots qui me fut transmis enfant comme un précieux trésor fut le simple mot « merci ». On m’invitait alors à le produire sans cesse, à l’agrémenter d’un sourire, mais je ne prenais pas toujours la mesure de sa valeur quand, pris par la précipitation et l’envie de jouer, et non sans résistance, je m’exécutais.

Chacun le sait, il est plus simple et plus gratifiant de donner que de recevoir. Nous préférons l’illusion du pouvoir de donner que la fragilité dans laquelle l’acte de recevoir semble nous plonger. Recevoir est très difficile, ce serait presque un art. Dans la culture traditionnelle japonaise, on se garde bien d’ouvrir le paquet devant celle où celui qui l’offre. Bien sûr, il importe de ne pas insulter sa générosité, car cela serait un peu en évaluer la nature. Mais on s’en voudrait aussi d’embarrasser l’autre de la cérémonie des effusions et de la reconnaissance. En Asie, l’acte de donner a plus de valeur que l’objet qui transite de main en main. Et, pour celui qui reçoit, quoi de plus grand, de plus noble, de plus essentiel que la gratitude éprouvée ?

En Asie, l’acte de donner a plus de valeur que l’objet qui transite de main en main. Et, pour celui qui reçoit, quoi de plus grand, de plus noble, de plus essentiel que la gratitude éprouvée ?

Cette vie même est un présent rarissime. Que dire de cette opportunité rarissime qui nous a été donnée de naître, percevoir et être conscients de nous-mêmes et des autres ? Précieuse existence humaine dont nous n’avons pas assez conscience. Notre vie ne dure qu’une poignée de quelques années certes, mais elle est une chance inouïe à peine vraisemblable. Gratitude d’avoir un corps, une parole et une capacité d’agir. Car, jusqu’à preuve du contraire, la matière est aveugle et captive d’elle-même. Que dire de notre chance de disposer de cette conscience d’exister, dont tant de formes et d’existences semblent dépourvues ! Et quelle devrait être notre gratitude de porter en soi ces « poussières d’étoiles » selon l’expression chère à Hubert Reeves, dont nous sommes tous composés, car la matière même de notre corps est celle de l’univers en ses confins. Toute l’histoire de notre monde est lisible dans les atomes et molécules qui nous composent. Nous sommes faits de celles et ceux qui nous ont précédés aussi grâce à la réalité de la filiation et à ses lois, mais aussi à travers le miracle de la loi physique : l’eau qui compose notre corps vient aussi du corps de celles et ceux qui nous ont précédés. Gratitude de participer ainsi à l’univers. Gratitude d’être relié. De vivre cette pleine interdépendance, cette co-émergence qui fait que nous n’existons pas par notre seul fait. Nous n’existons pas comme une île ou un être séparé, fixe et rigide, immuable et permanent. Nous sommes évanescence dans un monde sans cesse changeant. C’est là l’une des significations essentielles de ce que le bouddhisme appelle « vacuité ».

Avril accueille au Japon les floraisons printanières

Recevoir le printemps, contempler les Sakura, ainsi nomme-t-on les fleurs de cerisiers sur l’archipel japonais, c’est éprouver la plus émouvante des gratitudes pour cette existence fragile et belle qui nous traverse et que nous traversons. D’autant plus précieuse et rare qu’elle peut vaciller à tout instant. Cette splendeur au bord de se défaire, cette splendeur des pétales éparpillés par le vent, cette splendeur des pétales jonchant le bitume et la caillasse. Rien qu’un sentiment de gratitude. Un merci qui s’élève des profondeurs de l’être.

Un pétale à la fois,
le cerisier
se peint sur le bitume

Invitation à la gratitude

Chaque respiration est telle une fleur qui s’ouvre et s’épanouit. Le souffle fait éclore notre vitalité et nous relie à l’universel. La gratitude consiste à vivre cet instant tel quel. Sans ajouter ou retirer quoi que ce soit. Dire merci avec tout notre corps. Pleinement vivre ce qui est donné. Pleinement l’accepter. Juste être le souffle et laisser naître et grandir la vie en soi.

Sakura sous la pluie
plus magique encore la lumière
sur les branches

Inspirez calmement en suspendant toute pensée, expirez alors en disant merci clairement. Un merci sans objet et sans destinataire. Même malade ou mal à l’aise. Surtout si ça ne va pas. Soyez gratitude inconditionnelle d’être et de vivre. Simple fleur dans le vent

Pierre Taïgu Turlur Pierre Taïgu Turlur enseigne la langue française, la littérature et la philosophie à Kyoto et Osaka, au Japon. Pratiquant le Zen depuis 1978, il a reçu la transmission du Dharma dans la lignée de Gudo Nishijima et Niwa Zenji. Il Lire +
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